‹ Philosophes contemporainsChapitre 53 sur 78 · I. — JEAN-MARIE GUYAU · texte numérisé non relu

I. — JEAN-MARIE GUYAU

. Guyau esrt un exemple de maturité précoce. A peine âgé de vingtrdeux ans (il était né en 48S4), il se vit décerner pat l'Académie des sciences un prix pour une histoire de la morale utilitaire depuis Épicure jusqu'à nos jours. Il consacra ses premières études surtout à Platon et à Kant; en môme temps il subit fortement l'influence de son beau-père Fouillée. Son merveilleux talent d'exposition et sa pénétrante énergie critique attirèrent l'attention sur son travail et lui firent obtenir l'approbation même des hommes qu'il y avait fortement cri* tiques, de Spencer par exemple. Durant le cours de ses études,; il se rapprocha un peu plus des manières de voir qu'il avait combattues, et il lui est parfois difficile dans ses développements positifs d'échapper aux reproches qu'il avait lui-même, adressés à l'école anglaise. Ce sont surtout les problèmes esthétiques, éthiques et religieux qui l'occupent. Il est poursuivi, depuis sa jeunesse, par des doutes profonds sur l'importance de nos valeurs pour l'existence, et ces doutes s'expriment non seulement dans ses écrits philosophiques, mais aussi dans ses poésies (Vers d'un philosophé). Sa foi primitive platonicienne à la rationalité faiblit sous la double influence de la réflexion et de la phtisie. Bien qu'il soit plus tard revenu, pour s'y maintenir, à la possibilité du sens idéal de la vie, il vit cependant clairement, comme il sied à un philosophe, la difficulté du problème. On a trouvé un trait bien français dans le fait que la profondeur de l'émotion s'allie fréquemment chez lui à la clarté de la pensée. Il sait que beaucoup de ses idées et de ses espoirs sont des illusions; mais pourvu qu'elles soient fécondes, il s'en tient à ces illusions qui peuvent porter la pensée et la volonté vers des travaux énergiques (voir la poésie Illusion fécondé). A une période avancée de sa maladie, ayant la mort

CRITIQUE DE LA MORALE ANGLAISE m

devant les yeux, il veut pourtant que son dernier chant (La cigale) traduise tout l'amour qu'il a pour les hommes. Il serait diftîcile de trouver un autre écrivain qui ait montré, comme il l'a fait, quelle profondeur et quelle hauteur la vie peut avoir, même quand on regarde tous les dogmes comme des illusions. Au reste, — si l'on met à part la maladie — il vécut dans des conditions heureuses. Faisant tour à tour œuvre de penseur et de poète, aimant et aimé, il s'approcha de la mort avec la pleine conscience de l'issue de sa maladie. Il mourut à Menton en 1888. Sur sa pierre tombale on a gravé les mots suivants, extraits de l'un de ses écrits : « Nos plus hautes aspirations, qui semblent précisément les plus vaines, sont comme des ondes qui, ayant pu venir jusqu'à nous, iront plus loin que nous. Je suis bien sûr que ce que j'ai de meilleur en moi me survivra. Non, pas un de mes rêves peut-être ne sera perdu; d'autres les reprendront, les rêveront après moi, jusqu'à ce qu'ils s'achèvent un jour. C'est à force de vagues mourantes que la mer réussit à façonner sa grève, à dessiner le lit immense où elle so meut. »

a) Critique de la morale anglaise (La morale anglaise contemporaine, 1879).

Dans le travail critique de Guyau nous trouvons déjà des indications sur ce que sera sa conception définitive. Il fait notamment trois reproches à la morale de l'école anglaise.

Les Anglais enseignent que la morale provient essentiellement d'un calcul prudent (Bentham) ou de l'association représentative (Hartley, les deux Mill) ou Ae la sélection naturelle (Darwin), ou de l'adaptation aux conditions de l'existence (Spencer). Ils fondent la valeur et la persistance de la morale sur certaines circonstances internes et externes de l'évolution. Le sentiment moral est un phénomène naturel, et si l'homme le considère comme une force objective, c'est seulement parce qu'il n'a pas remarqué la façon dont il prend naissance. L'accroissement involontaire et inconscient du sentiment moral est l'objet principal de la morale anglaise. Mais ici elle tombe, de l'avis de Guyau, dans une contradiction, et travaille

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contre elle-même. Car précisément ces théories anglaises devraient ouvrir les yeux à l'homme et lui montrer ce qu'il en est de la nature mystérieuse du sentiment moral qui semblerait une illusion dont on pourrait se libérer. La réflexion dissocierait ce qui s est constitué d'une manière purement involontaire.

