L'INSURRECTION DES ESCLAVES DANS LA MORALE
concepts relatifs, ou généralement de les faire arriver à la conscience de la distance. — D'ailleurs la classe dominante doit avoir déjà formé une société avant la conquête, et dans cette société des représentations morales auront déjà dû se produire, dont le fondement serait une attribution de valeur aux qualités (telles que la bravoure) qui possédaient la valeur la plus grande pour la société en question. — Or, d'après Nietzsche, la table naturelle des valeurs dressée par le fort et l'heureux, chez lesquels la volonté de puissance peut librement se mouvoir, a été renversée par une insurrection morale des esclaves, insurrection dont les conséquences pèsent encore sur notre culture actuelle. Les plus coupables en cette affaire ont été notamment les Juifs, — ce peuple qui se donnait luimême comme le peuple élu, mais que Tacite a qualifié avec plus de raison de peuple né pour l'esclavage ; ce furent ses prophètes qui proclamèrent qu'être riche et puissant, [c'est exactement être méchant et impie. "Le « monde » devint une injure, la pauvreté et la misère furent exaltées. Le christianisme primitif ne fit que continuer et développer tout à fait ce courant. C'est dans la révélation de Jean qu'on sent surtout la haine de l'impuissance. Ici est déclarée la guerre entre la Judée et Rome, entre la faiblesse et la force. Liberté, fierté, individualité mentale furent sacrifiées. C'est surtout Paul qui a développé cette suite d'idées. Les apôtres n'ont rien compris à la mort de Jésus, qui fut précisément un grand acte de liberté ; ils firent de lui une victime expiatoire, une glorification de la souffrance. — Dans ses écrits postérieurs, Nietzsche, quand il parle du christianisme, entasse un si grand nombre d'invectives que sa sœur n'a pu l'expliquer que par l'usage immodéré qu'il fit du chloral pendant l'année qui précéda la catastrophe.
Mais, selon Nietzsche, il n'y a pas eu seulement une insurrection morale, il y en a eu plusieurs. Bien avant le christianisme, le bouddhisme et le socratisme avaient été déjà des insurrections de ce genre, seulement d'espèce plus noble. Plus tard la Réforme a été une insurrection contre la mondanité noble de l'Église catholique et de la Renaissance ; la librepensée même, la révolution, la démocratie et aussi la science
(qui en raison de son principe de régularité universelle est une démocratisation de la nature !) sont également de semblables insurrections. C'est avec une hâte dévorante que Nietzsche développe l'idée de l'insurrection morale des esclaves ; dès qu'il l'a aperçue, elle est pour lui une idée fixe qu'il applique à des tendances très différentes et réciproquement contradictoires. — Si Ton a quelque part le droit de trouver dans les idées de Nietzsche un témoignage de son état maladif, c'est bien sur ce point, où il scie la branche sur laquelle il se tient assis.
Mais ce à quoi Nietzsche n'a point pris garde, c'est que précisément chez ceux qu'il nomme des esclaves, la « vie » s'agite, et plus riche et plus forte. Le christianisme primitif est précisément ce que Nietzsche désigne comme un mouvement dionysien, comme un débordement mental, procédant un peu de l'extase, une expression du grand désir, un excehiorî La hiérarchie et l'organisation ecclésiastiques ont joué un rôle semblable à celui que Delphes joua vis-à-vis du bacchantisme, en mettant des digues au torrent puissant, et certes pas toujours selon le mode apollinien, malgré la noblesse qui caractérise aux yeux de Nietzsche la hiérarchie organisée. — Des remarques analogues peuvent être faites, relatives aux autres « insurrections d'esclaves ».
Nietzsche crut trouver des raisons en faveur de sa théorie des insurrections d'esclaves dans cette prétendue observation que les heureux sont des hommes meilleurs que les malheureux. Les heureux tireraient leur vie d'eux-mêmes, déploieraient involontairement leur activité comme une activité déterminée dans le fond de leur être. Us n'auraient besoin ni de haine, ni de violence, puisqu'ils ne sont pas dépendants. L'activité des malheureux est déterminée du dehors, elle est de nature réactive ; l'envie, la méfiance, la haine et la tromperie sont leur apanage, parce qu'ils sont dépendants. Les heureux diraient oui et les malheureux diraient non. — On ne peut pas naturellement nier que lorsque les natures actives ou heureuses donnent n libre cours à leur force » d'une manière qui cause autour d'elles des souffrances, il leur est beaucoup plus facile d'oublierqu à ceux contre lesquels elles ont déchaîné leur force.