MAISON DE SCARRON
Le siècle de Louis XIV est encore la plus belle page de l'histoire de France. Voltaire le dirait aujourd'hui comme il le disait il y a cent ans ; car un beau siècle ne se compose pas seulement de belles actions ou d'héroïques conquêtes ; un beau siècle, c'est celui qui enfante à la fois de grands capitaines et de grands philosophes, de grands poètes et de grands artistes. On dira toujours le siècle de Périclès et le siècle d'Auguste, le siècle de Léon X et le siècle de Louis XIV. On ne dira jamais le siècle de Napoléon, parce que, sous Napoléon, il n'y a eu qu'un seul homme digne du bronze ou du granit pour cette fière et hautaine muse qui s'appelle l'Histoire. — Cet homme, c'était Napoléon. — J'aime mieux la cour de Louis XIV que le soleil d'Austerlitz. A la courdeLouisXIY, je salue tout un Olympe radieux : Turenne et Condé, Malebranche et Pascal, Corneille et Molière, Poussin et Lesueur, Mansart et Perrault. Je n'ai pas nommé tous les dieux; ainsi Puget, La Fontaine, Racine et Lully. Et
les demi-dieux de cet âge d'or du génie? On ne les compte pas.
Tout homme amoureux d'art choisit toujours un point lumineux du passé pour s'y réfugier dans une galerie de figures aimées. Les morts ne sont pas ceux qui vivent le moins. Qui peut douter de l'immortalité de l'âme, quand nous sentons vivre en nous l'esprit des grands hommes qui ont illustré le passé ? Qui oserait dire que Molière est mort? Je l'ai rencontré vingt fois au détour du Théâtre- Français. Et La Fontaine, qui ne l'a vu par la rosée et le thym étudier la comédie humaine en plein théâtre rustique, — ou prenant le chemin le plus long pour aller à l'Académie?
Il y a même quelques figures, — des figures de femmes, — qui n'ont transmis que le souvenir de leur beauté et qui sont l'adoration des siècles futurs. — Qui n'a été amoureux, — plus ou moins, — de la Fornarine, de Violante, de madame de La Vallière ou de la marquise de Pompadour? Celle que vous poursuivez au bal ou à l'église est-elle plus vivante pour vous que ces apparitions toutes rayonnantes?
Madame de Maintenon ne nous apparaît pas ainsi ; ses rosaires de buis ont éloigné d'elle beaucoup de beaux esprits. On ne savait trop comment la hanter. Est-ce une héroïne de roman? Est-ce une sainte Thérèse? Est-ce une favorite du sérail de Versailles? Est-ce une reine de France et de Navarre? Elle avait quelques partisans; on ne comptait pas ses ennemis. J'avoue qu'en voyant son portrait gravé par Mercuri, je suis un partisan ; mais ce portrait d'après Petitot est-il un portrait pris sur le vif, en pleine nature et en pleine vérité? C'est une beauté fière et charmante, robuste et délicate. Depuis la Psyché
de Praxitèle, on ne s'est jamais mieux coiffé en ce monde: sainte Thérèse n'avait pas un cou si savoureux et une épaule si somptueuse. Mais la volupté de l'épaule et du cou est corrigée par un accent d'orgueil qui règne sur la figure : l'esprit a dominé le cœur. Telle qu'elle est, on l'aime, fût-on Louis XiV, le roi qui se croyait dieu.
Saluons en passant la figure d'Agrippa d'Aubigné, l'aïeul de madame de Mainlenon, dont la vie aventureuse compose tout un curieux roman : « On façonnait alors de bonne heure l'esprit aux travaux de l'intelligence comme le corps aux fatigues de la guerre. A six ans, il lisait dans quatre langues; à sept ans et demi, il traduisait le Criton de Platon ; à dix ans, son père, le vieux soldat huguenot, lui disait, en passant à Amboise, à la vue des têtes des conjurés encore suspendues aux créneaux de la ville : Les bourreaux, ils ont décapité la France! Et, posant la main sur le front de l'enfant :Mon fils, il ne faut point épargner ta tête après la mienne pour venger ces chefs pleins d'honneur; si tu t'y épargnes, tu auras ma malédiction. » Voilà à quelle école robuste étudiaient les bommes qui préparaient le siècle de Louis XIV. Nous renvoyons aux Mémoires de d'Aubigné, homme d'esprit par excellence qui prenait toute liberté de parole. Au retour d'une périlleuse mission, le roi de Navarre lui donna son portrait. C'était tout ce que pouvait donner un roi de Navarre. D'Aubigné écrivit au bas du portrait :
Ce prince est d'étrange nature, Je ne sais qui diable Ta fait ; Ceux qui le servent en effet, Il les récompense en peinture.
On l'appelait l'homme à la rude probité, celui qui écri-
vait ainsi à Henri IV : « Sire, votre mémoire vous reprochera douze années de mes services et douze plaies de mon corps ; elle vous fera souvenir de votre prison et de la main qui en a rompu les verrous, laquelle est demeurée pure en vous servant, vide de vos bienfaits, exempte de corruption, tant de votre ennemi que de vous-même.» Voilà quels étaient alors les serviteurs de la royauté. C'est qu'alors on croyait à Dieu et à son âme. A l'heure de la mort, d'Aubigné, sollicité de prendre quelque nourriture, disait à sa femme : « Ma mie, laisse-moi aller en paix ; je veux aller manger du pain céleste. » Telle vie, telle mort.
On respire, dans tout ce dix-septième siècle, je ne sais quoi de vivifiant pour le cœur. On se croirait volontiers dans une forêt de chênes vigoureux et chenus sous un ciel azuré. Aujourd'hui la forêt nationale est bien déchue : quelques arbres clair-semés sur un taillis bruyant, sous un ciel orageux. Au dix-septième siècle, les hommes étaient plus enracinés dans leurs vertus ou dans leurs vices, la sève courait plus généreuse. Ainsi, trouvez-moi aujourd'hui une rude probité pareille à celle d'Agrippa d'Aubigné, ou un vice audacieux et persistant comme celui de son fils, Constant d'Aubigné, le père de madame de Maintenon. Ce Constant d'Aubigné était un coquin merveilleusement empanaché dans les sept péchés capitaux. Molière et Rembrandt seuls eussent osé s'emparer de cette pompeuse figure ; voyez ce curieux fragment des Mémoires d'Agrippa : « Comme Dieu n'attache pas sa grâce à la chair ni au sang, mon fils Constant ne ressemble pas à son père, quoique je l'eusse élevé avec autant de dépense que s'il avait été un prince. Ce misérable, s'étant d'abord adonné au jeu et à l'ivrognerie.
acheva de se perdre dans les musicos hollandais, parmi les filles de joie. Après quoi, il se maria à une malheureuse qu'il a depuis tuée. Voulant le tirer de la cour, où il continuait ses débauches, je lui fis donner un régiment, mais rien ne pouvait brider le passion de cet esprit volage, libertin et audacieux; il retourna à la cour, où il perdit au jeu vingt fois plus qu'il n'avait vaillant. » Il jouait sur l'honneur, mais c'était jouer sur un fantôme. Il ne lui restait plus qu'une chose, sa religion : il la vendit. Sans feu ni lieu, sans foi ni loi, il retourna vers son père pour le dépouiller de ses deux places de Maillezais et de Doignon. Agrippa, ne pouvant croire à tant de perversité, lui donna le commandement de Maillezais, croyant avoir affaire à un coquin, mais au moins à un protestant, car le fils avait abjuré en secret sa religion pour ne pas donner l'éveil et trahir plus à son aise. Maillezais devint bientôt, sous le commandement de Constant d'Aubigné, « un brelan public, pavé de femmes de mauvaise vie, et une vraie boutique de faux monnayeurs. » Il vendit son Dieu, il vendit son père, il vendit tour à tour ce qu'il trouva à vendre. Agrippa le déshérita et le maudit. Qu'importe ! il lui restait quelque chose à vendre : la France. Il noua des intelligences avec le gouvernement anglais ; mais cette nouvelle trahison le fit emprisonner. Voilà pourquoi Françoise d'Aubigné, marquise de Ma in te non, naquit dans la prison de Niort (1635). Constant d'Aubigné avait toujours trouvé une planche de salut dans ses naufrages. Ainsi mademoiselle de Cardillac, fille de pierre de Cardillac et de Louise de Montalembert, s'était éprise de lui et l'avait épousé pour ses dehors chevaleresques. Si, d'ailleurs, il avait tous les crimes, il était brave et galant. Il mangea le bien
de sa seconde femme, l'aima avec passion, la malmena comme une courtisane, mais ne la tua pas comme la première. Mademoiselle de Cardillac vécut , mais à quelle condition? dans les prisons ou en exil ; aussi, comme dit M. de Noailles, « elle avait le sérieux que donne le malheur. Son exemple était la meilleure leçon de vertu. * Madame de Villette, sœur de Constant d'Aubigné, plus touchée encore de sa misère que révoltée de ses crimes, vint à la prison de Niort prendre ses trois enfants, qu'elle emmena dans son château de Murçay. La petite Françoise eut la même nourrice que sa fille. La pauvre madame d'Aubigné se croyait maudite de Dieu et des hommes, puisque, dans la prison même où elle priait et raccommodait les chausses de son mari, Constant d'Aubigné fabriquait de la fausse monnaie. Elle écrivait à madame de Villette, avec un profond sentiment de misère et d'abaissement : « Je crains fort que cette pauvre petite galeuse ne vous donne bien de la peine ; Dieu lui fasse la grâce de s'en pouvoir revancher. » Singulier contraste du berceau et de la tombe : celle qui naissait en prison et vivait de charité devait mourir la femme de Louis XIV ! — Si on eût dit cela à la mère, — la pauvre mère qui n'avait pas même de lait dans ses mamelles!
Françoise d'Aubigné n'oublia jamais la sollicitude toute maternelle de sa tante! elle disait plus tard, quand on voulait lui faire abjurer le calvinisme : « Je croirai tout ce qu'on voudra, pourvu qu'on ne m'oblige pas à croire que ma tante de Villette sera damnée. »
Un mot encore sur son père. Il fut élargi, et passa, avec sa mère et ses enfants, à la Martinique. Cet homme, qui avait tant de fois lassé la fortune, la ressaisit encore une fois; mais, à peine redevenu riche, il joua et perdit
tout. II ne laissa à sa femme que le lit où il mourut. 11 fallait revenir en France. On revint à la grâce de Dieu. Au moins le navire de la famille s'était allégé en laissant là-bas ce malheureux Constant d'Aubigné, que les s< : vêres leçons du mal n'avaient pu convertir au bien.
Déjà le roman avait glissé ses pages invraisemblables dans la vie de Françoise d'Aubigné. A la Martinique, elle faillit, comme Alexandre, être dévorée par un serpent ; dans la traversée, elle fut sur le point d'être jetée à la mer, parce qu'on la croyait morte; quand sa mère lui donna lé baiser d'adieu, elle étendit les bras et rouvrit les yeux. Ce n'est pas tout : le vaisseau qui la portait fut assailli par les corsaires. Je ne parle pas des diseuses de bonne aventure qui lui prédirent sa royauté. — Qui n'a sa royauté ici-bas, ne fût-ce que pendant une heure ? Les sibylles ont toujours raison.
