‹ Philosophes contemporains [microform]Chapitre 34 sur 87 · INTRODUCTION (TAINE, RENAN · texte numérisé non relu

INTRODUCTION (TAINE, RENAN

geons nous rencontrons l'infini. Quelque nettement attachés que nous devions être à l'expérience à l'intérieur de notre monde (ou dans notre partie du monde), nous n'avons pourtant pas le droit de croire que les résultats de l'expérience aient une valeur absolue. Au point de vue de l'infini, rien n'est impossible, et l'infinité de l'avenir noiera bien des difficultés. Ne nions donc rien, n'affirmons donc rien, mais espérons ! — La seconde idée complète la première. Au milieu de tout le mystère et de toute l'incertitude qui nous environnent surgissent les quatre autorités sublimes : l'amour, la religion, la poésie et la vertu, que l'égoïste nie, mais qui, bien malgré lui, mènent le monde. Nous percevons par elles la voix de l'univers ou, si l'on veut, la voix de Dieu : l'harmonie des sphères célestes, la musique de l'infini. En elles se manifeste le nisus profond, qui s'exerce par l'évolution du monde au milieu de la résistance de la matière réfractaire (et cette matière dans notre partie du monde est peut-être particulièrement récalcitrante).

Le Testament philosophique est moins ironique et moins sceptique que les précédents écrits. La théorie des grands hommes, fins de l'univers, ne s'y trouve pas. Mais on ignore si Renan l'a retirée. Pas plus qu'on ne voit s'il maintient encore ce qu'il disait quelques années avant, à la fin de son article sur Amiel (qu'on trouvera également dans les « Feuilles détachées ))). Amiel avait blâmé sa manière légère et ironique de traiter les choses sérieuses. Renan répond que l'ironie doit être le dernier mot de la philosophie. Quant au but de l'évolution du monde, nous ne savons même pas s'il y en a un. Peut-être tout n'est-il qu'une « mauvaise farce » ! Et nous ne voudrions à aucun prix être pipés ! En hésitant entre ces deux possibles — que la vie est chose sérieuse ou bien qu'elle est une pure plaisanterie — on évite d'être trompé entièrement, tandis que par le dioix définitif d'une de ces deux hypothèses on s'expose au danger de supporter au contraire une illusion complète. C'est surtout à cause des autres hommes qu'il faut être prudent. Pour soi-même on peut se lancer en de grands risques ; mais on n'a pas le droit d'engager les autres hommes à s'exposer à un complet naufrage. Il importe par conséquent d'être

ad utrumque paraiuSy et c'est à cela qu'on arrive en hésitant entre la croyance et le doute, entre l'optimisme et l'ironie.

Charles Renouvier remarque avec raison, sur ce point, que par des hésitations de ce genre, on perd facilement ses prétentions dans les deux sens, et il montre qu'il se peut bien que le choix soit précisément la chose essentielle 2^. II est parfaitement possible que l'énergie personnelle, qui choisit sa place et l'affirme en en revendiquant toutes les conséquences, se rapproche bien plus de la véritable réalité du monde que les deux possibilités décrites par Renan.

On peut trouver peut-être une explication psychologique du point de vue où Renan se plaça pendant ses dernières années, dans son passé et dans sa race. Le contraste entre la plénitude de sa foi d'enfant et le vide apparent de la critique avait fait dans sa vie une marque profonde, et l'on dirait que la seule chose positive en lui n'était qu'un écho qu'il ne pouvait pas empêcher de résonner avant de mourir. Ardigô, dans sa vieillesse, considérait également la religion comme un rêve poétique; mais, avec toute l'énergie de la pensée et du vouloir, il se bâtit une nouvelle citadelle. Il est vrai, sans doute, que le catholicisme de Renan était d'une autre espèce que celui d'Ardigé. Jeune séminariste, il s'était habitué à recevoir passivement et du dehors ses expériences vitales, au lieu de les demander à un travail intérieur énergique, à une participation active à la vie. Aussi trou va-t-il plus aisé de continuer plus tard à n'assister qu'en spectateur au combat des idées ainsi qu'au combat de la vie. Il laissa ses états d'esprit se succéder comme les vues d'un kaléidoscope ; nul processus interne de cristallisation ne s'opéra en lui. Son tempérament de Celte n'était pas capable de réunir les opinions contradictoires pour en former un tout d'une tonalité déterminée.

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