L'humain concept du monde
résoudre se rapproche davantage de l'expérience pure, c'est-àdire du rétablissement du donné sans additions subjectives.
Un problème est toujours — où qu'il apparaisse — le signe d'un rapport de tension (d'une « différence vitale ») entre l'individu et les milieux dans lesquels il se trouve, et ce rapport de tension a pour cause la disproportion qui existe entre l'énergie que réclament les excitations venant du milieu et l'énergie dont dispose l'individu qui est ou plus grande ou plus faible. Si l'excitation (R) et l'énergie (E) sont absolument correspondantes (ce que nous pouvons exprimer par R=E), on se trouve en présence du plus haut degré de conservation vitale (du « maximum vital de conservation »). Il se produit une reconnaissance des milieux; l'individu se sent à son aise chez lui et plein de confiance en ses perceptions et en ses représentations. — Si maintenant, par suite des variations des milieux, l'individu se voit réclamer un travail nouveau et plus grand qu'antérieurement, sans que son énergie ait augmenté ou que. sa manière de l'employer se soit modifiée, alors apparaît un problème. (Cette situation peut s'exprimer par R >E). L'individu trouve des divergences, des exceptions et des contradictions dans le donné; ce donné lui semble être « autre chose » qu'auparavant, peut-être aussi « quelque chose d'étrange » ; la certitude a disparu et l'individu se sent étranger dans le monde ; il lui est impossible, pendant quelque temps, de s'y reconnaître. Tout vrai problème est une nostalgie qui fait tendre tous nos efforts à supprimer l'étrangeté. La possibilité d'une étrangeté de ce genre marche de pair avec les progrès de la civilisation, de la culture et de la connaissance. — Inversement, si l'énergie s'accroît plus fortement que les excitations, ou si ces dernières décroissent (ce qui peut s'exprimer par E > R), un problème apparaît pour la raison contraire : il y a dans ce cas de l'énergie qui n'est pas employée; cette énergie, devenue libre, se dégage en des sens inaccoutumés, qui ne sont nullement déterminés par le donné ; on rêve de pays lointains ; on cherche des dangers et des souffrances; ce sont là des époques d'émancipation et d'effervescence, — généralement des époques d'idéalisme pratique. — Avenarius s'arrête très peu à étudier cette dernière forme. Il aurait pu citer comme repré-
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sentants de cette forme Rousseau et d'autres penseurs « subjectifs ». Hume, dans sa théorie de la connaissance psychologique, a attribué à ce point une grande importance, et nous verrons que Guyau et Nietzsche fondent toute leur philosophie sur ces rapports.
Le rapport dont s'occupe surtout Avenarius est celui où les excitations réclament une plus grande somme de travail que celle qui, du moins pour le moment, correspond à l'énergie de l'individu (R > E). Pour étudier d'une façon précise ce qui résulte de ce rapport, Avenarius est d'avis que le moyen le plus scientifique, c'est-à-dire celui qui se rapproche en [soi le plus de l'expérience pure, est d'appliquer une méthode physiologique, et de considérer par suite les processus auxquels donne naissance la position des problèmes comme des processus qui se déroulent dans le système nerveux central. Il faut donc regarder ce qu'un individu fait connaître de ses états, pendant la position des problèmes, leur discussion et leur résolution, comme autant de symptômes de ce qui se produit dans son système nerveux central. Nous obtenons par suite deux séries (« séries vitales »), l'une subjective, formée par les états de l'individu exprimés dans ses énonciations, et l'autre objective, constituée par les variations du système nerveux central. La première est une fonction mathématique de la dernière, et c'est pourquoi la série subjective peut être appelée dépendante, alors que la série objective peut s'appeler série vitale indépendante. Que si la série objective est appelée « indépendante », c'est seulement pour des raisons d'utilité. A le prendre en soi et pour soi on pourrait intervertir le rapport des deux séries vitales, et le point de vue définitif d' Avenarius est caractérisé par un propos tenu par lui : « Je ne connais ni du physique, ni du psj chique, mais seulement un tertium quid ». Pourtant en étudiant son exposé d'une façon précise, on aperçoit l'illusion où il est, s'il croit prendre pour fondement la série objective. Celle-ci doit faire l'objet du premier tome de son œuvre, et le second doit exposer la série subjective. Or l'exposé du premier tome a ceci de particulier qu'il ne s'y trouve pas d'exemples spéciaux; ils ne font leur apparition qu'au second tome et ils sont tous d'espèce « subjective». La
