INTRODUCTION (TAINE, RENAN
de Julius Lange, dont la force consiste à analyser un portrait d'ensemble, après l'avoir placé devant ses auditeurs, soit au moyen d'une reproduction, soit par l'excitation immédiate de leur imagination. Taine allait des parties au tout, Lange va du tout aux parties.
Taine a écrit une œuvre de pure philosophie avec son livre De V intelligence (1870), qui est une psychologie dans l'esprit de l'École anglaise. Cette œuvre trahit la forte influence qu'ont eue sur lui Stuart Mill, Bain et Spencer. Ce qui présente un intérêt particulier, dans ce livre de style admirable, c'est tout d'abord l'explication du développement de la connaissance par une lutte pour la vie que se livrent entre eux les éléments psychiques. Il se forme continuellement, dit Taine, des éléments portant le sceau de la réalité, une façon d'hallucinations normales ; ces hallucinations entrent en lutte et celle qui en sort victorieuse est une sensation, une perception sensible, qu'on peut par suite définir comme une « hallucination vraie ». Pendant ce combat sont, en outre, actives aussi les tendances motrices originaires des éléments de la connaissance. Toute sensation ou représentation est primitivement liée à une propension au mouvement. Petit à petit cette tendance motrice faiblit et s'use, et ce n'est qu'alors que paraissent la perception et la représentation sensibles théorétiques. Enfin, c'est encore une caractéristique de la psychologie de Taine qu'il ait si grandement recours aux états maladifs, pour expliquer la nature de la vie consciente. — Ce dernier trait est demeure depuis particulier à la psychologie française, peut-être parce que la pathologie nerveuse française, surtout avec Charcot et ses élèves, lui procurait de si imposants matériaux. Ribot, dont le premier écrit, La psychologie anglaise contemporaine ^^diV\xi en 1870, a surtout suivi celte voie dans ses autres travaux, de même qu'Alfred Binet et Pierre Janet. La psychologie française contemporaine tire de là son cachet spécial, de même que la psychologie anglaise (chez Ward, James et Stout) tire le sien de l'analyse, et la psychologie allemande (chez les disciples de Fechner et de Wundt) de l'expérimentation.
Antérieurement à ce livre (notamment dans Les philosophes français du XIX'^ siècle), Taine avait critiqué fprtement le spi-
ritualisme dominant (l'école de Cousin) et recommandé Comte. Mais il n'était positiviste que dans le sens large du mot. Le positivisme, pour lui, comme pour Ardigo, était le point de départ, non le tenue. D'une part il voulait que l'on poussât les analyses des concepts et des états plus loin que ne l'estimaient nécessaire les disciples du strict positivisme, d'autre part il restait fermement attaché au problème d'une conception définitive du monde et croyait, dans cette mesure, à la métaphysique. C'est en regardant ce problème qu il termine son livre « De l'intelligence » par ces mots : Je vois les limites de mon esprit, mais je ne vois pas les limites de l'esprit humain. Dans les ouvrages universellement connus de Taine sur l'histoire de la littérature et de l'art, la psychologie joue un grand rôle, souvent même un rôle trop grand, puisqu'il est porté à procéder déductivement et à tirer exclusivement un phénomène artistique d'un élément singulier (faculté maîtresse ou milieu). Cela l'empêche, entre autres choses, dans son élude sur Shakespeare, par exemple, de découvrir les nuances plus fines et les manifestations psychiques plus intimes qui ne se révèlent bien qu'à l'observation longtemps poursuivie et à l'analyse patiente. Les ouvrages dont nous parlons parurent tous avant 1870. Il avait eu alors l'intention de continuer son travail purement psychologique et de compléter son livre sur la connaissance par un livre sur la volonté. Mais les terribles catastrophes qui s'abattirent sur son pays le conduisirent à des éludes historiques. Il voulut comprendre le malheur de la France par son passé et puiser dans cette étude une nouvelle espérance. De là sortit son grand ouvrage Les origines de la France con/emporaewe (1876-1894). Le premier volume (L'ancien régime), où il prend Tocqueville pour modèle sur des points essentiels, présente notamment de l'intérêt philosophique, mais les deux derniers volumes aussi (Le régime moderne) sont également curieux et, quand on veut comprendre le xix** siècle, on ne saurait se dispenser de les lire d'un bout à l'autre. Ils louniissent d'importantes contributions à la sociologie. On a eu raison d'affirmer que l'exposé qu'il fait de la révolution française (dans les autres volumes) fonde la manière scientifique d'envisager cet événement, par opposition aux manières déclamatoires et révolu-
INÏRODUCTION (TAINE, RENAN)
tionnaires. En revanche, on lui a reproché de trop s'occuper des causes générales et de ne pas apprécier suffisamment l'influence de la situation politique spéciale et momentanée. Sa haine contre la phrase le pousse aussi à méconnaître l'enthousiasme suscité par les grands espoirs. Sa manière de présenter les choses ne peut pas nous faire comprendre comment la Marseillaise a pu alors prendre naissance.
