Le problème moral
J'ai déjà parlé, dans ce qui précède, de la manière assez peu claire dont est posé le problème moral dans la philosophie de Wundt. Cela tient en partie au caractère de son éthique, qui est portée soit à ne faire qu'un avec la psychologie ethnique, soit à tomber dans des considérations métaphysiques
ou religieuses.
a) Histoire et morale.
La psychologie ethnique est, d'après Wundt, le vestibule de l'éthique. Il a entrepris un grand ouvrage, de très large envergure, qui traite des objets les plus importants de la psychologie ethnique : langue, mythes et mœurs ; jusqu'à présent (1902) la première partie seule est parue, et par suite l'on ne peut pas donner un compte rendu cohérent de la psychologie ethnique de Wundt. Mais sa pensée maîtresse est que la conscience individuelle, parla langue, la religion, les habitudes communes de vie et les usages, est liée à la vie du peuple et môme à la vie de l'humanité tout entière. La volonté individuelle elle-même se reconnaît comme élément d'une volonté globale par laquelle elle est déterminée tant au point de vue des motifs qui la dirigent qu'au point de vue des fins qu'elle poursuit.Lacivilisationetl'histoire forment une véritable vie collective, et elles ne sont pas uniquement les résultats de la rencontre d'efforts individuels innombrables. C'est à grand tort que l'individualisme, dont souffre toute l'époque moderne, considère la volonté individuelle comme l'unique réalité. Il n'existe pas d'homme individuel originairement isolé. L'indi-
WILHELM WUNDT
vidualisation se fait peu à peu, elle part d'un état d'unité sociale et ne se sépare jamais complètement de la volonté globale.
L'existence de la société humaine est le plus frappant de tous les faits historiques. Elle est le support de l'individu, même quand il croit se mouvoir de la manière la plus autonome ; par ellesont déterminées lasympathieetla piété, basesdusentiment
social. Les esprits qui participent le plus à l'esprit d'ensemble, ce sont les grands esprits, les esprits conducteurs de l'humanité; ils ont le pouvoir de tirer de cet esprit d'ensemble assez d'aliments pour être à même de lui indiquer à leur tour de nouvelles tâches et des cours nouveaux.
Il serait absurde que la valeur de l'histoire de l'humanité dût dépendre de la mesure où est favorisé le bien-être de [l'individu ou celui des groupes d'hommes particuliers. L'individu et les peuples sont périssables et ils sont soumis à des passions, à des préjugés et à des faiblesses. Mais l'esprit de l'histoire est impérissable et il a toujours raison. L'évolution historique obéit à des lois que ne peuvent embrasser d'un seul coup d'œil ni l'individu pris dans le courant de l'évolution, ni le peuple particulier. Ici le fait que les effets des actions humaines dépassent toujours plus ou moins les motifs et les fins conscients de l'individu est de la plus haute importance. En cela se manifeste une métamorphose des fins (ce que Wundt nomme l'hétérogonie des fins) qui rend possibles de nouveaux motifs subjectifs, puisque les effets imprévus peuvent donner naissance à des sentiments et à des penchants nouveaux. La formation des motils nouveaux tirés des effets donnés est la plus importante loi d'évolution qui ait de la valeur pour la conscience morale**. Elle fait que nous ne pouvons avoir conscience des fins suprêmes de l'évolution; nous pouvons, il est vrai, présumer la direction dans laquelle elles se trouvent, mais ce qui nous fait dire que tous les stades sont soumis à une évolution sans cesse progressive ne peut être en définitive qu'une croyance et non
un savoir.
Wundt ne fait pas suffisamment ressortir la difficulté qui résulte de ce fait pour une morale scientifique. Il paraît pourtant bien clair que la possibilité de nouvelles formations doit rendre toute morale plus empirique que Wundt ne veut le concéder
LE PROBLÊME MORAL
en se reportant, connme il iait, à l'esprit de l'histoire. Nous voici de nouveau à un point où il rappelle la philosophie du romantisme. El en effet il avoue très franchement que sa morale est toute voisine de l'idéalisme spcculatit' dans certaines pensées fondamentales. Hegel avait déjà admis une force morale réelle de la volonté collective. Hegel eut le tort, selon Wundt, de ne considérer la volonté globale que comme force morale objective, tandis que la volonté individuelle devait être seulement le* support et Texécuteur inconscient. Dans sa théorie du rapport de l'individu à la société Wundt cherche à remédier à cette vue trop unilatérale.
b) Esprit collectif et bouddhisme.
L'individu sans doute a pour support la société, mais il influe à son tour sur elle par la direction de sa pensée et de sa volonté propres. La conscience individuelle est créatrice et la conscience collective conservatrice. Le nouveau provient des individus, mais la société le rend utilisable pour une évolution ultérieure, et elle agit ainsi en faveur de la continuité de la vie mentale. Tous ne sont pas ici producteurs dans la même mesure. 11 n'y a que les esprits conducteurs qui déterminent avec décision la direction de la volonté collective, et cela s'applique par dessus tout à un de ces génies moraux comme l'esprit de l'histoire n'en produit qu'une fois peut-être dans des centaines ou des milliers d'années, et qui fait avancer la vie morale en rappelant à la vie des penchants jusqu'alors plongés dans le sommeil.