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plus grande richesse de faits se trouve donc dans la série subjective, et de la série objective il ne peut être donné qu'une exposition très aride et purement schématique; ajoutez que ce schème aride ne devient intelligible que quand on cherche les corrélatifs psychiques. Cette disproportion est caractéristique de la relation qui existe entre la psychologie et la physiologie, et bien propre à nous mettre en garde contre cette idée qu'on arrive à un plus grand « caractère scientifique » en proclamant la méthode biologique comme la seule qui soit juste pour traiter des questions comme celles dont il s'agit 37 .
Une série vitale est un processus grâce auquel s'établit un nouvel équilibre après qu'un ancien état d'équilibre a été supprimé par la position d'un problème. Ce processus a trois stades que nous pouvons (pour demeurer dans la série subjective) désigner par les mots : oppression, travail, délivrance. Le premier stade peut se manifester sous diverses formes : celles du besoin et du regret, du désir, du doute, de l'anxiété, de la douleur, du repentir ou de la déception. Nous ne devons pas oublier qu'il s'agit ici tout autant des problèmes et des états de tension de la vie pratique que de ceux de la théorie pure. Le deuxième stade peut se présenter sous la forme de l'action ou de la tendance, de la lutte ou de l'activité régulière, d'un risque auquel la personnalité est exposée ou d'une patiente recherche des conditions qui, de fil en aiguille, mènent à la solution d'un problème. Le troisième stade est la période où l'on se sent vainqueur, où l'on goûte l'apaisement.
11 y a diverses manières d'arriver au troisième stade (la solution, déproblématisation). Si la tension est assez peu considérable, elle peut disparaître par restitution, soit que de nouveau se produise une modification des milieux qui fasse reparaître l'état antérieur, soit que l'individu se charge d'accomplir une adaptation instantanée. Si la tension est plus grande, il doit se faire une substitution avec l'aide de l'habitude ou de l'exercice ou par le développement de nouveaux états ou de facultés nouvelles. La solution complète exige qu'il se développe des fonctions correspondantes à ce qu'il y a de constant et d'universel dans les rapports que pourraient offrir les milieux, de telle sorte que l'individu soit désormais indépen*
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dant des variations les plus essentielles. Par la restitution la nostalgie guérit et Ton revient au foyer antérieur ; la substitution nous fait tendre à nous organiser un intérieur nouveau. La solution peut être purement individuelle (c'est le cas, par exemple, d'une conception de la vie pieusement conservée par une seule personnalité) ; mais elle peut être aussi sociale (par exemple, dans une religion populaire) ou universelle (par exemple, dans la science). La logique formelle a pour contenu les formes sous lesquelles, comme on a pu le voir, il est possible à des séries vitales d'obtenir une solution universelle. Les diversités sont ici réduites le plus possible, et le prétendu principe d'identité ne traduit proprement que la nécessité d'une réduction de ce genre, par laquelle on atteint un « minimum hétérotique », c'est-à-dire la plus petite diversité possible du contenu de l'expérience. Il s'agit d'écarter les éléments qui n'ont qu'une signification individuelle et passagère et qui nous viennent de l'hérédité ou de la tradition, tout en gard?~ x soigneusement les éléments qui trouvent toujours leur application. Si l'on désighe par la lettre a les premiers éléments et qu'on exprime les seconds par a, il s'agit d'avoir a égal à dans la formule y = f(a, a). La solution individuelle ou sociale franchit ainsi l'écart qui la séparait de l'universelle, et nous nous approchons de l'expérience pure, et cela d'autant plus que nous avons devant les yeux des observations plus nombreuses et que nous les examinons avec plus de soin. Seuls demeurent, en définitive, logiquement solides les éléments qui ont un sens universel (par suite a, et non pas a).