La conception philosophique de Taine fut déterminée par son tempérament. Lui-môme nous dit qu'il était « un homme naturellement triste ». Le coup d'Etat de 1851 et la défaite de 1870 durent augmenter sa mauvaise humeur contre les choses extérieures. Il vécut la plus grande partie de sa vie dans le travail et dans le monde de la pensée. Il sentait le besoin de se plonger dans le grand enchaînement nécessaire de l'être. Marc-Aurèle et Spinoza étaient ses auteurs préférés. Au point de vue de la religion, il sympathisait avec le protestantisme, et après sa visite en Angleterre il espérait voir se produire un mouvement religieux libre. Mais il demeura stoïcien jusqu'à sa mort et durant ses derniers jours il lisait encore Marc-Aurèle « comme une espèce de liturgie a ^^.
Ernest Renan (1823-1892) présente, dans la voie qu'a suivie son évolution, une série extraordinairement longue de stades, et l'art biographique capable de trouver entre eux l'enchaînement interne ne s'est pas encore appliqué à cette tâche. Il a dépeint lui-môme son enfance et sa jeunesse dans celui de ses ouvrages qui s'élève au-dessus des autres par l'intimité et la profondeur de l'émotion (Souvenirs d'enfance et de jeunesse). Suivant sa propre assertion, ce fut la critique historique qui le poussa à quitter le grand séminaire et à se détourner de la croyance catholique. Il se développa pourtant bientôt en lui une foi enthousiaste en la science et en l'importance qu'en auraient les résultats pour la grande masse. Cet optimisme philosophique et démocratique, il le manifesta dans un écrit sur V Avenir de la science, qu'il composa en 1848 et 1849, mais qu'il ne fit paraître que beaucoup plus tard, après avoir perdu la foi qu'il y exprimait. Le coup d'État et la réaction lui inspirèrent un pessimisme dont il ne s'est plus dégagé. Plus tard vinrent la défaite et l'insurrection de la Commune. Comme
homme de science il iut surtout célèbre par ses ouvrages de linguistique et d'histoire religieuse, dont ce n'est pas ici le lieu de parler avec détails. Sous la troisième République il se vit conférer une haute situation scientifique comme directeur du Collège de France, et tandis qu'il mettait la dernière main à ses travaux, sa réflexion se porta d'une manière légère et plaisante sur les grands problèmes qui l'avaient si fort préoccupé dans sa jeunesse. Dans tous les milieux on prêtait l'oreille au causeur sceptique, dont on savait — au moins de troisième ou quatrième main — qu'il était un homme ominent. Dans ses propos et dans ses écrits de cette époque, il se montrait tantôt plein d'émotion, tantôt impertinent, tantôt sublime, tantôt blasé; cette perpétuelle oscillation, dont le point central était peu facile à découvrir, si toutefois il y en avait un, semblait à beaucoup de gens être lexpression de la vraie liberté d'esprit et de l'abondance d'idées. Le travail de la pensée n'était avant tout en ce moment, pour lui, qu'un jeu, qui lui procurait de la distraction après des études plus sévères. Toute position bien tranchée vis-à-vis des questions limites lui était devenue impossible parce qu'il avait pris lui-môme trop de positions variées. C'est pour cela qu'il se priva lui-même et les autres du précieux résultat de ses efforts et de ses recherches prolongées. L'on a pu dire avec raison de lui : « Il fut dupe de la peur d'être dupe ».
L'importance de Renan comme penseur, pendant les dernières années de sa vie, est due plutôt à ce qu'il apparaît comme un symptôme d'un certain courant de l'époque, qu'à un travail réel qu'il aurait consacré au service des problèmes. Il faut peut-être en chercher la raison cachée dans ce fait que son cœur demeurait attaché à la religion de son enfance, avec laquelle il s'était familiarisé pendant qu'il était « élevé par des femmes et par des prêtres » (éducation où il faut chercher, à son avis, l'explication de ses qualités et de ses défauts). Ce qui l'anima dans la suite n'en était que le simple écho — un écho semblable au son de la cloche engloutie dans la mer et que, par un temps calme, on peut entendre, encore de nos jours, sur les côtes de la Bretagne. Une foi générale idéaliste est sans doute possible ; mais elle ne suffît qu'aussi longtemps que nous
INTRODUCTION (TAÎNE, RENAN)
vivons sous la domination des vieilles habitudes. Mais cela ne durera pas. Nous vivons — dit Renan en plusieurs endroits — de l'ombre d'une ombre ; de quoi vivra-t-on après nous ? Renan n'arriva pas à prendre vis-à-vis de cette question une position ferme et virile ; il n'en sentit l'aiguillon que dans certains états d'âme.
