Charles Renouvier
Charles Renouvier est le Nestor de la philosophie contemporaine. Il est né en 1818 et il est encore actuellement (1901) un écrivain actif ^\ Élève de l'École polytechnique, il y reçut sa culture scientifique, et il fut dans sa jeunesse un zélé Saint-Simonien et un ardent républicain. Il a toujours vécu dans la vie privée et il a pourtant exercé, par ses œuvres et par la revue qu'il publia pendant un certain temps, une influence assez considérable. Tous ses écrits nous montrent un penseur énergique et riche en connaissances, et d'un caractère sérieux; pourtant, comme bien d'autres philosophes français, c'est comme critique qu'il a sa force la plus grande. Au nom de la logique comme au nom de la morale, il part en guerre contre toute espèce de théorie de la continuité, qu'elle repose sur une mystique théologique, sur une spéculation métaphysique ou sur des hypothèses scientifiques. Son activité de critique et de penseur commença bien avant l'époque qui fait l'objet du présent livre. Mon histoire de la philosophie moderne, comme je l'ai déjà fait remarquer, contient ici une lacune
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pour ce qui regarde la France contemporaine, lacune que je ne me vois pas encore en état de combler. Je passe ici sur ses ouvrages antérieurs (dont les plus importants sont les Essais de critique générale, 18541869), et je m'arrête seulement à ses écrits du dernier quart de siècle. Pour s'orienter sur son point de vue, il est important d'étudier les ouvrages suivants ; Classificationsystématique des doctrines philosophiques (1885), La nouvelle Monadologie (1901) et Les dilemmes de la metaphysique (1901) ^«j outre ces livres il y a plusieurs articles importants dans L'année philosophique, éditée par Pillon, collaborateur et ami de Renouvier.
Renouvier a lui-môme exposé la marche de son évolution, en insistant beaucoup sur ce fait, que tout système — en tant qu'œuvre d'un homme qui vit et pense dans des conditions intérieures et extérieures déterminées — est conditionné par des facteurs personnels qui ont de l'influence sur le point de vue qu'on choisit (voir l'article : Comment je suis arrivé à cette conclusion dans la seconde partie de son grand ouvrage sur la classification des systèmes philosophiques).
Dans sa jeunesse, ainsi que je l'ai déjà dit, il y eut une période où il était ardent socialiste de l'école de Saint-Simon, • et en môme temps ses études mathématiques le conduisirent à s'occuper du concept de l'infini. Ces deux voies le menèrent à une philosophie de la continuité : comme socialiste il insistait sur la solidarité aux dépens de l'individualité, et comme penseur il faisait disparaître toutes les diversités finies par des
transitionsinfiniesetpardesprocessusincessammentcontinués. Mais sur ces deux points s'élevèrent en lui des doutes que vint nourrir l'élude passionnée de Descartes et de Kant. Il s'aperçut alors que tout essai pour construire un système susceptible de s'appliquer à l'ensemble de l'existence finit en des contradictions. En particulier la théorie des antinomies de Kant agit fortement sur lui, bien qu'il lui fût impossible départager l'opinion de Kant, que ni les antithèses ni les thèses ne peuvent être réfutées ; suivant lui les thèses qui affirment le caractère fini du monde auraient raison contre les antithèses qui en affirment l'infinité. Les contradictions, dans lesquelles la spéculation finit par se prendre, s'attachent non seulement aux
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tentatives purement philosophiques, mais encore à toute tentative théologique de concilier l'immutabilité de Dieu avec son activité créatrice, son infinité et sa prescience avec la liberté de l'homme. La pensée de Renouvier s'appuie non seulement sur un intérêt théorique, mais encore sur l'ambition de frayer le chemin à une réforme rationnelle des représentations religieuses. Petit à petit Renouvier lut conduit à une forme particuhère de philosophie critique à laquelle en France on a donné le nom de néocriticisme et que je |vais maintenant caractériser dans ses traits essentiels.