Mais il faut distinguer entre la solidité logique et la consistance biologique. Il peut se faire que des individus, des peuples ou des époques ne puissent pas se décider à se débarrasser de certaines représentations, bien que ces représentations n'aient aucune valeur universelle (et que, par suite, elles appartiennent nettement à la classe a, et non à la classe a). Il y a alors des ce formes protectrices » qui échappent au contrôle de l'expérience. Acette catégorie appartiennent beaucoup d'éléments qui se trouvent dans les manières individuelles de concevoir la vie, dans les religions populaires, dans les systèmes philosophiques et dans les hypothèses et les principes scientifiques. Ces formes
protectrices ne seront pas naturellement immuables; ce qui est indispensable biologiquement doit varier avec les circonstances. Peut-être n'y a-t-il pas d'autre façon de les justifier que de les déclarerindispensables; dans ce cas leur valeur est «postulée ».
Ce qui pour l'un est un problème ne Test pas toujours pour un autre, soit que ce dernier croie posséder une solution, soit que les conditions requises pour la naissance du problème ne soient pas présentes pour lui, et il se peut que ce qui pour l'un est problème soit précisément solution pour l'autre (par exemple, la création ex nihilo). Le symptôme purement subjectif (la « certitude », 1' « évidence ») n'est pas une garantie qu'on soit arrivé à une solution réelle (à une déproblématisation absolue) et qu'aucune nouvelle position de problème (problématisation) ne doive plus se présenter. Il est toujours possible que soient déclanchées des séries nouvelles, jusqu'à ce que les excitations répétées sans fin conduisent à écarter complètement les représentations accessoires, inutiles et insoutenables (a), de façon qu'il ne se dégage exactement que l'énergie qui est justement nécessaire (a). Un tel processus de séparation a constamment lieu et c'est par lui que nous nous approchons d'un minimum hétérotique. Le point de vue de l'expérience pure a ce trait caractéristique que la connaissance consiste essentiellement dans une description qui se sert, autant que possible, de déterminations quantitatives et non qualitatives, en montrant toujours des équivalents et en dérivant ce qui suit de ce qui précède. Au point de vue pratique il se produit une évolution analogue, puisqu'on voit bien que l'a vie sociale la plus solide est celle où les différences sociales sont réduites le plus possible. C'est ainsi qu'il devient possible à chaque partie de la société de s'affirmer, — non pas au détriment des autres, mais précisément, au contraire, en travaillant pour leur conservation.
