II. — IlOBERTO ARDIGO
i. — Lk philosophie italienne après la renaissance
Dans mon Histoire de la philosophie moderne, seule Tépoque de la Renaissance m'a fourni l'occasion de parler de la philosophie italienne. C'est uniquement dans cette période que la pensée italienne se manifeste avec une originalité et une hardiesse qui pouvaient lui donner un sens pour l'évolution générale de la philosophie. L'esprit qui dans l'antiquité avait animé Pythagore et les Eléates et qui inspira à Lucrèce son puissantpoèmedidactique,revécutdansPomponazzietdansTelesio, dans Bruno et dans Galilée. Mais le mouvement de la Renaissance italienne fut arrêté après la mort de Bruno sur le bûcher et après les abjurations extorquées à Galilée. Dans le cours des siècles suivants on ne trouve à citer que quelques noms qui aient de l'intérêt pour la philosophie, par exemple Giambattista Yico (f 1744) le précurseur de la sociologie moderne. A la fin du xviii® siècle la philosophie française prit une grande influence, et autour de Romagnosi (f 1835) se rassembla un groupe d'élèves enthousiastes. Vers le milieu du xix® siècle le mouvement philosophique prit un autre caractère, l'enthousiasme religieux, national et philosophique formant ensemble une étroite alliance. Les tendances libérales et unitaires s'agitèrent avec force dans une armée de jeunes ecclésiastiques que hantait le rêve d'une grande harmonie entre la religion et la pensée, entre l'Église et l'État, et qui croyaient à la possibilité pour l'Église de se mettre à la tôte du relèvement national. De même que, au temps de la Renaissance, l'enthousiasme pour la liberté de l'Italie formait le fond de la philosophie politique de Machiavel, de même il animait alors les spéculations de Rosmini (f 1855) et deGioberti (f 1852). Leur philosophie était une sorte de platonisme qui avait pour base la foi en uno vérité éternelle
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ROBRRTO ARDIGO
L'i'VOLUTiOX DES IDy.ES D'ARDIGO
élevée au dessus cletoute l'expérience. La philosophieétait pour eux en partie rintroduclion à la religion, une sorte de théorie du logos, en partie un moyen du patriotisme. La différence entre ces deux platoniciens modernes consiste surtout en ce que Gioberti admet une intuition immédiate de la vérité idéale, tandis que Rosmini (de même que Sclielling dans sa dernière doctrine) soutient que la pensée ne mène qu'à un système de possibilités et, ce faisant, est plus voisin de la pliilosophie critique. Mamiani (f 1885) développa l'idéalisme italien dans un sens qui garantissait à l'expérience une influence plus grande, et c'est sous cette forme intermédiaire que l'idéalisme régna un certain temps dans les universités italiennes.
Le rythme qui apparaît si souvent dans l'évolution des idées philosophiques se manifeste d'une façon caractéristique dans le rôle qu'a joué en Italie au cours de la dernière génération le courant positiviste. Diverses causes ont contribué à ce changement dans les goûts philosophiques. L'Italie avait obtenu son unité et sa liberté, de sorte qu'il y avait place pour des goûts scientifiques spéciaux ; l'enthousiasme idéal pouvait être séparé du travail réel. En même temps, grâce aux écrits de Comte et de Mill, la philosophie moderne française et anglaise commençait à faire sentir une grande influence ; Villari appliquait à la conception de l'histoire les idées fondamentales du positivisme ; Angiulli les mettait surtout en valeur sur le terrain de la psychologie et de la pédagogie. A cela venait s'ajouter encore l'influence de la physique contemporaine. D'autre part l'église catholique prenait une position toujours plus hostile à toute philosophie qui ne se tenait pas strictement dans la voie de la pensée moyenâgeuse. Les disciples de Rosmini et de Gioberti dans le clergé étaient pourchassés. On allait même jusqu'à dire qu'il fallait aujourd'hui ramener la civilisation à la conception catholique dont elle s'est éloignée dans le cours des trois derniers siècles ! En 1864 Pie IX faisait paraître un « Syllabus », un catalogue des erreurs du temps, parmi lesquelles étaient comptés la liberté de conscience, le naturalisme et le rationalisme, mais tout particulièrement l'idée que la méthode et les principes de la théologie scolastique ne s'accordent ni avec les exigences du présent ni avec
les résultats de la science. En 1879, le pape Léon XIIÏ déclarait dans une encyclique que la philosophie de Thomas d'Aquin est un auxiliaire divin qui doit servir de base à tous les maîtres et qu'il faut l'employer à la réfutation des erreurs contemporaines. Plus tard, dans une circulaire aux évêques français (1899), il condamnait particulièrement la philosophiecritique ^^ !
Ainsi non seulement les motifs de celte harmonie intellectuelle que les philosophes italiens avaient cru atteindre et s'étaient efforcés de réaliser, vers le milieu du siècle, avaient disparu, mais encore l'opposition entre l'Eglise et la science s'était fortifiée tant par le développement de la pensée que par la tentative faite par l'Eglise pour faire retourner le temps en arrière.
C'est au milieu de ces circonstances que Roberto Ardigb, dans la solitude du cloître, se transforma de catholique ingénument croyant et patriotiquement inspiré, en un positiviste énergique. Son évolution et son point de vue offrent non seulement de l'intérêt comme symptômes de l'époque, mais ils sont encore importants pour la discussion des problèmes, en raison de la force de sa pensée et de son talent psychologique, comme en raison du changement particulier que le positivisme a subi entre ses mains.