Au retour en France, mademoiselle Françoise d'Aubigné fut encore recueillie par madame de Yillette, qui était demeurée protestante, autant par respect pour son père que pour Calvin. Françoise suivit la religion de sa tante.
A cette époque, où la controverse religieuse était la seule politique, on s'occupait beaucoup de conversion. Madame de Neuillant, parente de madame d'Aubigné, obtint un ordre de la cour pour retirer Françoise des mains toutes maternelles de madame de Villette. Françoise pleura beaucoup ; le château de Murçay était, pour ainsi dire, son pays natal. Enfin elle partit pour suivre madame de Neuillant; mais, en partant, elle ne laissa pas sa foi en chemin. Elle s'y attacha avec opiniâtreté. On employa d'abord les caresses, ensuite les humiliations, on la confondit avec les domestiques. Ce fut Cendrillon, ce fut Margot; on la condamna à garder les dindons.
N'a-t-elle pas dit quelque part : « Je commandais dans la basse-cour, c'est là que mon règne a commencé. » Celle qui s'éleva jusque sur un trône, on pouvait la voir alors tous les matins a un loup sur le visage pour conserver son teint, un chapeau de paille sur la tête, une gaule dans la main et un petit panier à son bras. On l'envoyait garder les dindons avec défense de toucher au panier avant d'avoir appris par cœur cinq quatrains de Pibrac. » Qu'y avait-il donc dans le panier? Du pain noir et des cerises. Elle mangeait les cerises seulement, et se croyait quitte en apprenant un quatrain.
Madame de Neuillant était trop enragée catholique pour s'arrêter là. Elle mit par violence Françoise aux Ursulines de Niort, d'où mademoiselle d'Aubigné fut bientôt renvoyée, madame de Neuillant refusant de payer la pension d'une huguenote. Elle retourna à sa mère, qui n'avait pas encore essuyé ses larmes. « Quand je revins chez ma mère, qui était très-bonne catholique, elle me mena à la messe et me voulut forcer à me mettre à genoux devant l'autel ; mais moi, aussitôt, j'y tournai le dos; autant de fois qu'elle m'y remettait, je recommençais, persuadée que c'était idolâtrie que d'adorer Jésus- Christ dans F hostie. » Madame d'Aubigné conduisit cette enfant rebelle aux Ursulines de Paris, où « la plupart des religieuses firent leur scène en me voyant : l'une s'enfuyait épouvantée, l'autre me faisait la grimace, celle-ci me promettait un agnus. » Aux Ursulines de Paris, on eut le bon esprit de ne pas contraindre mademoiselle d'Aubigné; dès qu'elle fut libre, elle vit la lumière et abjura.
Mademoiselle d'Aubigné sortit du couvent pour entrer dans le monde par la porte de Scarron.
Scarron, qui était du peuple, qui souffrait et qui riait, le cul-de-jatte burlesque, mais spirituel, qui épousa Françoise d'Aubigné, — laquelle épousa Louis XIV, — a protesté gaiement contre les grandeurs visibles de la terre par les grandeurs invisibles, — contre la naissance par l'esprit, — contre l'hôtel prétentieux et romanesque par la maison tout illuminée par la liberté de pensée. Voiture, à l'hôtel Rambouillet, s'emmaillotait dans les langes de la tradition; Scarron, à son humble foyer, entre Marion Delorme et Ninon, riait un peu des gens de cour qui venaient « écouter. » — Moi aussi j'ai un marquisat,, disait-il aux grands seigneurs, le marquisat de Quinot. (Quinet, c'était le nom de son libraire.)
Les gens de lettres qui se groupaient autour de Scarron étaient Ménage, Pelisson, Scudéri, Benserade, Sarrazin, — son voisin, — Marigny, Segrais, Saint-Àmand. Plusieurs de ces poètes n'étaient ni assez bien famés, ni assez de mise pour se présenter à l'hôtel Rambouillet. Voilà à peu près la canaille de la maison du cul-de-jatte ; mais, en même temps, on voyait à sa cheminée ou à sa table le maréchal d'Albret, le duc de Vivonne, le marquis de Sévigné, le comte de Grammont, Coligny, Mortemart, Beautru, la Sablière, vingt autres hommes delà plus belle compagnie. Les femmes, par exemple, ne voulaient pas disputer la place à Ninon ou à Marion. Les raffinés qui voulaient voyager sur la carte de Tendre allaient à l'hôtel Rambouillet.
Dans cette maison du cul-de-jatte, où l'on riait et où Ton soupait beaucoup/on vit un soir apparaître une jeune fille de quinze ans, « déjà belle, mais timide, et qui se mit à pleurer en entrant, embarrassée de sa robe trop courte. » Elle arrivait de province, où elle n'avait pas
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suivi les modes de la cour. Sa mère la conduisait. La jeune fille ne parla qu'avec ses beaux yeux : tout le monde comprit cette éloquence du cœur. Scarron fut attendri jusqu'aux larmes. On avait nommé madame et mademoiselle d'Aubigné ; Scarron eut beaucoup d'esprit, selon sa coutume. La jeune fille fut bien plus émerveillée de cet esprit original, qui osait s'élever au-dessus des préjugés, que des beaux airs des gentilshommes qui ce soir-là posèrent pour elle. On voit que, dès le début, l'esprit chez elle envahit le cœur.
Madame d'Aubigné retourna en Poitou avec sa fille. Elle y mourut bientôt. Françoise d'Aubigné se trouva toute seule, sa tante de Villette étant morte. Elle fut contrainte d'aller vivre encore chez sa tante de Neuillant, «madame de Neuillant, qui, quoique sa parente, la laissait toute nue par avarice, » dit Tallemant des Réaux. Décidément la préface de la vie de Françoise d'Aubigné n'était pas engageante.
Elle avait, outre Scarron, laissé à Paris une âme sympathique, mademoiselle de Saint- Hermant ; elle lui écrivit de Niort: « Je ne suis contente ni de mes expressions, ni de mes pensées ; si je ne me sers pas de vos plumes, je ne dis que la moitié de ce que j'ai à dire ; je vous promets l'autre moitié quand j'aurai autant d'esprit que M. Scarron. » Françoise d'Aubigné s'était trompée de porte à son voyage à Paris : c'était à l'hôtel Rambouillet qu'elle devait entrer.
Scarron vit cette lettre, il y voulut répondre : « Mademoiselle, je m'étais bien douté que cette petite fille que je vis entrer il y a six mois dans ma chambre, avec une robe trop courte, et qui se mit à pleurer, je ne sais pas bien pourquoi, était aussi spirituelle qu'elle en avait la
mine, et je ne puis m'imaginer pour quelle raison vous avez apporté autant de soin à cacher votre esprit que chacun en a de montrer le sien. » Ce fut la première lettre un peu galante que reçut Françoise d'Àubigné. On voit qu'elle a bien décidément commencé par Scarron, comme elle a fini par Louis XIV.
File en trouva d'autres sur son chemin ; par exemple, tout au début, le chevalier de Meré, qui avait la prétention de donner de l'esprit aux femmes. Madame de Lesdiguières, on le sait, lui avait dit : « — Je veux avoir de l'esprit. — Eh bien ! madame, vous en aurez, » lui avaitil répondu. Or il ne donnait ni esprit ni amour. Françoise d'Aubigné voulut bien lui laisser croire qu'elle écoutait ses leçons et qu'elle lisait «r son chien de style, » suivant l'expression de madame de Sévigné ; mais son vrai maître, c'était Plutarque.
Elle était revenue à Paris avec madame de Neuillant, qui la conduisit un peu dans le monde, toute fière et toute jalouse de sa beauté. Elle devint presque célèbre : on se racontait sa vie romanesque ; on la surnommait la jeune Indienne; on se demandait vers quel avenir sombre ou rayonnant s'en irait cette orpheline, si belle quand on la regardait, et si belle encore quand on l'écoutait, car elle parlait comme un livre charmant. Elle avait peur du couvent comme du tombeau ; elle aimait Dieu, mais dans le rayonnement de la vie ; mais elle ne voulait pas non plus rester vieille fille. Elle comprenait bien aussi qu'une femme sans dot ne pouvait épouser qu'un bel esprit retiré du monde ou un soldat né pour courir le monde. Elle avait déjà bien assez couru comme cela. Quand Scarron, qui l'aimait comme sa fille, comme sa sœur, — comme une maîtresse idéale, — lui offrit son toit comme
pis-aller, elle ne s'offensa pas, et se dit sans doute qu'entre elle et Scarron il n'y auraitqu'un mariage d'esprit. Le mariage se fit en saison printanière de 1652. « Quand on dressa le contrat, Scarron déclara qu'il reconnaissait à l'accordée, quatre louis de rente, deux grands yeux fort mutins, un très-beau corsage, une belle paire de mains et beaucoup d'esprit. » Le notaire lui demanda quel douaire il lui accordait: « —L'immortalité, répondit-il; les noms des femmes des rois meurent avec elles, celui de la femme de Scarron vivra éternellement. »
Mademoiselle de Pons prêta des habits à la mariée pour le jour des noces. Elle fut grave et digne ; elle changea du jour au lendemain le caractère de la maison de son mari. « Je ne lui ferai pas beaucoup de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup, » avait dit Scarron ; il s'était trompé. A ce foyer, hanté par tout un monde un peu perverti, elle amena fa vertu, la vertu qui a dixsept ans et qui sourit dans sa grâce. Elle était de toutes les conversations et de tous les soupers de la maison ; mais, comme dit son historien, « elle imposait le respect sans gêner le plaisir; » et, selon madame de Caylus, «f elle passait ses carêmes à manger un hareng au bout de la table, parce qu'elle avait compris qu'une conduite moins exacte et moins austère, à l'âge où elle était, ferait que la licence de cette jeunesse n'aurait plus de frein. »
Dès le lendemain des noces, elle commença le métier de femme savante ; ce fut avec une grâce et une réserve dignes de louanges. Elle était tout à la fois l'écolière, le critique et le secrétaire de Scarron, mais elle était en même temps sa femme toute dévouée. Quand il souffrait, elle était là, comme quand il débitait de l'esprit. Elle
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apprenait l'espagnol, l'italien et même le latin ; mais elle apprenait aussi la vie. Peu à peu, dans la maison, la royauté de Scarron s'effaça devant l'éclat de la sienne. On ne vint plus pour lui, on vint pour elle. « Elle avait, dit M. de Noailles, acquis un charme infini de conversation ; et tout le monde sait le mot du domestique qui, un jour, à table, vint lui dire à l'oreille : — Madame, encore une histoire, le rôti nous manque aujourd'hui. »
Scarron n'était pas plus riche depuis son mariage. Le rôti manquait souvent. Il n'en voulait pas moins vivre en grand seigneur. Il se donnait même, comme Scudéri, les airs de protéger les arts. Une lettre de Poussin nous apprend que, dans la tempête de la Fronde, ce grand artiste peignit deux tableaux commandés par Scarron: une Fête de Bacchus et une Fête de l'Amour. Mignard était un ami de la maison. Scarron lui commandait aussi des tableaux. Il fit le premier et le dernier portrait de madame de Maintenon, en 1659 et en 1694. De ces deux portraits, c'est malheureusement le dernier que nous connaissons. « Nous ne la connaissons que vieille, dit M. de Noailles; nous nous la figurons toujours dans sa robe feuille morte et dans sa coiffe, dévote et sévère ; régente de la cour devenue sérieuse comme elle. » Mignard l'a peinte en sainte Françoise, noble et digne, mais sombre et chagrine, sans que le rayon de sa jeunesse éclairât cette face rembrunie. C'est comme le Voltaire des peintres . et des sculpteurs, qui est le vieillard cacochyme, chargé de quatre-vingts hivers. Ceux que la gloire a touchés au front ne nous apparaissent que couronnés de lauriers et de cyprès. Il n'y a que les figures idéales, — ou celles que la mort a moissonnées dans la fleur, qui nous apparaissent couronnées de roses et de violettes.