Il y a notamment deux ouvrages de Renan qui ont de l'intérêt pour caractériser sa position philosophique pendant ses dernières années.
C'est au printemps de 1871, pendant le séjour qu'il fit à Versailles durant l'insurrection de la Commune, que Renan écrivit les Dialogues et fragments philosophiques, mais ils ne parurent qu'en 1876. Ils contiennent des entretiens entre « trois philosophes de l'école qui a pour principes fondamentaux le culte de l'idéal, la négation du surnaturel et la recherche de la réalité ». On y discute la question de savoir ce qu'est le but idéal de l'évolution du monde. Car il doit y avoir un but : l'univers ne peut être une simple suite de vagues, qui aboutissent à un néant. Il ne faut pas chercher le but de l'évolution dans la grande masse d'êtres qui ont un minimum de jouissance et de culture, [mais en revanche un maximum de travail. Le but, dit Renan, doit être le gouvernement de la raison et seul un petit cercle peut y avoir part. La grande masse n'a pas d'autre importance que d'être le terrain sur lequel poussent les génies. Les hommes de génie — et les hommes intelligents qui savent les apprécier — sont le but final de l'histoire. Il est regrettable que l'ignorance de la grande foule soit la condition nécessaire pour arriver à cette fin, mais la nature ne se préoccupe pas de pareilles choses. On serait amené à la dégénérescence, à l'abaissement du niveau, si l'on voulait s'engager dans les voies de la démocratie; dans ces voies-là aucun dieu n'est créé. Démocratie et science sont des antipodes. L'évolution est caractérisée par ce fait que l'instinct se sépare de la réflexion, la religion et l'art de la science.
Renan voit ici quelque chose que le moyen âge avait déjà vu à sa manière. Il trouvait une vérité dans cet ordre moyenâgeux d'après lequel il y avait des hommes qui priaient pour ceux qui n'avaient pas le temps de prier. Les hommes de science
7t FOUILLÉE ET LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE
doivent être les prêtres des temps nouveaux. Manifestement se fait jour ici chez Renan un écho du prêtre, et cet écho — du moins pour un instant — lui fait trouver la paix dans cette solution du problème de la civilisation, qui, du reste, comme nous le verrons plus tard, fut enseignée presque à la même époque, avec une tout autre force, bien qu'avec plus d'inconséquence, par un écrivain allemand. Renan était d'avis que les savants, qui seraient le but de l'évolution, pouvaient fort bien aimer le peuple, de manière à lui faire agréer leur domination. C'est là ce que Nietzsche cherche à nfer.
Quelques années avant sa mort, Renan publia une sorte de testament philosophique dans son Examen de comcieyice philosophique (1888) (Paru dans les « Feuilles détachées »). Nous trouvons au début de cet article quelques phrases qui sont caractéristiques pour Renan. « Le premier devoir de l'homme sincère, dit-il, est de ne pas influer sur ses propres opinions, de laisser la réalité se refléter en lui comme en la chambre noire du photographe et d'assister en spectateur aux batailles intérieures que se livrent les idées au fond de sa conscience- Devant ces modifications internes de notre rétine intellectuelle, nous devons rester passifs ». — Naturellement il est vrai que si nous voulons établir notre compte intellectuel, nous ne devons pas escompter, mais rechercher ce qui est réellement pensé en nous. Mais une tendance vers des fins déterminées contribue à la création de chacun des articles du compte, une tendance involontaire comme l'est aussi la direction qu'à chaque instant nous donnons à notre œil pour que ce qui attire l'attention puisse être saisi par la partie centrale de la rétine. C'est donc une illusion de croire que l'on est un spectateur purement passif devant ce qui se passe sur la rétine de l'esprit. Toute hypothèse scientifique, de même que toute conception de la vie, a le caractère d'un risque. Nous n'assistons aucunement en spectateurs désintéressés au combat des idées fondamentales et des valeurs fondamentales. Si nous essayons de le faire, ce ne sera pas en tout cas avantageux pour la pensée.
Deux idées constituentle fond du testament philosophique de Renan. La première c'est qu'aussitôt que nous nous mouvons, soit beaucoup soit très peu, toutes les fois que nous bou-