Les premiers principes de notre conception philosophique sont déterminés, selon Renouvier, par un choix entre les contradictions, devant lesquelles la pensée nous place. — 11 faut donc choisir entre l'infini et le fini. Le concept de l'infini contient une contradiction, quand on comprend sous ce concept plus et autre chose que la possibilité où est la pensée d'aller toujours plus loin (par exemple, en ajoutant continuellement de nouvelles parties à l'image qu'a de l'espace mon imagination). En tant que réellement donné, le monde doit être fini, quoique notre expérience ne soit pas capable de l'embrasser. Les thèses de Kant ont raison contre ses antithèses. Ce choix introduit déjà une interruption dans la continuité ; car avec le concept de l'infini s'écroule aussi la possibilité de transitions infiniment nombreuses entre les phénomènes. 11 suit de là encore que la loi de causalité ne peut avoir qu'une valeur restreinte. Renouvier se rattache ici à Hume et il affirme comme lui le caractère indémontrable de la loi de causalité. Il y a des commencements nouveaux susceptibles d'entrer en scène, des causes qui ne sont pas des eftets. Et ceci est très important pour la morale, puisque ainsi est rendue possible la liberté de la volonté. La philosophie ne peut donc pas être une construction ; elle peut seulement nous enseigner ce qui se produit avant et après les commencements purs et quelle est la manière d'employer comme il faut la liberté. La liberté elle-même est une vérité première dans le monde de la connaissance ; elle est un postulat dont le déterministe même fait usage à proprement parier, quand, en vertu d'un choix, il prend la nécessité pour premier principe, — il y a seulement cette diffé-
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renée entre lui et le philosophe de la liberté qu'en agissant ainsi il s'embarrasse dans une contradiction, tandis que le second l'évite ^. — Renouvier incline ainsi vers une théorie de la connaissance nettement volontariste (ou « arbitraire »), — non seulement parce qu'il laisse libre le choix des principes, mais encore parce que le principe choisi par lui est celui de la liberté, de la discontinuité. Les contradictions et les difficultés auxquelles Renouvier se heurte ou qu'il rencontre dans l'histoire de la pensée ne sont pas pour lui un motif de renoncer à la pensée, non plus que de jouer avec les idées, mais elles le portent au contraire à rester fermement attaché par un acte de volonté à l'opinion qui lui paraît vraie, aussi bien logiquement que pratiquement. 11 est nettement l'antipode de Renan. Sa guerre à la continuité, Renouvier ne la fait pas seulement par rapport à l'évolution de l'individu, mais aussi relativement à l'évolution du genre. Il n'y a pas, soutientil, de loi historique absolument générale, mais de nombreuses lois qui s'appliquent chacune à une phase de l'histoire, chaque phase particulière étant inaugurée par un commencement nouveau, par un acte de liberté qui aurait pu avoir une tournure autre que celle qu'il a eue. Renouvier voit dans l'apparition des grands hommes des commencements nouveaux de ce genre et il combat la manière de voir qui regarde la formation de telles personnalités comme le produit d'une lente évolution de longue durée, car de cette manière leur pouvoir créateur deviendrait incompréhensible. Il aperçoit un grand danger dans la méthode historique qui regarde tout ce qui arrive en fait comme étant l'unique possible ; il faudrait alors considérer tout comme portant en soi sa justification. Il combat le romantisme qui a surtout contribué à introduire cette conception historique laquelle, sans avoir égard aux possibilités d'une évolution de sens tout à fait différent que nous trouvons à chaque point, réhabiliterait tout le passé. Dans son écrit intitulé Uchronie, L'Utopie dans l'histoire (1901), il cherchait à montrer que la civilisation antique n'aurait nullement eu besoin d'être ruinée de fond en comble pour être dégagée de la superstition et de la barbarie, et il esquissait le tableau d'une réformation de l'empire romain et delà religion antique, qui serait dans les