11 y a encore un portrait de madame Scarron par mademoiselle de Scudéri, qui, sous le nom de Lyriane, la met en scène dans Clélie : « On ne pouvait rien lui comparer sans lui faire tort. Elle était grande et de belle taille, mais de cette grandeur qui n épouvante point. Elle ne faisait pas la belle, quoiqu'elle le fût infiniment. Son esprit était fait tout exprès pour sa beauté. »
Madame Scarron vivait dans sa maison ; d'abord comme écrivait Scarron à M. de Villette, « elle est bien malheureuse de n'avoir pas assez de bien ni d'équipage pour aller où elle voudrait. » Ensuite Scarron lui-même la retenait à son lit. Elle s'affermissait de plus en plus dans sa vertu, comprenant bien que c'avait été son seul bien et que ce serait son seul refuge. Villarceaux l'aimat— il sans qu'elle s'inquiétât de son culte? On a voulu mettre en doute cette vertu presque singulière dans son entourage, mais elle a pour elle cette méchante langue de Tallemant, qui dit : « Madame Scarron est bien reçue partout, mais jusqu'ici on ne croit pas qu'elle a fait le saut. »
Je penche à croire qu'entre Scarron et Louis XIV il y a quelque trait d'union, Villarceaux, par exemple. Ninon, interrogée sur cette vertu sauvage, répondit : « Je no sais rien, je n'ai rien vu, mais je leur ai souvent prêté ma chambre jaune, à elle et à-Villarceaux. » Or, Villarceaux était dangereux à voir de si près, lui qui était parvenu à enchaîner à la campagne Ninon trois ans durant,
— trois ans durant !
Circonstance aggravante! Madame Scarron voyait beaucoup Ninon. Je sais bien qu'elle fréquentait bien plus l'esprit que la personne, — comme avec son piari,
— mais l'esprit a aussi ses jours de curiosité coupable ; 'esprit aime à juger le cœur, et il aime à juger sur l'ex-
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périence. Madame Scarron, voyant Ninon aimée et recherchée dans le beau monde, après plus de trente ans de folies amoureuses, avait devant les yeux un exemple fatal, d'autant plus fatal, que Ninon, livre charmant toujours ouvert, n'avait pas consacré une seule page au repentir.
Quoi qu'il en soit, passons. Admettons, comme elle l'a dit plus tard à son frère, qu'elle n'a jamais été mariée. Croyons-la quand elle écrit : « Mon cœur est libre, veut toujours l'être, et le sera toujours. »
J'aimerais mieux que sainte Françoise d'Aubigné se fat attardée un soir d'été, ne fût-ce que pendant une demi-heure, dans la forêt des passions touffues et mystérieuses, comme Saint Augustin et sainte Thérèse; on n'est pas savante, on n'est pas femme si on n'a jamais été mariée. Sainte Thérèse disait du diable : « Le malheureux, il ne sait pas aimer ! » Je suis tout prêt à plaindre ainsi madame de Mamtenon si elle n'a pas aimé.
Scarron mourut en stoïcien après quelques succès bruyants. On l'enterra sous l'épitaphe qu'il s'était faite, et il ne fut plus question de lui *. « Il se fît sur cette
1 Voici celle épitaphe louchante, digne de l'antique :
Passants, ne faites pas de bruit, Be crainte que je ne m'éveille* Car voilà la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.
Si je m'ai relais une heure de plus dans la maison du cul-de-jatte, je tous peindrais Scarron en roi de la poésie burlesque. H a çà et là tant de verve et de gaieté, que je crois reconnaître Rabelais brodant des rimes à ses toiles imaginations. J'y vois nrème apparaître le souvenir lumineux et malin de Voltaire, sans compter qu'il y a bien des petits vers de Scarron dans les petits vers du patriarche de Femey.
tombe, dit éloquemment le duc de Noailles, un long silence. Personne n'osa rappeler son nom devant les destinées qui élevèrent madame de Maintenon si haut. » L'heure solennelle du règne de Louis XIV venait de sonner, toutes les grandeurs de la France montaient déjà sur le trône.
Louis XIV, qui croyait que toutes les passions de la France battaient dans son cœur , allait dire bientôt : XiÉtat, cest moi! parce qu'il voyait partout autour de lui la bravoure et le génie. C'était le beau temps où il reconduisait, à bride abattue, mademoiselle de Montpensier au Luxembourg, dépassant les gardes et disant à Mademoiselle : <c Que je serais aise que les voleurs nous attaquassent! »
La veuve de Scarron ne fut pas de ce beau temps-là. Quand elle arriva à Louis XIV, les chevaux du roi ne prenaient plus le mors aux dents. Ne la suivons pas plus loin. Pour les uns elle monte, elle monte, elle monte toujours : pour nous elle descend du haut de sa beauté et de son esprit. D'ailleurs, l'histoire de madame de Maintenon, vieille et dévote, tout le monde la sait, car c'est presque de l'histoire de France. Dans sa jeunesse elle a illuminé d'un sourire les douleurs de Scarron ; devenue vieille, elle a couvert d'un masque sévère la dignité royale.
Louis XIV croyait perpétuer sa jeunesse, comme tous ceux qui ont été jeunes de bonne foi. Il y a toujours eu deux hommes en lui : le demi-dieu descendu de l'Olympe et le gentilhomme ardent aux aventures.
On a, dans ces dernières années, beaucoup trop jugé Louis XIV comme danseur de ballets. Alexandre, dans un festin , avait touché du luth avec la grâce d'Orphée :
« iN'es-tu pas honteux de jouer si bien ? » lui dit Philippe. Ce beau mot de Philippe ne supprime pas un rayon à la gloire d'Alexandre. De même l'historien a beau s'irriter contre la danse de Louis XIV, il ne peut supprimer une seule de ses conquêtes. Nous ne sommes pas d'ailleurs tout à fait de l'opinion d'Antisthène, qui disait, après avoir entendu un beau joueur de flûte : « Isménias est un jeune homme de rien, sinon, ce ne serait pas un excellent joueur de flûte. » Soyons un peu moins Spartiates, au souvenir de ces dieux de l'Olympe qui ne dédaignaient pas les joyeuses fêtes de l'esprit.
MADEMOISELLE CLAI 1
La vie des comédiennes du dix-huitième siècle est plus compliquée, plus romanesque, plus invraisemblable que les romans imaginés. Dans ce temps-là les comédiennes savaient vivre : c'étaient les cigales qui chantent et dansent toute la belle saison dans les parterres de roses, par les luzernes fleuries, sur les rives embaumées, sans prévoir que novembre amènera la bise. Aujourd'hui les comédiennes ont trop lu la fable de La Fontaine. Presque toutes, comme la fourmi, ne pensent qu'à l'hiver dans les jours dorés du printemps. La Fontaine a prêché faux, ce n'est pa3 la fourmi qui a raison, c'est la cigale.
Peu d'années avant de mourir, mademoiselle Clairon écrivit ses Mémoires, Mémoires d'outre-tombe, puisqu'ils ne devaient paraître qu'après sa mort. Un ami infidèle en publia une traduction allemande. Le 28 thermidor an VI, mademoiselle Clairon écrivit au rédacteur du Publiciste : « Puisque mon livre paraît dans un pays étranger, la crainte de manquer à tout ce que je dois de reconnaissance au public et de respect à ma nation me
décide à faire imprimer moi-même cet essai, t Signé : la citoyenne Clairon.
En démasquant la célèbre comédienne dans ses Mémoires, et en feuilletant les journaux du temps et les correspondances, il est possible de retrouver mot à mot sa vie telle que Dieu, l'amour et le hasard l'ont faite. Que ceci ne soit donc regardé que comnie une étude patiente où l'imagination ne viendra pas une seule fois secouer la poussière d'or de ses ailes chatoyantes. Qui sait si en étudiant l'histoire d'une comédienne française, il n'y a pas plus de philosophie à recueillir que dans l'histoire d'une régente de France? Reine de théâtre, reine de France, je n'oserai dire quelle est la plus reine ou la plus comédienne des deux.
Mademoiselle Clairon (Claire-Hippolyte Leyris de la Tude) naquit en 1723, à Condé, dans le Hainaut. Laissons-la raconter elle même ses premiers moments, qui furent bien ceux d'une comédienne. « L'usage de la petite ville où je suis née était de se rassembler en temps de carnaval chez les plus riches bourgeois, pour y passer tout le jour en danses et festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé le doublait en le partageant, et se travestissait comme les autres. Un de ces jours de fête, ma mère, grosse seulement de sept mois, .me mit au monde entre deux et trois heures de L'après-midi. J'étais si faible, qu'on crut que peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère, femme d'une piété vraiment respectable, voulut qu'on me portât sur-lechamp même à l'église, pour y recevoir au moins mon passe-port pour le ciel. On ne trouva âme qui vive, ni à l'église, ni au presbytère. Une voisine dit que tout le monde était en fête de carnaval chez un homme de qua-
lité. On m'y transporta. M. le curé, habillé en Arlequin, et son vicaire en Gille, jugèrent, en me voyant, qu'ils n'avaient pas un moment.à perdre. On prit sur le buffet tout ce qui pouvait m'être nécessaire ; on fit taire un moment le violon, on dit les paroles consacrées, et on me ramena à la maison. » Il faut avouer que c'était là entrer gaiement dans la vie.
Il est curieux de voir mademoiselle Clairon, devenue sage, prendre sa vie au sérieux et écrire sur elle-même des réflexions profondément senties. Vieille femme, elle est aussi sentencieusement grave qu'elle était follement légère en ses belles années : elle écoute son cœur, ses souvenirs, le bruit qui se fait autour d'elle ; elle taille une plume et se met à écrire ; elle se demande le secret de la vie et elle essaye d'y répondre. Après onze réflexions dignes de Socrate, elle arrive à cette douzième : « Pour remplir le devoir que la raison m'impose, pour être en état de me juger moi-même, ne faut-il pas remonter aux principes de tout? Que suis-je? qu'a-t-on fait? qu'ai-je pu? La Providence m'a déposée dans le sein d'une bourgeoise pauvre, libre, faible et bornée ; mon malheur a précédé mon existence. »
La vieille Hippolyte Clairon part de là avec tout le sérieux de Jean-Jacques pour raconter sommairement sa vie. Dans son récit, c'est toujours la philosophie qui domine ; on sent bien qu'elle avait assisté trop souvent aux soupers des encyclopédistes. Sa manière d'écrire rappelle aussi sa manière de jouer ; elle conserve toujours l'accent solennel du théâtre. Dans ces singuliers Mémoires qui, loin de la peindre, ne font guère que la masquer, on ne trouve pas un mot naïf, on n'entend pas un cri du cœur.
