‹ Philosophes contemporains [microform]Chapitre 43 sur 87 · lilMILE BoUTROUX · texte numérisé non relu

lilMILE BoUTROUX

Tandis que Renouvier travaille avec des postulats bien acérés, et proclame avec énergie les grandes interruptions de la continuité, Emile Boutroux (né en 1845, professeur à la Sorbonne) cherche plutôt une manière purement théorique de fonder la philosophie du discontinu, et fait porter son attention particulièrement sur les petites différences. Dans la faconde philosopher de Boutroux on sent la continuation d'un courant qui, pendant une période antérieure de la philosophie française, eut Maine de Biran pour représentant (j'en ai parlé dans le second volume de mon Histoire de la Philosophie moderne).

Dans deux petits livres importants {De la contingence des lois de la nature, 1875, et De Vidée de la loi naturelle dans la science et dans la philosophie contemporaine, 1805), Boutroux examine la loi de causalité sous les diverses formes où les sciences différentes sont capables de l'appliquer. Il excelle surtout à faire voir combien nous sommes encore loin de sa parfaite exécution, quand elle est conçue sous la forme rigoureuse où l'applique la conception mécanique delà nature. Nous nous trouvons en face de rapports de discontinuité surtout au passage d'un domaine empirique dans un autre, par exemple au passage de la logique et de la mathématique à la mécanique, de la mécanique à la physique, et ainsi de suite en passant par la chimie, la physiologie, la psychologie et la sociologie. Les lois fondamentales des sciences les plus concrètes ne peuvent pas se ramener aux lois fondamentales des sciences les plus abstraites ; tout nouveau domaine empirique réclame de nouveaux principes et des principes spéciaux, que ne contiennent pas ceux du domaine précédent. Boutroux se trouve ainsi étonnamment d'accof d avec Comte qui accentuait fortement la discontinuité des principes au passage d'une science dans une autre, et qui mettait très nettement en garde contre la tentation de dériver de ceux d'une science plus abstraite les principes d'une science plus concrète. Boutroux lui-même a remarqué plus tard combien il est ici d'accord en un certain sens avec le fondateur du positivisme. Dans une

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étude pleine de finesse sur Comte, qui servit d'introduction à une discussion de la Société française de philosophie, il lit en outre principalement ressortir les éléments de la philosophie de Comte qui semblent dépasser le point de vue strictement empirique que ce philosophe s'efforçait de soutenir {Bulletin de la Société française de philosophie. 27 novembre 1902).

Une chose est particulière, selon Boutroux, aux sciences concrètes, c'est de se rapporter à des totalités que l'on conçoit comme composées d'éléments, sans que pourtant, entre une totalité de ce genre et les éléments qu'on regarde comme ses parties composantes, on puisse indiquer un rapport d'équivalence. Il n'y a, par exemple, aucun rapport d'équivalence entre un homme considéré comme totalité et les éléments que l'on peut montrer dans son organisme. C'est pour cela que nous sommes toujours renvoyés ici à l'expérience; seule elle est capable de nous apprendre quelles totalités prennent naissance sous l'action et la réaction des éléments. Il est donc ainsi manifeste que la loi de causalité est une loi abstraite qui n'épuise pas toute la réalité concrète. Au cours de l'évolution effective entrent en jeu des variations qu'on ne saurait prévoir et qui, à ce titre, sont contingentes (« variations contingentes »). L'histoire des choses contient pour nous la clef de leur essence, mais elle ne se laisse pas tirer de leur nature. A mesure que nous allons des sciences abstraites aux sciences concrètes, le point de vue dynamique l'emporte sur le statique et les qualités régnent h la place des quantités. Les lois naturelles ne nous fournissent que des relations constantes, sous lesquelles se placent les variations, les habitudes, peut-on dire, que les choses révèlent. La variation est le principe, la permanence n'est qu'un résultat. La constante de la nature, ce qu'on nomme lois naturelles, c'est le lit où se déroule le torrent des événements, lit que ce torrent lui-môme a creusé, bien que ce soit lui qui en ce moment, en détermine le cours. Si des variations plus profondes se produisaient dans les choses elles-mêmes, ce lit pourrait changer de forme et de direction ; même les relations objectives et logiques subiraient alors des variations.

Quand les variations par lesquelles passe l'évolution pour aller des formes élémentaires aux tormcs supérieures d'cxis-

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