LA NATURE DE L'EXPÉRIENCE RELIGIEUSE
admettre aussi que ces mêmes hommes ont besoin d'une nourriture spirituelle différente,- en sorte que, au point de vue religieux, ils pourront différer les uns des autres.
Vis-à-vis de la religion, James a une attitude nettement sympathique. Les meilleurs fruits de l'expérience religieuse, suivant sa conviction, sont les meilleures choses que l'histoire puisse montrer. Ici il sent la vie intérieure se mouvoir avec sérieux et énergie, agir avec profondeur et concentration, en opposition avec tout ce qui pourrait la gêner et l'éparpiller. C'est comme si Ton était transporté dans une atmosphère plus élevée et plus pure. James renvoie sur ce point à l'appréciation faite par Sainte-Beuve des personnages religieux dans son œuvre célèbre sur Port-Royal.
Nous trouvons donc chez James les trois points de vue principaux de la discussion philosophique des questions religieuses. Il annonce que, dans un ouvrage ultérieur, il s'opposera aux tentatives, qui seraient faites encore de nos jours, de traiter la philosophie de la religion d'une manière plus spéculative, ~tentatives qui, chose étrange, se présentent plus fréquemment en Angleterre et en Amérique que sur le continent. En attendant, son travail prouve avec ampleur qu'il faut appliquer les trois points de vue indiqués, dans la philosophie de la religion. — Je regrette de n'avoir pas été capable, dans l'analyse que j'ai faite de la position occupée par James, de rendre aussi manifestes qu'ils le méritent, la sincérité, la vigueur et l'art d'expression dont l'auteur dispose.
b) La nature de V expérience religieuse.
Le sentiment religieux n'est pas, selon James, un sentiment spécial ou élémentaire. Tout sentiment peut, sous certaines conditions, prendre un caractère religieux, et cela quand il collabore à la conclusion des expériences vitales humaines, conclusion que James appelle « réaction totale contre la vie ». Nous trouvons une détermination un peu plus précise de ce qu'est la religion dans le passage où il est dit que la religion est un des moyens qui peuvent introduire de l'unité dans notre vie. L'unité, dit James, est accompagnée d'un sentiment de paix et de
bonheur, qui dépasse tout ce qu'on peut autrement éprouver. Cette unité peut se produire subitement ou être acquise par une lente évolution; c'est en quoi se manifestent les différences individuelles. Mais l'essentiel, c'est que l'individu qui se sentait antérieurement partagé et gêné, petit et malheureux, a maintenant le sentiment de l'harmonie, de la liberté et de l'élévation. Des pensées qui, auparavant, à titre de possibilitésidéales, étaient à la périphérie de l'âme, en sont maintenant devenues la propriété centrale. C'est [comme si une énergie nouvelle s'était répandue dans l'individu, une énergie provenant de sources placées en dehors de sa conscience, et qu'il n'aurait pas été en état de déclancher directement par u» effort conscient. Cette importance subordonnée du conscient et du volontaire (the hopeless inferiority of voluntary to instinctive action) par rapport à l'inconscient et à l'involontaire, est un trait caractéristiquede toute religiosité. Des formes maladives naissent, quand manquent la force intellectuelle et le goût nécessaires pour organiser et pour interpréter ces expériences. L'expérience religieuse a un caractère mystique qui lui vient en partie de sa nature inexprimable, puisque chacun ici ne peut comprendre qu'indirectement les autres hommes, en partie de son caractère immédiat, puisque la pensée discursive n'y joue aucun rôle, en partie de la brève durée des états et de la difficulté qu'on éprouve à se les rappeler, et en partie enfin de l'attitude passive de l'individu par rapport à ces expériences. La vie consciente non religieuse ne connaît pas d'états semblables- Le caractère religieux provient, comme nous l'avons déjà indiqué, du fait que l'attitude de l'homme par rapport à la vie comme totalité entre en ligne de compte dans, ces états ; par là ces états reçoivent une unité et une énergie qui leur font défaut autrement. Ce qu'on appelle spécialement mystique n'est qu'une forme déterminée, souvent extrême, de ce qui se présente dans toute expérience religieuse.
c) Les types les plus importants.
James déclare que le plus sérieux résultat qu'il ait atteint par ses recherches sur la conscience religieuse, ce sont les grandes variétés qu'elle offre. Une partie importante de son