Et cependant elle a aimé. Jeune, elle s'est promenée avec délices sous les saules de la prairie, suspendue au bras de son cher du Rouvray ; elle qui aimait le silence des bois et les murmures de la vallée, pourquoi a-t-elle ainsi oublié les joies du cœur et de la nature? On peut expliquer ainsi cette contradiction : retirée du théâtre et des passions, elle se mit à étudier l'histoire naturelle : dès la première année, elle ne vit plus sous le ciel bleu qu'un vaste herbier. La vallée, si riche autrefois pour encadrer ses amours, ne fut bientôt plus pour elle que le livre sans parfums des savants, qui donneraient toutes les splendeurs d'un coucher de soleil pour la découverte d'un nouveau lichen ou d'un nouvel insecte. Si mademoiselle Clairon dépoétisa ainsi la nature, plus tard elle dépoétisa aussi l'amour en voulant l'analyser. Les poètes sont de sublimes ignorants : savoir, c'est perdre.
On connaît déjà la naissance de mademoiselle Clairon; sa mère n'avait pas seulement le malheur d'être pauvre, elle était méchante et superstitieuse; catholique avec fureur, elle battait sa fille pour lui faire aimer Dieu; elle s'amusait à la tourmenter par les peintures de l'enfer. La pauvre Hippolyte, à onze *ans, n'avait jamais eu le loisir de s'ébattre au soleil avec des enfants de son âge. C'était une petite Cendrillon pâle, chétive, étiolée, qui n'avait pour toute distraction que deux livres à lire, un catéchisme et un livre de prières. Mais ce Dieu qu'elle ne prie pas parce qu'elle le prie trop , aura pitié de cette
pauvre et jolie ignorante qui demande à vivre et qui n'apprend qu'à mourir.
Madame Clairon, pour se délivrer de sa fille à certaines heures des jours consacrés aux visites, l'enfermait dans une petite chambre sans meubles où rien ne parlait aux yeux. « Qu'y faire? Coudre, » disait la mère. Mais Hippolyte, qui était née reine, comme d'autres naissent servantes, ne voulut jamais garder une aiguille dans ses doigts. Dans cette triste chambre il lui restait le loisir de rêver ; mais pour rêver il faut avoir de l'imagination ; il faut, comme disait un philosophe, avoir vu, lu, ouï. Hippolyte avait jusque-là ouï des contes de revenants, lu son catéchisme et vu le triste intérieur de sa mère. « Si j'ouvrais la fenêtre? » dit-elle par pressentiment. Elle ne put y parvenir, en désespoir de cause, elle monta sur une chaise et appuya son front sur une vitre. Comme elle était au quatrième étage, elle ne pouvait voir les passants; elle promena ses regards sur les toits, sur les pignons, sur les fenêtres du voisinage.
Tout d'un coup une grande fenêtre s'ouvre en face de la sienne ; un spectacle magique la frappe et l'éblouit : la fameuse mademoiselle Dangeville habitait là. Elle prenait une leçon de danse ; tout ce que la nature et la jeunesse avaient pu réunir de charmes était répandu sur elle. « J'étais tout entière dans mes yeux ; je ne perdis pas un de ses mouvements. Elle était entourée de sa famille. La leçon finie, tout le monde l'applaudit et sa mère l'embrassa. Ce contraste de son sort au mien me pénétra d'une douleur profonde, mes larmes ne me permirent plus de rien voir. Je descendis de ma chaise, et quand mon cœur, moins palpitant, me permit d'y remonter, tout était disparu, 9
Elle s'imagina d'abord que c'était un rêve. Elle se mit à causer avec elle-même; elle était heureuse et triste de voir que la vie ne se passait pas toujours avec une mère qui bat sa fille, avec un catéchisme qui étreint le cœur. Elle voulut pleurer encore ; mais bientôt, sans le vouloir, elle se mit à sauter tout éperdue, croyant imiter les ronds de jambes de mademoiselle Dangeville. Elle trouva moyen de se mirer dans les vitres. Et quoique à peine à sa première leçon, elle fut émerveillée de ses charmantes folêtreries.
La petite chambre où on l'emprisonnait fut désormais un paradis pour elle. Elle s'y faisait enfermer tous les jours. Dès que la clef avait tourné dans la serrure, « je sentais des ailes qui me poussaient pour nVenvoler je ne sais où. » Elle courait à la fenêtre tout en dansant; elle assistait avec délices au spectacle des grâces naissantes de mademoiselle Dangeville ; elle croyait se voir elle-même.
Un soir qu'il y avait du monde chez sa mère, elle se pencha à l'oreille d'un homme qui la faisait jaser comme un oiseau babillard. « Dites-moi, monsieur, est-ce qu'il y a des femmes qui passent leur vie à danser? — Oui, des comédiennes ; pourquoi me demandez-vous cela? » Elle lui raconta mystérieusement ce qu'elle voyait depuis quelques jours. « J'y suis, dit le visiteur, c'est mademoiselle Dangeville qui demeure en face. » Cet homme se tourna vers madame Clairon. « Madame, j'emmène ce soir Hippolyte à la Comédie. — A la Comédie! dit la mère en se récriant, autant vaudrait me parler de la conduire en enfer. — Apaisez-vous, madame, le mal est fait, vous avez vous-même conduit votre fille à la Comédie en l'enfermant dans la chambre voisine, car de la
fenêtre elle a vu, ne le savez-vous donc pas? elle a vu mademoiselle Dangeville qui préludait à son jeu si spirituel. »
A peine cet homme a-t-il parlé, que voilà Hippolyte, emportée par ses souvenirs, qui s'élance au milieu de la chambre et reproduit toutes les mines charmantes de mademoiselle Dangeville; c'était à s'y méprendre : jamais on n'avait copié avec tant d'art et de vérité un joli portrait. Tout le monde fut émerveillé ; la mère elle-même, qui ne riait jamais avec sa fille, n'eut pas la force de garder son sérieux. On parvint, séance tenante, à obtenir d'elle que sa fille irait le lendemain au spectacle.
Ce fut à la Comédie-Française que mademoiselle Clairon fit son entrée dans le monde, comme elle l'a dit elle-même; pour elle l'univers n'était-il pas là? On ne parviendrait pas à exprimer toute sa joie et tout son éblouissement; elle eut peur d'en devenir folle.
Trois semaines après, cette petite fille, qui n'avait pas douze ans, débutait au Théâtre-Italien, sous la protection de Deshais. Mais le fameux Thomassin, qui avait des filles à produire, s'opposa bientôt aux succès de cette comédienne en miniature. Il fallut, d'ailleurs, une cabale bien organisée pour l'exiler des Italiens, où tout le monde admirait sa beauté délicate et sa grâce tout à la fois étudiée et naïve. Elle alla donc chercher fortune ailleurs. « On m'engagea dans la troupe de Rouen, que dirigeait La Noue, pour jouer tous les rôles de mon âge, chanter et danser. Je devais jouer la comédie , tout le monde m'était égal. »
Après avoir raconté cette première période de sa vie, la comédienne philosophe fait une pause et réfléchit.
Elle écrit en tête d'une page : Récapitulation. Je manquerais au devoir de l'historien si je ne reproduisais cette page curieuse : « Jusque-là je n'ai rien à me reprocher : je ne connaissais rien , je ne pouvais rien, j'obéissais en aveugle au sort dont je me suis vue toute la vie et la victime et l'enfant gâtée. » Ainsi, il est bien entendu que mademoiselle Clairon ne pouvait échapper aux égarements de sa vie. Le sort Ta conduite tête baissée dans toutes les folies et dans toutes les extravagances ; confiante dans son étoile, elle s'endormait avec une voluptueuse nonchalance à la mer des dangers.
A Rouen, dès son début, mademoiselle Clairon fut recherchée dans le monde. La présidente de Bimorel, que Fontenelle a chantée en poëte de quatre-vingtquinze ans, aimait la comédie; Hippolyte, qui passait pour une merveille de théâtre, fut appelée aux soupers de cette dame. Elle trouva là des soupirants de tous les âges ; mais, toute à la passion de son art, elle ne voulait rien comprendre aux discours amoureux-, elle se contentait de mourir d'amour sur la scène. Le jour vint pourtant d'aimer pour elle-même ; mais, comme toutes les femmes, elle aima d'abord sans le savoir. 11 venait depuis quelque temps aux soupers de la présidente un jeune homme qui avait étudié à Paris; il se nommait du Rouvray. Il était noble, ou peu s'en fallait. Du reste, sa figure, ses manières et son esprit pouvaient le dispenser d'un blason authentique. « Clairon, comment trouvez-vous M. du Rouvray? demanda un jour la présidente à la comédienne. — Je n'ai pas encore vu M. du Rouvray, répondit-elle. — Voilà dix fois que vous soupez en face de lui. — Ce n'est pas une raison, madame. — Ah! Clairon, je vous comprends ! je me garderai bien de
vous faire désormais souper ensemble. » Madame de Bimorel laissa venir du Rouvray comme de coutume, se promettant d'intervenir à propos.
Peu de jours après, Hippolyte fut applaudie avec enthousiasme dans les Folies amoureuses; deux comédiennes l'apportèrent presque évanouie sur la scène à la fin de la pièce. Enivrée de son triomphe, elle allait en chancelant chez la présidente. Comme elle arrivait à la porte, elle reconnut du Rouvray. « Ah! c'est vous, » dit-elle, en se jetant dans ses bras. Voyant qu'elle pleurait, le .jeune homme s'imagina qu'elle pleurait de chagrin. « Mon Dieu î qu'avez-vous donc? — Vous ne voyez donc pas? lui répondit-elle. Je suis folle, je vous dirai pourquoi. Venez demain dans la barque de madame de Bimorel. » Là-dessus du Rouvray et Clairon entrèrent chez la présidente : du Rouvray, surpris de l'expansion et des larmes de la jolie comédienne; Clairon, surprise d'elle-même, heureuse, mais confuse de son bonheur.
