WILHELM OSTWALD
un état d'équilibre composé que nous nous sentons entraînés à former des concepts tels que « matière » et « corps ». Pour que quelque chose se passe, il faut que soient présentes des diversités de force d'énergies diverses. Et en fait il n'y a que des approximations d'un parfait équilibre. — Le principe de la conservation de la matière ou des éléments matériels signifie seulement qu'après chacune des synthèses qu'ils ont formées les éléments peuvent toujours être reproduits de nouveau.
Voulant donner une philosophie de la nature, et non pas seulement une théorie de la connaissance, Ostwald cherche à ramener la vie conscielite sous le point de vue auquel il se place pour considérer l'ensemble de la nature organique et inorganique. La conscience est également, d'après lui, de l'énergie. Nous nous représentons comme énergie tout ce qui est externe ; c'est là un fait qui trouve précisément son explication en ce que tous les faits de conscience sont de nature énergétique. Ostwald cherche à le montrer par une étude de l'attention, du souvenir, de la comparaison et delà volonté. Il renvoie au caractère synthétique de la conscience si nettement mis en lumière par Kant et qui se révèle en ce que tous les événements psychiques, nés dans un seul cerveau ou dans un seul esprit, sont étroitement liés les uns aux autres. L'énergie de la conscience se révèle dans cette union. Nos représentations du monde extérieur étant déterminées par la nature de notre conscience, il n'est pas étonnant qu'elles portent la même marque que la conscience elle-même. L'importance des phénomènes conscients consiste en ce qu'ils rendent possible Taccumulation d'expériences, de telle sorte que les expériences antérieures peuvent nous servir de comparaison pour les nouvelles.
Ostwald croit avoir ainsi résolu le problème des rapports du physique et du moral. Mais quand il définit l'énergie de l'esprit comme de l'énergie nerveuse consciente et inconsciente, il est manifeste que le problème se pose toujours de nouveau, puisqu'alors il devient la question de savoir comment se fait la transition de l'énergie nerveuse inconsciente à l'énergie nerveuse consciente. U ne sert à rien de répondre que cela se fait
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grâce à ratlention, car si Ton suppose que l'altention est liée à la conscience, on tourne dans un cercle ; mais sans cette supposition il n'est pas facile de comprendre comment la conscience devrait pouvoir sortir du concours de deux processus inconscients. Le concept de l'énergie nerveuse semble être chez Ostwald un pur concept mystique.
Et ceci se relie à ce fait que la.tliéorie de l'énergie d'Oslwald s'appuie sur des expériences tirées du monde extérieur. Il définit l'énergie comme ce qui résulte du travail et est transformé en travail. Or le travail, dont il est ici question, consiste à venir à bout de la résistance opposée à un mouvement. Ce n'est donc que d'une manière apparente qu'Ostwald peut exclure de son concept de l'énergie les propriétés géométriques; elles sont tout aussi premières que les propriétés purement dynamiques. La masse et Ténergiesont des concepts corrélatifs, qui doivent se déterminer réciproquement. On reconnaît la masse aux rapports constants qui existent entre l'énergie et l'accélération de la vitesse. On connaît dans l'expérience Taccélération de la vitesse parla mesure des rapports spatiaux et temporels. Nous n'arrivons donc pas à nous mettre au-dessus du spatial par le concept de l'énergie physique. De même que Hertz et Macli n'ont pas réussi à éliminer le concept de la force, de même Ostwald n'a pas réussi à éliminer le concept de la matière. — Jusqu'ici ni lui ni personne n'a pu arriver à poser un concept de l'énergie capable de servir de base et au concept de l'énergie psychique, qui se manifeste par la synthèse et l'analyse des éléments de conscience, et au concept de l'énergie physi* que qui se révèle dans le fait de venir à bout d'une résistance dans l'espace.
IL — L'HISTOIRE NATURELLE DES PROBLÈMES
Richard Avenarius
La recherche philosophique conduisit Richard Avenarius à une conception de la connaissance qui est proche parente de celle à laquelle arrivèrent Maxwell et Hertz par la réflexion sur les principes de leur science et que Mach atteignit par l'étude de l'histoire de la physique.
Avenarius (né en 1843) étudia à Leipzig où il fut initié par le physiologiste Ludwig à la conception .rigoureusement mécaniste de la nature et à l'application de cette manière de voir aux phénomènes organiques, tandis que le philosophe Drobisch lui enseignait la philosophie herbartienne avec sa théorie des représentations considérées comme des expressions du besom de conservation inhérent à l'âme. L'étude de Spinoza exerça sur lui une grande influence, car elle le mit en présence d un essai grandiose de réduction de toutes les idées à une seule d'une façon rigoureusement systématique. Son premier ouvrage s'occupe de la philosophie de Spinoza (Ueber die bei^ den ersten Phasen des Spinozischen Pantheismus' 1868) H essayait avec pénétration d'y montrer de quelle manière le systèmede Spinozaétait sorti de la fusion de trois séries d'idées distmctes, les unes religieuses, exprimées par le concept de Dieu, les autres scientifiques, exprimées par le concept de la nature, et les autres abstraitement métaphysiques, exprimées par le concept de la substance. Les trois concepts en défini-
IhoJ^r'"'''^""^'' chez Spinoza, qu'une seule et même
chose (deus = natura = substantia). -^ Par la réduction de
organique au mécanique, par la conception des représenta-
tions comme des manifestations de l'effort de conlZTn
*. Les deux premières phases du Panthéisme de Spinoza.
