‹ Philosophes contemporains [microform]Chapitre 44 sur 87 · ÉMILE BOUTROUX · texte numérisé non relu

ÉMILE BOUTROUX

lence ne se laissent pas ramener à un rapport d'équivalence relativement aux étais précédents, alors et dans cette mesure s'ouvre le règne du hasard. IViais le hasard peut être interprété comme l'indice extérieur, empirique de la liberté. La liberté elle-même ne se laisse pas éprouver d'une manière immédiate, mais elle se maniteste dans la conduite humaine toutes les fois qu'une habitude est surmontée. Dans le domaine psychologique, les lois ne se rapportent qu'à ce que l'ame laisse à rhabitude le soin d'exécuter. Comme partout dans la nature, l'habitude a ici celte importance qu'en rendant mécaniques les fonctions les plus nécessaires, elle peut rendre disponible de la force pour un nouveau travail.

Boutroux regarde donc le libre développement par des formations nouvelles comme ce qu'il y a de vraiment agissant et efficace dans l'existence, comme l'existence proprement dite. Les formes et les lois constantes ne sont que ce qu'on appelle des résultats. S'il avait connu, quand il composa ses petits ouvrages pleins de finesse, la « Théorie des mutations » de Hugo de Vries, il aurait pu l'employer au profit de sa façon de voir, car cette théorie admet des variations sous forme de bonds et l'apparition de types nouveaux. 11 sympathise manifestement avec la théorie de Lamarck qui, lui aussi, croit à une tendance et à un penchant interne des êtres vivants, qui les pousse à s'accommoder aux circonstances et à développer ainsi des formes fixes.

Mais dans son écrit « de l'Idée de loi naturelle dans la science contemporaine ». Boutroux fait ressortir encore un autre point de vue pour la constante de la nature. Du point de vue de la théorie de la connaissance, ce que nous appelons les lois de la nature, c'est l'ensemble des méthodes que nous avons trouvées pour assimiler les choses à notre intelligence et les plier à l'accomplissement de nos volontés. Et ce qui est vrai de cette manière de l'idée de loi naturelle est vrai aussi de toutes les idées que nous formons pour comprendre les choses, et spécialement des distinctions que nous faisons pour arriver à voir plus clairement. Quand, par suite, nous distinguons si rigoureusement entre la pensée et le mouvement, et quand nous croyons peut-être que ces deux domaines sont

séparés par un abîme, nous n'avons pas le droit d'attribuer à cette distinction une valeur absolue. Nos idées et nos distinctions d'idées expriment notre manière de considérer les choses plutôt que la manière d'être des choses mômes. — Boutroux se rapproche par ces remarques de la théorie économique de la connaissance que nous rencontrerons dans la section suivante. S'il était allé jusqu'au bout de la méthode théorétique à laquelle je viens de faire allusion, il serait peut-être arrivé à cette conviction que le « hasard », qu il interprète comme l'expression de la « liberté », ne désigne à vrai dire qu une limitation négative de la recherche, limitation qui n'est peutêtre pas définitive, mais qui impose de nouvelles tâches. La philosophie du discontinu devient dogmatique quand elle regarde comme absolus les divergences ou les écarts brusques devant lesquels nous nous arrêtons provisoirement. La manière dont se produisent les nouvelles variations doit toujours rester un problème. Si elles paraissent à notre perception se produire soudainement, elles ont cela de commun avec beaucoup d'événements, — en y regardant de plus près, peut-être même avec tous les événements du monde.

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