Madame de Bimorel avait une petite barque sur la Seine au bout d'une prairie qui continuait son parc ; sa compagnie allait souvent goûter sur l'herbe de la prairie ou de l'île voisine. Le lendemain du grand succès de mademoiselle Clairon, du Rouvray se promena dès le soleil levant sur la rive où elle devait venir; après plus d'une heure, il l'aperçut enfin qui sautillait comme une verte cigale sur l'herbe arrosée. Il courut au-devant d'elle. « Pourquoi venir et pourquoi ne pas venir? » dit-elle en rougissant. Ils se promenèrent en silence. « Vous avez compris, dit-elle d'une voix troublée, pourquoi j'ai pleuré hier dans vos bras. J'avais été portée en triomphe ; j'avais le cœur plein de joie, et je serais
devenue folle si je n'avais pu me jeter dans vos bras. » Du Rouvray prit la main d'Hippolyte et l'appuya sur ses lèvres. Tout en se promenant, ils s'arrêtèrent devant la petite barque de la présidente ; la comédienne y descendit nonchalamment, du Rouvray la suivit avec ardeur et dénoua la corde. « Où allons-nous? demanda-t-il en voyant fuir le rivage. — Je ne sais pas, répondit-elle avec insouciance. — Faut-il ramer contre le cours de l'eau? — Non, que Dieu nous conduise! Savez-vous nager? ~ Pas le moins du monde. — Tant mieux, mon étoile est bonne. Est-ce que Dieu aurait la cruauté de jeter à Veau de pauvres enfants qui ne savent pas nager? » La comédienne se pencha sur le fleuve. « D'ailleurs, reprit-elle en regardant du Rouvray avec une expression de tendresse et de mélancolie, l'eau est belle, il serait doux d'y tomber à deux ! — Vous parlez là comme une tragédienne habituée à mourir tous les soirs sur le théâtre. — Je parle selon mon cœur. » •
Cinquante ans après, mademoiselle Clairon, racontant ce voyage sur la Seine avec du Rouvray, écrivait entre parenthèses : « Je serais morte à propos ; je n'avais pas encore la gloire, mais j'avais l'amour ! J'ai survécu à tout ce qu'il y a de bon dans la vie des femmes ; j'ai gardé mon cœur; mais qu'en puis-je faire avec ma figure?
Cependant la nacelle allait toujours au cours de l'eau ; du Rouvray n'avait qu'un coup de rame à donner çà et là pour la bien diriger. Tout en se penchant, pour se mirer sans doute, Hippolyte sentit se dénouer ses cheveux; du Rouvray abandonna les rames pour saisir d'une main frémissante cette belle chevelure si touffue et si éclatante qui était déjà le désespoir des comédiennes. Pendant qu'il essayait de la renouer ou plutôt
d'empêcher qu elle ne fût renouec, la barque s'arrêta dans les roseaux devant une petite île couverte d'arbres. Hippolyte s'élança à terre avec la légèreté d'un oiseau. « Allons, méchant rameur, dit-elle en se retournant, prenez ma main et sautez sur l'herbe. » A peine du Rouvray eut-il sauté , que la barque se détacha des roseaux et se laissa reprendre au courant. « Oh ! mon Dieu! s'écria-t-il, je n'avais pas prévu cela. — Eh bien, dit la comédienne en penchant la tête, nous voilà dans une île déserte. Est-ce que nous ne jouons pas la comédie? »
Du Rouvray et mademoiselle Clairon suivirent des yeux la barque fugitive; une légère rafale la jeta bientôt contre le rivage, où elle fut retenue par les grandes herbes. Les deux amants, ne peut-on pas leur donner ce titre? firent plusieurs fois le tour de l'île avec la curiosité d'un navigateur qui a découvert un monde inconnu. Après quelques promenades à travers les ronces et les épines, que mademoiselle Clairon honora du nom ambitieux de forêt vierge, ils allèrent s'asseoir au bord de l'eau, à l'ombre d'un saule à demi déraciné. Dès qu'ils eurent pris possession de leur empire un peu sauvage , ils se confièrent en riant qu'une île déserte n'était bonne que pour des héros de roman qui n'ont jamais faim. Pour eux, ils n avaient pas déjeuné. Du Kouvray prenait patience en baisant les mains et les cheveux de sa jolie compagne de voyage ; mademoiselle Clairon, plus romanesque, s'abandonnait aux songes d'or. Elle cueillait des fleurettes à ses pieds et les effeuillait dans les flots comme si elle eût semé ses espérances. Tout à coup elle vit venir sur la rive un comédien de la troupe qui avait la fureur de la pêche. « Rhodilles ! Rho-
dilles! » lui cria-t-elle en agitant la main. Le passionné pêcheur reconnut celle qui faisait la fortune de son théâtre. « Quelle idée ! dit-il en riant. Est-ce que c'est là le chemin de la répétition? — La répétition? je l'avais oubliée ! Savez-vous que nous sommes emprisonnés dans l'île, car nous n'avons pas l'esprit de marcher sur l'eau comme l'apôtre? Voyez-vous là-bas notre barque qui se repose? — Voulez-vous revenir sur la terre ferme? — Oui; nous ne savons pas encore vivre en sauvages ni en anachorètes. — Quoi! s'écria Rhodilles, Adam et Eve n'ont pas cueilli le fruit de l'arbre! »
Rhodilles était un franc comédien du bon temps, toujours pauvre, toujours joyeux, grand coureur d'aventures. Il ne manquait ni de figure ni d'entrain ; le plus souvent mauvais plaisant et mauvais comédien, il avait quelquefois ses jours de bonne fortune. Il pensa qu'il y avait là une aventure.
En moins de cinq minutes, il aborda dans l'île. « Passez, belle Clairon, » dit-il en offrant sa main à la comédienne. Elle ne se fit pas prier. Dès qu'il la vit sur la barque, il salua profondément du Rouvray. « Eh bien, dit mademoiselle Clairon en se tournant vers le jeune homme, vous ne venez pas? »
C'était là une cruelle épigramme, car Rhodilles avait pns le large par un vigoureux coup de pied. La comédienne ne put s'empêcher de rire en voyant la mine étonnée de du Rouvray. Rhodilles emmena mademoiselle Clairon, malgré ses prières, pendant que le pauvre du Rouvray prenait une leçon de philosophie. La comédienne a borné son récit à ce moment pathétique, peutêtre n'a-t-elle pas voulu avouer cette triste vérité : Rhodilles devint son amant avant du Rouvray.
A Rouen, mademoiselle Clairon eut son poète et son libelliste. C'était le même homme; il se nommait Gaillard. Comme elle l'a dit, il avait l'art de faire des vers et de souper .en ville. Les appointements de la comédienne s'élevant à un millier d'écus, madame Clairon voulut se donner des airs de maîtresse de maison ; elle institua un souper chaque jeudi, où furent admis tous les riches admirateurs de sa fille. Gaillard y vint orner le gigot de madrigaux où Vénus et Vesta n'étaient que des aventurières en guenilles auprès de mademoiselle Hippolyte Clairon. Il ne se contenta pas de chanter la jolie comédienne, il l'aima. Après avoir soupiré durant six mois, il gagna une vieille duègne qui lui enseigna les détours du sérail. Un matin que mademoiselle Clairon étudiait dans son lit, « vêtue de ses cheveux, » il pénétra jusqu'à la porte de sa» chambre en lui disant qu'il allait se jeter à ses genoux. La comédienne, indignée qu'on osât se prosterner devant elle à pareille heure, s'arma d'une belle colère et chassa le faiseur de madrigaux. Gaillard, indigné lui-même de se voir accueilli de la sorte par une comédienne déjà renommée pour ses frétillantes aventures, écrivit ce fameux livre sans verve, sans gaieté et sans style, qui à pour titre : Histoire de mademoiselle Frétillon. Gaillard fut cruellement vengé, car cet odieux libelle attrista les plus belles années de mademoiselle Clairon. Elle fut vengée elle-même : Gaillard fut obligé de quitter son pays, tant
la clameur publique s'éleva contre lui. Dans cette histoire de Frétillon , l'écrivain a saisi à peine quelques traits de la vie d'Hippolyte Clairon; les aventures galantes y sont presque toutes imaginées. Il n'y a guère que les épisodes où du Rouvray est en scène qui aient un air de vérité. Gaillard, on ne sait pourquoi, sans doute pour que le masque fût plus transparent, donna à du Rouvray le nom du comédien Rhodilles. Ainsi, dans le libelle, les deux amants n'en font qu'un.
De Rouen, mademoiselle Clairon alla à Lille. Rientôt La Noue abandonna sa troupe pour venir débuter à la Comédie-Française. Mademoiselle Clairon s'engagea dans une autre troupe qui se formait pour le bon plaisir du roi d'Angleterre, établi à Gand pour les guerres de Flandres. Elle tourna toutes les tètes ennemies. Il faut dire à sa louange qu'elle refusa un mariage éclatant avec un des chefs de l'armée anglaise. Comme ce personnage avait dix mille hommes pour se faire obéir, il voulut forcer la comédienne à devenir une des plus glorieuses ladies du comté de Glocester. a Milord, lui dit-elle avec une dignité théâtrale, je ne m'appartiens pas ; j'appartiens à mon pays. Je veux bien être aimée dans un palais, mais je veux toujours être aimée sur le théâtre. » Milord fit garder mademoiselle Clairon à vue, espérant la décider bientôt; mais mademoiselle Clairon se fit enlever par un aide de camp du général.
11 faudrait savoir écrire dix volumes sans reprendre haleine pour raconter toutes les aventures sentimentales et galantes de mademoiselle Clairon. Jusqu'à sa dixhuitième année, on peut la suivre sans trop s'essouffler. Jusque-là elle verdoie et fleurit comme toutes les femmes. Les premières passions , toutes profanes et toutes
coupables qu'elles soient, ont je ne sais quel charme printanier qui enchante celui qui les étudie. Il y a tous les parfums et toutes les rosées de Faube matinale dans les égarements d'un cœur de seize ans. Mais plus tard, le sentier si vert a été foulé; on a cueilli une à une toutes les fraîches églantines; l'oiseau s'en va chanter ailleurs; on a terni la marguerite sous la poussière de son pied ; le vent d'orage a dispersé la neige éclatante des aubépines ; bientôt on ne compte plus les passants dans le chemin des amours, qui était un sentier perdu et qui devient une grande route sans chansons et sans ombrages. Après du Rouvray et Rhodilles , qui sont aimables par leur gaieté, par leur insouciance et par leur jeunesse, voilà que se dessinent les grands seigneurs : un chef d'armée, un marquis ruiné, un fermier général, un prince du sang; mais ceux-là ne sont pas jeunes, ceux-là ne se sauvent que par l'esprit et l'argent, quand ils en ont.
A Dunkerque, où elle s'était arrêtée, mademoiselle Clairon reçut par le commandant de place un ordre de début pour l'Opéra. On avait beaucoup parlé de Frétillon; les gentilshommes de la chambre jugèrent qu'une fille aussi jolie revenait de droit aux Parisiens. Elle apparut à l'Opéra sous la figure de Vénus. dans l'opéra d'Hésione. Quoique assez mauvaise musicienne, elle fut très-applaudie. On avait alors à l'Opéra l'esprit d'ap-
plaudirla beauté. La beauté, n'est-ce pas de la musique? Mademoiselle Clairon ne fit, du reste, que passer à l'Opéra ; elle débuta bientôt à la Comédie-Française dans le rôle de Phèdre. En province, elle n'avait guère joué que les soubrettes; on l'engagea à la Comédie- Française pour doubler mademoiselle Dangeville. Avant de signer son engagement, elle déclara, à la grande surprise des comédiens, qu'elle voulait jouer les grands rôles tragiques ; ils consentirent, à la condition qu'elle chanterait et danserait dans les pièces d'agrément. Ils étaient tous convaincus que, sifflée dès le début, elle serait forcée de chanter et de danser toujours. Elle avait, par hasard, joué quatre ou cinq rôles tragiques en province ; Sarrazin passant à Rouen, lui voyant représenter Ériphile, avait prédit qu'elle serait un jour la Melpomène du théâtre français. Elle voulut donner raison à Sarrazin. Avant le début , les comédiens s'amusèrent beaucoup des prétentions de la fière Hippolyte. Elle dédaigna de répéter son rôle au théâtre : le jour de son début, elle vint, fière comme une reine antique, dire qu'elle n'attendait que le lever du rideau. Tout le Paris intelligent, paré et curieux, était à la Comédie-Française, se promettant de rire de Frétillon ; mais à peine s'estelle montrée sur la scène avec sa passion tendre, fatale et furieuse, que tous les spectateurs se lèvent avec enthousiasme ; ce n'était plus la charmante Frétillon qui jouait les soubrettes, ce n'était plus mademoiselle Clairon qui était petite et qui n'avait qu'une figure c^ffonnée : c'était Phèdre elle-même dans toute sa splendeur souveraine, dans toute la majesté de la passion, i Comme elle est grande! comme elle est belle! » s'écriaiton de tous les points de la salle.