HôrroïKG. — Philosophw.
L'HISTOIRE NATURELLE DES PROBLÈMES
inhérent à l*individu et par l'étude de l'essai le plus complètement développé d'une théorie de l'identité se prépara chez Avenarius une conception de la connaissance qu'il professa pour la première fois dans le petit livre qui a pour titre : Philosophie als Denken der Welt gemàss dem Princip des Kleinsten Kraflmasses. Prolegomena zu einer Kritik der reinen Erfahrung^ (1876). Il part du fait que la conscience ne dispose pas d'une force infinie de représentation ; que par suite elle doit 4iser d'économie dans sa pensée. Elle s'efforce donc de ramener l'inconnu au connu; cela a lieu dans tout fait de reconnaissance et dans tout acte de compréhension. Ce à quoi surtout elle tend, c'est à réduire à aussi peu de chose que possible les différences et la diversité. La philosophie est précisément la tendance scientifique à penser l'ensemble du donné de l'expérience en dépensant la plus petite force possible. En excluant de la connaissance toutes les représentations qui ne sont pas contenues dans le donné même, elle s'efforce d'arriver à une expérience pure ; ce but une fois atteint, elle ne dépense pas, pour penser le donné, plus de force que ce donné lui-même n'en exige.
En 1877 Avenarius fut nommé professeur de philosophie à Zurich; il y compocason grand ouvrage la Critique de Vexpé* riencepure (1888-1890). Ce livre est une théorie des problèmes, où il cherche à montrer, d'une manière purement biologique et psychologique, les conditions de la naissance et de la disparition des problèmes. Avenarius veut se placer vis-à-vis des problèmes au point de vue de l'expérimentateur psychologique ou à celui de l'aliéniste, et par suite étudier les problèmes à la manière de l'histoire naturelle pure. 11 croit pouvoir constater, par l'élimination toujours plus grande de tous les éléments de la pensée qui ne sont pas contenus dans le donné même, une approximation continue de 1' « expérience pure ». Et cela c'est une approximation d'un concept du monde purement empirique. Quelle serait la nature d'un tel concept, c'est ce qu' Avenarius développe dans son écrit Der menschli'
1. La philosophie en tant que manière de penser le monde conformément au principe de la moindre masse de force. Prolégomènes à une Critique de Texpérience pure.
RICHARD AVENARIUS
che Wclthegriff^ (1891), qui complète l'œuvre maîtresse notamment en ce qu'il cherche le fondement de 1* ce impureté » de l'expérience dans l'animisme et, d'une manière générale, dans le besoin de concevoir les choses par analogie avec nous-mêmes.
L'œuvre d' Avenarius est le produit d'une pensée très sérieuse et elle est appuyée sur une multitude d'observations et d'exemples. Mais il en gâte l'effet par l'introduction d'une terminologie très artificielle et très inutile, qui rebute plus d'un lecteur. Il y a quelque chose de tragique dans le fait que, pour ce motif, son travail puissant de penseur n'obtient pas l'accueil qu'il mérite auprès du public. Des études acharnées ébranlèrent sa santé. En vain chercha-t-il du soulagement dans les villes d'eau, par exemple à Skodsborg, près de Copenhague, où — après avoir déjà fait auparavant sa connaissance à Zurich — je fus initié par lui pour la première fois à V « expérience pure » dans nos promenades au jardin d'acclimatation. 11 mourut deux ans après (1896). Une rare énergie de la pensée unie à un goût artistique et à un caractère ouvert et doux, tels sont les traits dominants de l'image que conservent dans leur mémoire ceux qui ooieu des rapports personnels avec lui.
Pour analyser la philosophie d'Avenarius, je ne suivrai pas son exposition et je n'emploierai pas sa terminologie. L'élude répétée de son chef-d'œuvre m'a montré clairement que ses idées fondamentales peuvent être exposées d'une façon bfîaucoup plus simple qu'il ne l'a fait, et que c'est la seule manière de leur faire obtenir pleine justice.
C'est l'histoire naturelle des problèmes qu'Avenarius veut donner en cherchant à montrer du point de vue de la physiologie, de la psychologie et de l'histoire, dans quelles conditions les problèmes apparaissent, deviennent aigus, sont résolus ou tombent. La matière de ces recherches peut se puiser partout, car l'enfant, le sauvage, l'homme pratique, le croyant religieux ont tout aussi bien leurs problèmes que l'homme de science et le philosophe. Tous ici sont placés sur une même ligne, car il s'agit de quelque chose qui est la conséquence des rapports naturels, communs à tous les hommes. La seule différence est que la manière scientifique de poser les problèmes et de les