Quand Wundt, à l'encontre de Hegel, transporte ainsi la productivité dans chacun des individus, il se met en contradiction avec sa forte manière d'accentuer la « volonté globale ». Pour être conséquent, il devrait attribuer à l'individualisme une bien plus grande importance qu'il ne le fait, car le développement d'individualités puissantes doit être une fm morale essentielle. Sous ce rapport il aurait pu beaucoup apprendre de l'École anglaise, qu'il dédaigne parce qu'elle a pour caractère l'empirisme. Il aurait dû, logiquement, placer plus haut qu'il ne l'a fait les individus pris à part, non seulement
HQpFomc. — Philosophes. 3
Wr^Ê
WILHKLM WONDT
LE PROBLÈME MORAL
comme points de départ, mais comme termes d'arrivée, comme fins. « Quelque richement doué et quelque partait qu'il puisse être, Fêtre individuel n'est qu'une goutte d'eau dans la mer de la vie. Quel sens peuvent avoir pour l'univers son bonheur comme sa douleur?» Je ne peux pas répondre à cette question. Mais je ne me sens pas capable de lier un sens quelconque à des mots tels que « fin » et « prix » quand ils ne sont pas du tout éclaircis par une relation aux conditions vitales auxouellessont soumis des êtres doués de la faculté d'éprouver du plaisir ou de la douleur. La morale de Wundt s'achève en un dualisme mystique, puisque les fins résident dans la « volonté générale » et les moyens dans les « volontés individuelles ». Quand aux conflits qui peuvent résulter du choc du vouloir individuel avec une volonté générale historiquement iaçonnée, il n'y est pas de place pour eux dans 1^ morale *-.
Pour ce point de l'éthique de Wundt, cette proposition que la justice n'est pas une vertu individuelle mais une vertu publique est aussi caractéristique, parce qu'elle suppose la capacité de fonder le droit et de dicter le devoir. W. perd de vue (peutêtre sous l'influence du bureaucratisme allemand), que tout individu possède une certaine puissance en raison de sa situalion dans la famille, dans la société et dans l'État, et qu'il a Toccasion de pratiquer la justice dans ses opinions, dans ses jugements sur autrui et dans sa manière de se comporter envers les autres hommes. L'esclave môme a ce pouvoir dans ses rapports avec son maître. L'idée de la puissance a empêché le philosophe de voir l'importance du grand nombre de points de départ autonomes du jugement et de l'action.
Et cependant plusieurs endroits des écrits de Wundt montrent qu'il a vu les inconvénients de l'ordre social actuel. 11 trouve mal qu'on châtie le voleur plus rigoureusement que le prodigue, l'usurier ou le joueur. 11 est d'avis que les rapports qui existent actuellement entre le capital et le travail engendrent deux provocations de sens contraire à l'immoralité : la richesse sans profession produit la soif de jouissance, la pauvreté sans profession crée l'envie. Ces maux ne peuvent être supprimés que par un nouvel ordre juridique. L'état présent de notre société souffre de l'opposition qui existe entre une conception vieillie
du droit et de nouveaux éléments de civilisation qui ne peuvent s'insérer parmi les vieux concepts.
c) Morale et métaphysique.
Wundt défend l'autonomie de la morale à l'égard de la spéculation et de la métaphysique, pour cette raison qu'elle fournit les contributions les plus importantes au fondement d'une philosophie générale. Gomme nous l'avons vu, l'éthique aussi se transforme finalement en spéculation ou en croyance. Et même, selon Wundt, l'éthique a plus besoin que les autres domaines d'une métaphysique qui l'achève. Conformément à cette manière de voir (qui est en contradiction avec ce qu'il admet de l'indépendance de la morale à l'égard de la métaphysique), l'éthique chez Wundt se transforme en philosophie religieuse. Quand les idéaux dépassent ce qui est accessible à l'effort humain, ils prennent un caractère religieux. La philosophie ne saurait donner ici que des interprétations imprécises; les religions positives, au contraire, donnent des symboles concrets. L'idée religieuse fondamentale est d'exiger que toutes les créations spirituelles aient une valeur absolue et impérissable. Plus une religion s'élève au-dessus de la position de la religion naturelle et plus elle s'accorde avec la science; un Dieu qui fait des miracles est un Dieu naturel et non le Dieu de la religion morale. L'évolution du christianisme n'a pas évité le retour à la religion naturelle. Mais la tâche finale du christianisme — suivant les dires de son fondateur — est de remporter la victoire sur tous les éléments de la foi religieuse capables d'étouffer le contenu moral des idées religieuses. Le Christ, surtout si on le conçoit non pas comme Dieu, mais comme homme, demeurera toujours le type moral accompli, mais en même temps le témoin du principe et de la fin du monde, principe et fin infinis et impénétrables, identiques pourtant à l'idéal moral.
La philosophie de Wundt, telle que je viens d'essayer de la caractériser, peut être donnée comme type de la pensée de notre époque. Là où elle a besoin de correctifs, elle indique elle-même les points de vue et les méthodes que l'on doit apphquer pour aller plus avant. C'est le cas notamment quand
•mm.
WILHELM WCJNDT
W. veut « compléter » la science expérimentale au moyen d'éléments métaphysiques et religieux. Quelque énergiquement qu'il cherche à conserver et à développer un point de vue purement objectif, des facteurs subjectifs se font pourtant valoir, qui nécessitent une recherche plus précise. L'objectivisme, qui, en certains points, se transforme en une mystique, n'est pas seulement la force de Wundt, il est aussi sa limitation.