N'est-ce pas ici le lieu de reproduire ces quelques lignes, détachées de ses réflexions sur l'art dramatique : « Dans Phèdre, pour tout ce qui tient aux remords, je m'étais prescrit une diction simple, des accents nobles et doux, et des larmes abondantes, une physionomie profondément douloureuse, et pour tout ce qui tient à l'amour, l'ivresse et le délire que peut offrir une somnambule conservant dans les bras du sommeil le souvenir du feu qui la consume en veillant ; j'avais puisé cette idée dans ce vers :
c Dieu! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts?»
La Comédie-Française était alors si bien administrée, elle avait des protecteurs si intelligents, que les premiers sujets de la troupe trouvaient à peine de quoi vivre avec leurs appointements. « Nous étions pauvres, écrit mademoiselle Clairon, hors d'état d'attendre ce qui pouvait nous être dû. Les semainiers allaient toutes les semaines chez M. de Boulogne, alors contrôleur général , solliciter le payement de la pension du roi. » Mais alors personne ne payait, — le roi moins que les autres.
Ainsi mademoiselle Clairon , qui faisait la gloire du théâtre, ne devait qu'à sa beauté, et non à son talent, les robes des Indes et les diamants qu'elle portait. Comme elle aimait à changer de parures et d'amants, il lui arrivait quelquefois de n'avoir ni amants ni parures. Un jojjr, le maréchal de Richelieu passe chez elle pour la prier à une de ses fêtes : elle refuse. « Pourquoi? — Je n'ai pas de robe ! » Richelieu éclata de rire. « Non, pas une seule robe ! le peu de recettes que nous faisons m'a forcée de vendre ce cjue j'avais de précieux ; ce qui me
reste est en gage, je ne puis me montrer que sur le théâtre. »
Comme tous les vrais talents, mademoiselle Clairon avait d'ailleurs plus d'un ennemi qui niait son pouvoir sur le public; Fréron déclarait que son organe bruyant assourdissait les oreilles sans émouvoir le cœur. Grimm, venu en France au plus beau temps du triomphe de cette comédienne, parlait des glapissements de sa voix. « Glapissements si vous voulez , lui disait Diderot ; mais ces glapissements-là sont devenus les accents de la passion. »
Ce fut vers ce temps-là que mademoiselle Clairon loua dans la rue des Marais, moyennant douze cents livres, la petite maison de Racine. « On me dit que Racine y avait demeuré quarante ans avec toute sa famille ; que c'était là qu'il avait composé ses immortels ouvrages ; là qu'il était mcrt; qu'ensuite la touchante Lecouvreur l'avait habitée, ornée, et y était morte aussi ; les murs seuls de cette maison doivent suffire, me disais-je, à me faire sentir la sublimité du poëte et à me faire arriver au talent de l'actrice. C'est dans ce sanctuaire que je dois vivre et mourir. » Tous les poètes du temps visitèrent mademoiselle Clairon dans ce sanctuaire, qui fut un peu profané. Le dîner de famille, que le poëte de Phèdre préférait au dîner royal, fut remplacé par le petit souper licencieux ; les folles chansons retentirent dans ces lieux consacrés par le génie, où Racine laissait tomber ses alexandrins comme d'une harpe d'or.
Cependant mademoiselle Clairon était devenue l'héroïne de la Comédie-Française. Elle avait, sinon éclipsé, du moins mis un peu à l'ombre mademoiselle Dumesnil, mademoiselle Gaussin et mademoiselle Dangeville. Elle garda sa royauté jusqu'en 1762. C'était alors un beau temps pour la Comédie : outre ces quatre actrices célèbres , on pouvait citer des talents comme Mole , Grandval, Bellecour, Lekain, Préville, Brizard. Mademoiselle Clairon, par ses grands airs solennels, dominait cette brillante république, qui était une république de rois. D'autres avaient plus de talent ou plus de beauté; mais mademoiselle Clairon avait la renommée.
Elle régna quinze ans.
En 1762, quoiqu'elle touchât à son déclin, on parlait encore d'elle comme d'une merveille théâtrale. Je reproduis ces lignes de Bachaumont, écrites le 30 janvier : « Mademoiselle Clairon est toujours l'héroïne ; elle n'est point annoncée qu'il n'y ait chambrée complète. Dès qu'elle paraît, elle est applaudie à tout rompre. C'est l'ouvrage le plus fini de l'art. Elle a une grande noblesse dans ses coups de tête; c'est Melpomène arrangée par Phidias. » Le même gazetier passe ensuite toute la Comédie en revue avec une exquise délicatesse ; ainsi, pour en avoir une idée, voyez cette note à l'article de mademoiselle Dumesnil : « Cette comédienne boit comme un cocher : son laquais, lorsqu'elle joue,
est toujours dans la coulisse, la bouteille à la main, pour l'abreuver. »
Au lieu d'un cocher et d'une bouteille de vin, mademoiselle Clairon avait dans la coulisse toute une cour de marquis folâtres, d'abbés licencieux, de poètes gazouilleurs. Marmontel, un soir, la trouva sublime. Ils allèrent souper au cabaret. Marmontel était alors un jeune écolier rimant des tragédies, qu'on daignait jouer et applaudir par respect pour Voltaire, qui lui avait délivré un certificat de génie. 11 soupait à côté de la tragédienne illustre, songeant bien davantage à lui créer un rôle qu'à lui parler d'amour, a Qu'avez-vous? vous êtes triste, lui dit tout à coup Clairon. J'espère que vous ne me faites pas l'injure de composer une tragédie pendant notre souper, n Marmontel eut l'esprit de répondre qu'il était triste, parce qu'il était amoureux. » Enfant ! voilà comment vous recevez les bienfaits de la Providence! — Oui, parce que je vous aime! — Eh bien, tombez à genoux, je vous relèverai, et nous nous aimerons tant qu'il plairai à Dieu. »
Marmontel raconte avec complaisance tous les détails de ses folies avec mademoiselle Clairon dans ce livre naïf intitulé : Mémoires d'un père pour servir à l'instruction de ses enfants.
S'imaginant, comme tous ceux qui sont jeunes, qu'il aimerait éternellement, il alla, en poëte qu'il était, habiter une mansarde dans la maison de mademoiselle Clairon. Un amant clairvoyant a toujours tort d'habiter sous le même toit que sa maîtresse. A peine Marmontel était-il installé, que mademoiselle Clairon s'en laissa conter par un autre adorateur, le bailli de Fleury. « Cruelle ! dit le poëte, vous m'avez blessé au cœur! —
Ce n'est rien, dit mademoiselle Clairon; il y avait si longtemps que ce galant homme soupirait ! Vous serez mon amant en vers ; il sera mon amant en prose. » Marmontel prétendit qu'il écrivait en prose comme en vers : il ne voulut point partager.
Le marquis de Ximenès fut aussi un des adorateurs de l'illustre comédienne. Ils s'aimèrent comme des bergers d'Arcadie ; un mot les brouilla. Le marquis renvoya à mademoiselle Clairon le portrait de mademoiselle Clairon avec cette légende : « Ce pastel est comme la beauté humaine ; il passe au soleil. N'oubliez pas que depuis longtemps le soleil s'est levé sur vous. »
Mademoiselle Clairon n'était pas seulement alors célèbre en France : tous les théâtres étrangers l'appelaient par la voix des rois ou des reines. Garrick vint tout exprès à Paris pour la voir jouer la fière Emilie. Il fit graver un dessin qui représentait mademoiselle Clairon avec tous les attributs de la tragédie, appuyée du bras sur une pile de livres ou on lisait : Corneille, Racine, Crébillon, Voltaire. Melpomène était à côté, qui la couronnait. Au bas du dessin étaient écrits ces quatre vers de Garrick :
J'ai prédit que Clairon illustrerait la scène,
Et mon espoir n'a point été déçu ;
Longtemps Clairon couronna Melpomène :
Melpomène lui rend ce qu'elle en a reçu
Ces méchants vers, trois fois parodiés, firent le tour du monde : les enthousiastes de mademoiselle Clairon ne se contentèrent pas de cet hommage de souverain à souveraine; ils instituèrent Tordre du médaillon; ils firent frapper des médailles représentant ce portrait, et s'en dé-
corèrent avec autant de fierté que s'ils eussent porté le grand cordon.
La comédienne était arrivée au plus haut point de son éclat. Elle gouvernait la comédie et le monde galant ; elle osait dire de madame de Pompadour : « Elle doit sa . royauté au hasard ; je dois la mienne à mon génie. » En vain des ennemis sans nombre voulaient s'opposer à son triomphe, devenu presque ridicule; elle n'avait qu'à paraître pour déjouer toutes les cabales. Dans le monde, ceux quf voulaient se moquer d'elle ne pouvaient s'empêcher, écrivait Diderot, d'admirer son éloquence majestueuse. Elle avait dans sa gloire l'insolence d'un conquérant. Un jour qu'elle jouait à la Comédie-Française à une représentation donnée au peuple par ordre du roi, elle vint entre les deux pièces et jeta à pleines mains de largent dans le parterre. Ce bon peuple de Paris ne comprit rien à cette forfanterie et cria avec enthousiasme : Vive le roi! Vive mademoiselle Clairon ! Elle avait bravé madame de Pompadour, elle osa braver le roi lui-rmême, s imaginant que le public se révolterait plutôt que de la perdre. Elle ne s'étonnait pas de vivre dans le grand monde, de recevoir à sa table mesdames de Chabrillant, d'Aiguillon, de Villeroy, de la Vallière, de Forcalquier; elle était très-recherchée chez madame du Deffant et chez madame Geoffrin, où l'on daignait recueillir ses mots. La célèbre princesse russe, madame de Galitzin, émerveillée du talent de mademoiselle Clairon, voulait lui laisser un royal souvenir de son admiration, a Que voulez-vous, Clairon? lui demanda- t-elle un soir en soupant. — Mon portrait peint par Vanloo. » Le peintre, flatté de cette parole, voulut que ce portrait fût digne de madame de Galitzin, de mademoiselle Clairon et de lui-même. Il
peignit la comédienne en Médée, tenant d'une main un flambeau et de l'autre un poignard encore teint du sang de ses enfants, insultant à la douleur de Jason et bravant sa colère. Louis XV voulut voir ce tableau. S'il faut en croire un journal» il vint tout exprès un matin à l'atelier de Carie Vanloo. Il flatta beaucoup le peintre et la comédienne. « Vous êtes heureux, dit-il à Carie Vanloo, d'avoir eu à faire un pareil portrait. » Se tournant vers mademoiselle Clairon : « Vous êtes heureuse, mademoiselle, d'avoir eu, pour immortaliser vos traits, un peintre dont la palette est si riche. Je serais heureux moi-même d'être pour quelque chose dans cette œuvre. Il n'est que moi qui puisse mettre un cadre à ce tableau. J'ordonne qu'on le fasse le plus beau possible. En outre, je veux que le portrait soït gravé. » Le cadre coûta cinq mille livres, la gravure coûta le double.