Mais, y a-t-il bien eu ici une réelle évolution ? Les Anglais présupposent, comme base suprême, le besoin égoïste de la conservation de soi, et ce besoin ne reste pas toujours le même, s'il s'y ajoute encore tant de calculs, d'associations et d'adaptations ! Le dévouement désintéressé dont nous sommes capables, ne peut pas s'expliquer par de tels facteurs. Gela ne veut pas dire que la sympathie désintéressée soit une tendance originaire. Ce que les Anglais conçoivent comme égoïsme primitif, c'est, d'après Guyau, quelque chose de différent et quelque chose de plus, qui a des bases plus profondes que l'égoïsme et que la sympathie. G est un besoin d'activité, une tendance à se développer et à se répandre, qui se manifeste partout où la vie est saine et robuste. Gette force n'a pas besoin de se dépenser sur d'autres êfres, mais elle peut, au contraire, trouver à s'unir avec d'autres et à travailler pour eux. Donc ce n'est pas quand il a franchi plusieurs échelons intermédiaires, mais bien dès son premier-germe, que l'instinct de l'homme contient la possibilité du dévouement à une vie plus vaste que la vie purement individuelle. — Guyau développe ici une idée qui s'était déjà rencontrée chez Vauvenargues et chez Rousseau , mais que cependant il ne semble pas leur avoir empruntée.

Quand on met ainsi en relief l'impérieux besoin interne, et en partie indépendant des circonstances extérieures, qui nous pousse à agir et à évoluer, nos efforts ne reçoivent pas — comme c'est la conséquence logique dans la morale utilitaire — le caractère (Tun simple moyen. Alors il peut bien être vrai que nous vivons pour vouloir et agir, et non pas seulement l'inverse, ce 11 faut vivre pour vouloir et agir 1 » Le présent ne doit «H iv sacrifié ni au passé, ni à l'avenir. Dans l'acte même de la volonté il y a une iin : « il y a dans la volonté quelque chose de définitif! »

b) Morale (Esquisse d'une morale sans obligation m sanction, 1885).

Guyau fonde sa morale sur le concept de la vie, au sens le plus large de ce mot, qui fait disparaître l'opposition entre le conscient et l'inconscient, de môme qu'entrer l'égoïsme et la sympathie. La vie se manifeste comme un besoin d'accroissement, de conservation, de reproduction et d'expansion. Guyau veut se servir de la biologie pour remédier aux difficultés que les Anglais ont rencontrées en prenant la psychologie pour base ; il assure cependant que Darwin et Spencer ont vraiment déjà indiqué une base biologique. L'important est pour lui qu'en définitive les fins ne sont pas créées par la conscience, quand elle se pose des fins ; voici ce qui se passe alors : on prend conscience ou on se transforme en objet de ce qui s'était déjà révélé dans l'inconscient. Les fins ne viennent donc pas tout à fait du dehors.

La morale sera, par suite, la théorie des moyens par lesquels nous pouvons atteindre la fin posée par la nature même — l'accroissement et l'expansion de la vie. Le premier précepte moral est celui-ci : développe ta vie dans tous les sens î Sois un homme riche le plus possible, en ce qui regarde aussi bien l'intensité que l'extension de tes aspirations ! Par conséquent, vis dans la société des autres et développe le plus possible ta capacité de vivre en société. — Le devoir n'est autre chose qu'une surabondance de vie qui demande à s'exercer et à se donner. 11 ne provient ni d'une contrainte ni d'une nécessité extérieure, mais il est l'expression d'une force. Cette force surabondante se révèle surtout dans la sympathie ou dans l'altruisme. L'égoïsme, au contraire, est la marque d'une mutilation, d'une isolation et repose en définitive sur une illusion. La vertu la plus haute, celle qui, du reste, a son fondement profond dans la nature, c'est « la générosité ».

Guyau cherchait à échapper à la critique que lui-même avait dirigée contre l'école anglaise, en revenant à l'inconscient et à l'involontaire. Ce faisant il néglige de regarder les possibilités diverses — par suite les divers problèmes — , qui se trouvent

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