WILHELM OSTWALD
abstraction ; la seule chose qui nous soit toujours donnée, c'est un système matériel, jamais le point de masse singulier.
Il va de soi que c'est à la mécanique qu'il appartient de nous dire si elle peut se contenter des postulats auxquels Hertz s'arrête. Ce qui nous intéresse ici, c'est de voir comment un physicien éminent a cherché à se rendre compte de son travail. Que la manière dont il l'analyse soit déterminée par son propre champ de travail, c'est là quelque chose d'inévitable. La grande découverte de Hertz est que les oscillations électriques offrent exactement les mêmes caractères que la lumière et les rayons caloriques, de telle sorte qu'il doit s'accomplir dans l'espace beaucoup plus de mouvements que ceux que nos sens nous montrent directement. Les masses et les mouvements invisibles devaient tout naturellement, par suite, jouer un rôle fondamental dans limagination scientifique de Hertz ; sur ce point il a un grand devancier en Faraday, qui s'était déjà efforcé d'éliminer tout ce qui ne saurait être perçu, et qui, pour ce motif, mettait en doute la réalité de l'espace vide et de l'action à distance. Est-il possible d'éliminer totalement le concept de force (l'idée d'énergie), cela pourrait être douteux ; à vrai dire aussi Hertz veut seulement le rabaisser au rang de concept subalterne, dérivé. Il serait parvenu peut-être à une autre façon d'envisager les choses, s'il avait abordé de plus près le problème causal. II ne pose la loi causale qu'à titre de postulat nécessaire, sous la forme de cette hypothèse fondamentale, qu'il existe des relations fixes et régulières entre les diverses positions qu'occupent des systèmes matériels les uns par rapport aux autres. Mais le problème causal n'est posé strictement et ponctuellement que lorsque nous nous attachons au seul moment où l'état antérieur va disparaître, alors que le suivant n'est pas encore paru. Ici le concept de « force » désigne l'attente de ce qui se passera, et la croyance que l'avenir doit avoir avec le passé une relation régulière. Hertz nous dit aussi en effet lui-même que nous parlons de force pendant qu'a lieu le processus au moyen duquel nous dérivons les expériences futures des expériences passées (Introduction, p. 14). Mais en un certain sens nous vivons toujours en de tels moments — et par conséquent nous avons continuellement besoin du concept auxi-
liaire — et cela d'autant plus qu'est plus intensif le travail
intellectuel ^*.
Hertz se différencie de Mach en ce qu'il accentue plus fortement le côté symbolique de nos concepts que leur côté économique. — C'est le besoin impérieux d'images intuitives qui ressort principalement chez lui, et s'il aimait tant se passer des concepts de « force » et d' « atome », c'était pour la raison peut-être que ces concepts ne rendent pas possible une intuition claire. De deux choses l'une : ou bien Hertz était nettement visuel, ou bien il était pour lui déterminant, que les symboles visuels ont sur les symboles moteurs (musculaires) l'avantage de permettre la mesure directe. La force est un symbole qui renvoie à l'expérience de la tension musculaire ; mais celle-ci ne peut précisément se mesurer que par le mouvement produit 3».
Il me paraît extrêmement intéressant que la définition donnée par Hertz de la vérité des symboles scientifiques s'accorde étroitement avec la seule définition qui se puisse donner de la vérité de nos qualités sensibles, et que son maître Helmholtz a clairement posée en ces termes, dans 1' « Optique physiologique » (I 26) : « Dans la mesure où la qualité de notre sensation peut nous apprendre quelque chose de la nature propre de l'impression externe par laquelle elle est excitée, elle peut passer pour un signe de cette impression, mais elle n'a pas la valeur d'une copie. . . Un signe n'a pas besoin d'avoir une ressemblance quelconque avec ce dont il est le signe. Le rapport qui existe entre le signe et la chose se borne à ceci, que le même objet nous impressionnant dans les mêmes circonstances rappelle le même signe... Nous disons que nos représentations du monde extérieur sont vraies, quand elles nous donnent une indication suffisante des conséquences de nos actes par rapport au monde extérieur et qu'elles nous permettent de tirer des conclusions exactes sur les modifications que nous devons en attendre ^*. »