Avenarius lui-même avoue qu'on ne peut obtenir l'expérience pure que d'une façon approchée. Ce caractère approximatif de l'expérience, il aurait certes dû l'accentuer plus fortement ; sa conception des problèmes serait ainsi devenue plus féconde. On peut aisément en effet se figurer, en le lisant, que c'est par notre faute que nous ne sommes pas placés atf point de vue
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de l'expérience pure, alors que cependant nous n'y sommes pour rien, puisque ce point de vue ne peut jamais être complètement atteint. L'expérience pure chez Avenarîus est ce qu'est l'idée pure chez Platon. Notre connaissance réelle est toujours en travail pour arriver à l'idée pure ou à l'expérience pure. Nous devons pourtant faire un pas de plus. L'expérience pure peut-elle elle-même se passer de concepts auxiliaires (a) et demeurer malgré cela expérience ? Nous ne pouvons pas cependant ne faire qu'un avec les « milieux » ; ceux-ci continuent toujours à nous « entourer », quelque « pure » d'éléments subjectifs que devienne notre expérience; la différence qui existe entre eux et nous ne disparaît pas. Le fait que quelque chose est donné suppose déjà la présence d'éléments subjectifs. Avenarius décrit primitivement comme il suit la tâche qu'il assume : il veut essayer de donner une philosophie capable de penser le monde avec la moindre dépense de force possible ; un tel essai devait, à son avis, conduire à l'expérience pure. Mais l'économie de la pensée mène nécessairement au symbolisme, parce qu'on ne peut pas démontrer que le point de vue économique (le principe de la simplicité) est un principe d'une valeur purement universelle et non en partie subjective. En tout cas le principe de l'économie de la pensée ne conduit pas d'emblée à ne pas du tout se servir de concepts auxiliaires, pas plus que l'économie ménagère ne conduit à ne plus user de marmites, ni de chauffage. C'est un point sur lequel Avenarius s'écarte, à son détriment, des physiciens philosophes dont nous avons parlé plus haut; ces derniers ont vu clairement le rapport qui existe entre l'économie et le symbolisme, bien qu'ils aient attribué une importance différente à ces deux côtés de la connaissance. — A ceci se relie le fait que pour ce qui est des rapports de la physiologie à la psychologie, Avenarius adopte une position un peu dogmatique. Il ne voit pas qu'au point de vue de la théorie de la connaissance, c'est toujours au moyen de la « série vitale dépendante » que nous connaissons la « série vitale indépendante » ; nous n'aurions pas de représentation du système nerveux central ni de ses états, si d'une façon générale nous n'avions pas le pouvoir de former des représentations, et même nos représentations actuelles du
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système nerveux central, nous les devons à des positions et à des résolutions de problèmes, qui ne satisfont pas encore aux exigences de 1' « expérience pure ».
Même à un autre point de vue Avenarius n'insiste pas autant qu'il le faudrait sur ce que nous sommes soumis à une évolution et que la représentation d'un terme idéal ne peut avoir de sens que pour le cours et la direction de l'évolution. U s'occupe principalement du cas R > E, par conséquent de cas où le travail requis est posé du dehors. Mais c'est une condition du progrès de la vie — autant de la vie de la connaissance que de la vie de la volonté — que le travail requis puisse être aussi imposé du dedans, quand on se trouve en face d'une surabondance de force qui demande à se dépenser (E > R). Dans toute la nature, la vie commence avec une surabondance de ce genre ; elle rend possible la croissance et elle produit de nouveaux germes. C'est précisément quand elle s'agite avec force, que la vie tend à dépasser le donné, cherche ou provoque de nouvelles expériences, donne de nouveaux rejetons 88 . C'est ce qui arrive quand on se risque, et notamment quand il se produit une attribution de valeur. Si Avenarius, comme il en avait le dessein, avait pu composer sa ce Morale du plaisir libre » et arriver à s'occuper du problème de l'attri- ' bution des valeurs, il aurait bien certainement insisté sur ce fait que dans toute évaluation on dépasse ce qui n'est que le donné. Ici, plus que partout ailleurs, il est malaisé d'écarter les éléments subjectifs, bien qu'ils doivent continuellement être justifiés au moyen de critères objectifs. Avec Guyau et Nietzsche nous aurons à nous occuper de ces questions.
Ces remarques critiques n'ont d'autre objet que de contribuer à mettre en relief quelques-unes des représentations subjectives accessoires (a) qui empêchèrent ce penseur énergique d'arriver à voir clairement la chose. Son excellente idée d'une histoire naturelle des problèmes 3 » aurait eu certainement sans elles — et sans la forme rebutante feous laquelle ses œuvres les exposent — une grande influence sur la génération contemporaine. On reprendra quelque jour cette idée, et le travail qu'il y a consacré ne sera pas perdu.