Mais, après avoir fait l'histoire de la grandeur de mademoiselle Clairon, il faut bien faire l'histoire de sa décadence.
Elle comptait parmi ses ennemis La Harpe et Fréron . La Harpe, parce que, en femme d'esprit et de goût, elle n'avait jamais voulu jouer dans ses tragédies; Fréron, parce qu'elle lui avait préféré Voltaire. La Harpe se vengea en parlant, Fréron en écrivant. Mademoiselle Doligny commençait à briller à la Comédie-Française ; Fréron la protégeait ; il jugea le moment favorable de faire
son portrait en regard de celui de mademoiselle Clairon. La première, selon le journaliste, était un modèle de grâce et de sentiment : la seconde était une fille perdue, sans cœur, sans âme et sans esprit. Dans le journal de Fréron , l'illustre tragédienne n'était point nommée ; elle eut le grand tort de se reconnaître. Saisie d'une indignation et d'une fureur sans égales, elle courut chez les gentilshommes de la chambre et les menaça de se retirer du théâtre si on ne lui faisait pas justice de cet horrible Fréron. Voilà tout Paris qui s'émeut; le roi asr semble le conseil des ministres; on signe l'ordre d'emprisonner Fréron. Les exempts de police viennent pour le saisir. Comment s'opposer à la force? Fréron imagine une attaque de goutte ; il pousse des cris de possédé et déclare qu'il ne peut faire un mouvement sans souffrir mille morts. Ceci se passait le 44 février 1775; on Ut dans le journal du 16 : « Le démêlé de. Fréron avec mademoiselle Clairon, autrement dit le folliculaire Aliboron et la reine Cléopâtre, fait grand bruit à la cour et à la ville. M. l'abbé de Voisenon ayant écrit, à la sollicitation des amis de ce premier, une lettre très-pathétique à M. le duc de Duras, gentilhomme de la chambre, celui-ci a répondu à l'abbé, qu'il aime beaucoup, que c'était la seule chose qu'il croyait devoir lui refuser ; que cette grâce ne s'accorderait qu'à mademoiselle Clairon •seule. » Le beau temps, en vérité, que celui où un journaliste, digne de respect à plus d'un titre, était menacé d'aller au For-l'Évêque, ou, ce qui était une humiliation bien plus grande, de devoir son pardon à la comédienne qu'il avait offensée. Fréron s'écria, comme le philosophe grec : Aux camères plutôt ! Ce débat n'alla pas seulement au tribunal du roi de France-, il fut porté
aux pieds de la reine; la reine, qui aimait à pardonner, ordonna qu'on fît grâce à Fréron; mais mademoiselle Clairon ne s'en tint pas au jugement de la reine ; elle déclara aux gentilshommes de la chambre que si Fréron n'était pas puni elle persistait à se retirer du théâtre. Tous ses amis se mirent en campagne ;• elle-même alla chez le ministre : le duc de Choiseul vint galamment à sa rencontre. « Justice ! » dit-elle avec son accent théâtral. Le duc de Choiseul s'amusa un peu à la persifler. t Mademoiselle, nous jouons tous deux sur un grand théâtre ; mais il y a cette différence entre nous, que vous choisissez vos rôles et qu'il vous suffit de vous montrer pour être applaudie ; moi, au contraire, je ne suis pas le maître de choisir les miens, et, dès que je nie montre, je suis sifflé ; j'ai beau faire de mon mieux, on me critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue ; cependant je reste, et, si vous m'en croyez, vous en ferez autant. Immolons, vous et moi, nos ressentiments à la patrie, et servons-la de notre mieux chacun dans notre genre. D'ailleurs, la reine ayant fait grâce, vous pouvez, sans compromettre votre dignité, imiter la clémence de Sa Majesté. »
Bachaumont écrit ceci le 21 février : « La reine de théâtre a tenu un comité avec ses amis , présidé par M. le duc de Duras, et l'on est convenu que celui-ci ferait craindre à M. de Saint-Florentin la désertion de toute la troupe, si on ne faisait pas raison à la Melpomène moderne de l'insolence de Fréron. Cette démarche a fort étourdi M. de Saint-Florentin, et ce ministre a écrit à la reine que l'affaire devient d'une si grande importance, que, depuis longtemps, matière aussi grave n'a été agitée à la cour; qu'elle en est divisée, et que,
malgré son profond respect pour les ordres de la reine, il ne sait s'il ne sera pas obligé de prendre là-dessus ceux du roi. » On le voit, c'était la politique du temps. Fréron fut sauvé de la prison par la goutte qu'il n'avait pas, par la clémence de la reine, mais surtout parce que mademoiselle Clairon alla elle-même au For-1'Évêque.
On sait cette bruyante histoire des comédiens ordinaires du roi qui refusèrent de jouer à l'heure même de la représentation, parce que le roi leur avait adjoint un camarade qu'ils jugeaient indigne de leur théâtre. Ce fut encore mademoiselle Clairon qui conduisit la révolte-, mais son étoile pâlissait au ciel du théâtre; sa couronne de roses n'allait plus montrer que des épines. Ainsi le parterre, exaspéré de n'avoir point de spectacle ce jour-là, cria tout d'une voix : La Clairon à l'hôpital ! C'en était fait d'elle ! Le parterre pour les comédiens, c'est la garde prétorienne. Ce grave événement se passait le 15 avril 1775. « Fermentation étonnante dans Paris. — Grand comité de gentilshommes tenu chez M. de Sartines; le résultat est d'envoyer les coupables au For- TÉvêque. - Mademoiselle Clairon reçoit des visites de la cour et de la ville, * Le même jour cependant elle allait au For-1'Évêque avant ce coquin de Fréron! disait-elle à l'intendant de Paris. Le lendemain, Sophie Arnould racontait à peu près ainsi cet emprisonnement : « Frétillon continuait à recevoir des visites en équipages. Tout à coup un nouveau visiteur paraît, sans se faire annoncer, chez la reine Cléopâtre : c'était un exempt de police ; il lui ordonna sans façon de le suivre au For-1'Évêque par ordre du roi. — Je suis soumise aux ordres du roi, a-t-elle dit avec sa noblesse habituelle; mes biens, ma personne, ma vie en dépendent, mais mon honneur res-
tera intact, car le roi lui-môme n'y peut rien. — Vous avez bien raison, mademoiselle, a répliqué l'alguazil : où il n'y arien, le roi perd ses droits. » Il est bien entendu que le mot était de Sophie Arnould.
Au For-rÉvêque, mademoiselle Clairon trouva un appartement et non une cellule. Ses amies, la duchesse de Villeroy, madame de Sauvigny, la duchesse de Duras, meublèrent cet appartement avec une grande magnificence. « Mademoiselle Clairon convertit en triomphe une disgrâce qui devrait l'humilier. Au For-1'Évêque, c'est une affluence prodigieuse de carrosses : elle y donne des soupers divins ; en un mot, elle y tient l'état le plus fastueux. » Cette manière d'emprisonner les comédiennes n'était pas bien cruelle. Elles avaient, on peut le dire, maison ouverte; elles recevaient leurs amants et soupaient du soir au matin. Et puis il se rencontrait au bout de quelques jours un médecin qui déclarait sérieusement que leur vie était en danger; aussi, après deux jours de fêtes, mademoiselle Clairon fut autorisée, grâce à la déclaration du médecin de For-1'Évêque, à retourner chez elle.
On la pria de la part du roi et des gentilshommes de la chambre de reparaître au théâtre ; mais elle avait toujours sur le cœur ce mot terrible : La Clairon à l'hôpital! « Ce n'est pas, dit-elle, le roi qui doit me redemander à un théâtre où il ne va pas; c'est le public, j'attends l'ordre du public. » Mais le public avait eu le temps ou plutôt le caprice de choisir une autre reine à la Comédie ; il en avait même choisi deux : mademoiselle Dubois et mademoiselle Raucourt, reines d'un jour, il est vrai, mais assez reines cependant pour détrôner l'ancienne. Mademoiselle Clairon, craignant l'oubli comme la mort, ne voulant plus reparaître devant un public qui ne l'avait
adorée que vingt ans, fit un jour atteler son carrosse et partit. Où allait-elle? « Je suis malade, je vais consulter Tronchin. » Voilà ce qu'elle disait; mais la vérité, c'est qu'elle allait voir Voltaire , Voltaire , le vrai médecin d'une gloire malade. Pauvre reine déchue, voilà les beaux vers qu'elle inspire au grand poëte : Nous sommes privés de Vanloo... Dn couplet! et sur l'air KAnneUe à l'âge de quinze ans !
Elle revint à Paris dans l'hiver. Elle trouva l'hiver partout, dans sa maison déserte, chez ses amies oublieuses, chez ses adorateurs dispersés. Elle reprit cependant sa vie dorée ; mais le grain de tristesse semé dans son cœur avait germé. Elle avait beau souper encore en belle compagnie, écouter les serments de M. de Valbelles, garnir son carrosse de strass pour lutter d'éclat avec mademoiselle Guimard ; elle souffrait profondément, car elle avait perdu en même temps sa gloire et sa jeunesse; elle devait vivre désormais sur deux tombes.
Elle jouait encore la comédie, tantôt chez madame du Deffant, tantôt chez mademoiselle Guimard, tantôt chez elle. Mais les grands seigneurs, les poètes, les artistes, l'applaudissaient sans lui faire battre le cœur. Ce n'était plus là le vrai public. Un jour elle imagina, pour faire un peu de bruit, de jouer une comédie d'un nouveau genre. Ce fut YApothéose de Voltaire. On sait
comment se passa cette comédie. On soupait chez .mademoiselle Clairon ; entre la poire et le vin de Champagne , une musique solennelle se fait entendre : on écoute avec surprise. Tout à coup un rideau se détourne, et Clairon apparaît, vêtue en prêtresse, couronnant un buste de Voltaire.
Ce fut vers ce temps-là que mademoiselle Clairpn se passionna pour l'histoire naturelle. Elle fit -bâtir un herbier et étudia avec Buffon. Elle allait en pleine campagne, herborisant avec délices, trouvant dans la bonne nature une amie toujours consolante, se rappelant que les moments de sa vie les plus chers à son cœur, elle les avait goûtés dans une prairie avec du Rouvray.
