CHARLES RENOUVIER
bornes du possible et qui nous aurait épargne le moyen âge. Par cette « histoire de la civilisation européenne, telle qu'elle n'a pas été, mais telle qu'elle aurait pu être », Renouvier veut fortifier la conscience de la liberté et la responsabilité, et s'opposer aux tendances réactionnaires qui s'appuient sur le
culte de l'histoire. .
Par sa critique du concept de l'infini et du principe de la continuité, Renouvier remarqua l'importance de la loi de la relation ou du principe de la relativité. Le concept de la relation devint alors pour lui le fondement de notre connaissance, 4e concept primordial qui se fait jour dans toutes les catégories avec lesquelles travaille la connaissance. Ici il est d'accord avec William Hamilton qui le premier avait montré ce fait. Nous n'arrivons à toute connaissance que par l'intermédiaire des relations où sont les choses, et tout objet que nous connaissons nous apparaît aussi, par suite, comme un système de rapports. Le principe de la relativité est une méthode (la méthode des relations) qui résulte de la nature môme de notre conscience. La conscience même est une relation, mais elle se distingue de toutes les autres relations en ce qu'elle est une relation entre mon moi sujet et mon moi objet (relation de soi è soi), par suite une relation entre des membres identiques. Elle est ainsi le fondement de toutes les autres relations, qui ne deviennent claires qu'à la condition d'être ramenées à cette relation fondamentale. De la loi de la relation il suit que toute connaissance ne porte que sur des phénomènes, tout ce que nous pouvons connaître devant être représenté à la conscience et déterminé par ses lois. Nous connaissons les choses seulement à titre d'objets de la représentation. Si l'on veut dépasser les phénomènes, ce ne peut être qu'au moyen de postulats religieux. Mais les postulats, eux non plus, ne peuvent pas être mis au-dessus de la loi de la relation ; Dieu ne peut pas plus être infini que le monde. Mais au moyen du postulat nous dépassons pourtant le monde de l'expérience. — Dans sa jeunesse, Renouvier était porté à faire passer son républi( anisme dans la théologie, et il pensait alors que le pluralisme (sous la forme religieuse du polythéisme) est une conséquence du relativisme. Plus tard il trouva cependant tant de cohésion
dans le monde, que le monothéisme lui parut nécessaire, bien qu'il ne pût pas tenir Dieu pour un être infini. Il suit naturellement de la loi de la relation — tel était alors son avis — que l'on doit aboutir à une cause première, par suite, à une création, qui est le point où la pensée s'arrête (le point d'arrêt de la pensée). Sans quoi nous tomberions dans un processus sans fin qui ne nous donnerait aucune solution des énigmes. Renouvier est d'avis que beaucoup de penseurs confondent « le reculement indéfini des problèmes » avec leur solution réelle. Mais bien que de cette manière on aboutisse à une représentation d'une cause du monde qui est elle-même finie, — puisqu'on n'a atteint que le point où la pensée s'arrête définitivement — les recherches les plus subtiles sur 1 origine de cette cause du monde demeureront sans résultat.
Le dernier choix, qui détermine les résultats de notre connaissance, a lieu entre les concepts de « chose » et de « personne », entre une conception du monde qui subordonne le personnel et le subjectif à l'impersonnel et à l'objectif, et une conception du monde qui conçoit tout par analogie avec le personnel. Il a fallu à la pensée humaine un long et grand travail pour arriver à cette manière de voir objective mise à la place des personnifications chaotiques des mytliologies. Il a fallu mener à bonne fin l'idée de l'enchaînement régulier, objectif, qui constitue le postulat et l'objet du travail de l'être personnel. Mais le concept de l'objet (de la chose, de la nature, de la substance, de l' « idée ») arrive alors facilement à dominer tellement la pensée qu'elle en oublie que ce qui est réel n'est donné comme phénomène qu'en qualité de son objet, et qu'elle ne s'aperçoit pas que l'on n'arrive à concevoir intelligiblement le monde qu'en faisant reposer sur nos expériences immédiates l'interprétation de l'enchaînement objectif. Par ces deux voies — la démonstration par la théorie de la connaissance de la priorité logique du sujet et l'interprétation métaphysique de la nature appuyée sur l'analogie — Renouvier arrive à une théorie des monades qu'il expose pour la première fois dans son ouvrage intitulé : La Nouvelle Monadologie (lOOl)^». Sa conviction est que, après s'être assuré, par une science sévère etméthodique, l'intelligence scientifique de l'enchaîne-