Elle n'était pas encore tout à fait délaissée : Marmontel lui était revenu ; mais elle disait gaiement : « Que voulez-vous qu'on fasse de Marmontel ? » Elle avait, en outre, M. de Valbelles, sans compter un gentil adolescent qu'elle destinait à la scène, le jeune Larive, qui devint célèbre au théâtre, et qui, sur la fin de ses jours, mourut de chagrin de n'être plus maire du village de Saint-Prix, où il s'était retiré. Mademoiselle Clairon disait de lui : « C'est une statue ! — Prenez garde, ô Pygmalion î » lui dit gaiement Diderot. En effet, Larive s'enfuit un jour sans dire où il allait. De là des chansons de ces bons Parisiens, qui chantaient tant alors. On comparait mademoiselle Clairon à Calypso. Pour comble de malheur,- M. de Valbelles vint un soir lui demander d'un air distrait la permission de se marier avec une jeune fille de haut rang. Elle refusa tout net; mais elle comprit que M. de Valbelles, jeune encore, ne lui demanderait pas toujours là permission : elle devait perdre l'homme après avoir perdu le cœur. Elle écrit, dans la troisième épocjug
de sa vie: t M. de Valbelles fut ingrat: je perdis tout. Dans ce même temps, les opérations de l'abbé Terrai m'ôtèrent le tiers de mon bien : la crainte de nf endetter (0 Clairon! où es-tu?) me força fie renoncer au luxe de la dépense. Alors tous mes amis s'éloignèrent sans retour de ma maison. Le déchirement de mon cœur et mon affreuse solitude me donnèrent l'idée de me retirer dans un couvent. » Elle vendit ses meubles, ses tableaux, son herbier, ses diamants. Elle allait vendre son portrait, peint par Yanloo : on lui en offrit mille louis. Un amant lui témoigna le désir de l'avoir. Comme elle était toujours magnifique, elle refusa les mille louis et donna le portrait. L'amant, c'était le margrave d'Anspach, accrocha le portrait dans un cabinet où il n'allait jamais.
Elle-même suivit bientôt son portrait chez le margrave d'Anspach, qui lui avait offert son cœur et son palais. C'était un petit souverain taillé sur le modèle de Louis XV, laissant à ses maîtresses le soin de gouverner ses États. Bachaumont, 6 février 1773 : « Mademoiselle Clairon, ne pouvant vivre ici avec quatorze mille livres de revenu, se dispose à passer en Allemagne et à aller jouer la comédie chez un margrave. Les étrangers vont être à même de juger des talents vieillis de cette émérite de Cythère. » Pauvre Clairon! voilà tout l'adieu de cesPa- • risiens qui t'ont adorée. Encore s'ils allaient se souvenir de toi! Mais tu n'es pas encore partie qu'ils t'ont déjà oubliée. Ils ont bien le loisir de penser à toi, reine déchue ! A l'heure où tu pars, ils se font éclabousser par le carrosse à huit chevaux de mademoiselle Guimard ; ils se passionnent pour les beaux yeux de mademoiselle Raucourt ; ils se redisent le dernier mot de mademoiselle Arnould, J'ai beau feuilleter les gazettes, les almanachs ef
les lettres familières, pas un souvenir pour toi* tu n'es plus là, donc tu n'es plus pour eux. Piron, qui vient d'être enterré, n'est pas plus mort que toi. Mademoiselle Raucourt surtout fit oublier mademoiselle Clairon. Le Journal qui fait si sèchement ses adieux à Tune parle ainsi de l'autre : « L'actrice nouvelle fait fureur; sublime au théâtre, elle tient bien sa place en société. Elle a joué plusieurs fois à la cour, où elle plaît de plus en plus, surtout au roi. Madame Duharry la goûte beaucoup aussi et y prend un intérêt assez vif pour l'avoir exhortée à être sage. »
Mademoiselle Clairon ne joua point la comédie à la cour du margrave ; elle y fut sérieusement ministre. « Le bonheur et la gloire du margrave étaient Tunique but de mes travaux et de mon ambition. J'ai fait tout le bien qu'on m'a permis de faire ; je n'ai connu ni là vengeance ni la lâcheté. » Pendant dix-sept ans, elle gouverna d'une main ferme, avec l'ambition d'une Pompadour. Elle s'imagina longtemps qu'elle conseillait un César ou un Titus; mais un jour le voile tombe, et elle s'écrie : « Juste ciel 1 êtes-vous l'homme dont j'ai tant prôné les vertus, vous qui m'avez assassinée à coups d'épingles? Je remets à vos pieds le bien que je tiens de vous ; vous n'êtes plus mon souverain; adieu pour jamais! » Je trouve, pour mon compte, que le margrave avait eu bien de la patience de garder mademoiselle Clairon pour premier ministre près de dix-sept ans, après l'avoir prise âgée d'un demi-siècle.
Elle revint à Paris chercher un autre souverain; on était en 1790: il n'y avait plus de roi. Elle voulut se jeter, brisée et mourante, au fond d'un couvent : il n'y avait plus de Dieu. Elle chercha l'argent qu'elle avait
laissé à Paris, placé sur bonne et valable hypothèque : il n'y avait plus ni argent ni hypothèque.
La comédienne illustre qui avait eu un carrosse à quatre chevaux, qui avait vu tout Paris à ses pieds, tomba dans la misère la plus profonde et la plus désolée. Elles finissent presque toujours ainsi, ces bohémiennes charmantes* qui n'ont d'éclat qu'au matin de la vie. La fortune n'est venue à elles que dans le riant cortège ; dès que les amours s'en vont, la fortune monte sur sa roue. Mademoiselle Guimard, qui avait refusé la main d'un prince dans le beau temps où elle avait dans son hôtel une salle de spectacle et un jardin d'hiver, fut heureuse à la fin d'épouser un professeur de grâces, c'est-à-dire un maître de danse. Sophie Arnould, après avoir traversé toutes les splendeurs d'un luxe sans exemple, alla, sans se plaindre, demander un asile et du pain à son perruquier. Mademoiselle Clairon, qui avait vécu comme une reine et comme une sultane, se trouvait, à soixante-cinq ans, réduite à raccommoder ses robes en lambeaux, elle qui n'avait jamais daigné tenir une aiguille! réduite à faire son lit et à bajayer sa chambre, elle qui avait vu à ses pieds tous les grands seigneurs d'une génération! Insolente dans la fortune, elle eut assez de cœur pour être fière dans sa pauvreté. Quand un ancien ami allait la voir, elle parlait encore de ses hautes relations ; au lieu de dire : a Je suis pauvre ; » elle disait : « Je suis phi-
losophe; » elle donnait des ordres aux domestiques, qu'elle n'avait plus. Quand elle parlait à un vieil ami, elle avait une heure d'expansion; elle ouvrait son cœur . et parlait de bonne foi. J'ai là deux lettres, où je la reconnais rien qu'à la fierté de son écriture. Ces lettres, écrites à un adorateur du bon temps, sont cachetées à l'empreinte d'une pierre où son nom était entrelacé à celui du marquis de Tourves. Voici comment elle termine la seconde : « Vous me demandez quels sont mes maux. Tous ceux qu'on peut avouer sans honte : trente ans de travaux destructeurs, le poison qu'on a fait couler dans mes veines, les chagrins que causent l'envie et l'ingratitude, la misère la plus absolue, la terreur, l'horreur de l'abandon, l'ennui de la solitude, ne m'ont laissé d'entier que le cœur. Il est vraisemblable que je suis restée dans votre mémoire fraîche, brillante, entourée de tous mes prestiges. Changez, changez vos idées! Je vois à peine, j'entends mal. Je n'ai plus de dents, les rides sillonnent mon visage ; une peau desséchée couvre à peine ma faible structure ; en me venant voir, vous imiterez les anciens héros, qui descendaient aux enfers pour communiquer avec les âmes; vous ne trouverez près de moi ni de Cerbères ni d'Euménides ; Ta sensibilité vous recevra; elle est toujours ma fidèle compagne. »
Plus d'enveloppe — plus de signature. (On était sous la terreur.)
Un matin qu'elle balayait son unique chambre, en robe fanée et en bonnet de nuit, un étranger se présente : a Mademoiselle Clairon? — Elle n'y est pas, dit la comédienne. — Dites-lui que M. du Rouvray reviendra ce soir. » Mademoiselle Clairon laissa tomber son balai. « Du Rouvray! murmura-t-olle en voyant descendre le
visiteur, si j'osais lui dire... Mais il reviendra. » Il ne revint pas : elle en remercia le ciel. Elle ne voulait pas que celui qui l'avait adorée quand elle avait seize ans vît la fraîche et séduisante Clairon métamorphosée en vieille fille de soixante-dix ans.
Peu à peu cependant elle retrouva quelques amis et quelques, revenus. Une famille de la bourgeoisie la prit sous sa protection. Elle eut encore quelques rayons de soleil avant de mourir. Tout entière à la philosophie, elle écrivait beaucoup. Plus d'une de ses pages est digne d'être recueillie dans les œuvres des encyclopédistes.
Les comédiennes qui meurent dévotes ressemblent aux bateliers qui abordent au rivage en lui tournant le dos. La comédienne rame toute sa vie dans les écueils, aimant les orages et les tempêtes : près d'arriver au port, voyant sa nacelle qui fait eau de toutes parts, elle se retourne et tombe agenouillée sur le rivage. Après avoir traversé tous les passages dangereux, tous les amours infidèles, elle est heureuse de toucher la terre ferme, do reposer son cœur mille fois blessé au pied de cette croix divine où Madeleine a pleuré. Cette fois elle ne sera plus trahie, elle peut se confier à tous les entraînements de son amour. Elle a perdu sa figure, mais son cœur n'est-il pas toujours jeune? Pour aimer Dieu, lui a-t-on dit, il ne faut plus ni grâces, ni beauté, ni sourire : tout cela était bon pour les hommes ; Dieu ne veut pas de ces périssables richesses. Dieu est tout âme; il ne s'unit qu'à notre âme. Mademoiselle Clairon avait une autre manière de penser; fcUe ne voulut pas mourir dévote, disant qu'elle n'osait offrir au Seigneur un cœur profané durant un demi-siècle P&r toutes les passions humaines. Comme un prêtre lui donnait Madeleine en exemple, elle répondit que Made-
leine s'étant repentie dans la jeunesse, elle avait pu sacrifier au pied de la croix bien des jours de belle et folle passion. Elle persista à mourir en philosophe, aimant Dieu comme les philosophes, par l'esprit qui raisonne et non par le cœur qui tressaille.
Elle mourut le 41 pluviôse an XI, dans la paroisse Saint-Thomas-d' Aquin .
Mademoiselle Clairon, sur la scène, était belle, noble, fière, digne comme le marbre antique; mais, comme le marbre antique, elle ne savait pas pleurer. Sa joie était calme et souriante; sa douleur éclatait en colères furieuses; elle ne faisait vibrer le plus souvent que quatre cordes :1e dédain, l'indignation, l'orgueil, l'héroïsme. Elle savait bien mieux haïr qu'aimer ; cependant, comme elle était femme, elle avait ses heures de passion ; mais l'art et l'étude l'ont plus servie que son cœur.
C'était la tragédie des païens, sans le péplum, la Melpomène des Grecs taillée dans le marbre par Coysevox.