SUR UNE STATUE DE VAS JOUANT DE LA FUITE
Que tout garde le silence : le promontoire couvert de chênes, les fontaines stillantes sur les rochers, les zéphyrs effleurant les herbes, les agneaux bondissant au soleil ; que tout garde le silence : Pan luimême fait entendre les chansons harmonieuses de sa flûte. Ses lèvres soufflent avec passion dans le chalumeau garni de cire ; car, autour de lui, elles dansent en chœur, les Nymphes hydriades et les Nymphes hamadryades * .
* On attribue aussi à Platon ces vers sur le miroir de Lais, que. dans sa vieillesse, la courtisane avait dédié à Vénus:
Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle ; Puisque la vérité pour moi sort de son puits, Je ne saurais me voir, dans le miroir fidèle, M telle que j'étais ni telle que je suis.
POËTES ET COURTISAMES. 35
Après avoir banni les poètes, Platon bannit les courtisanes.
En Grèce, les courtisanes étaient presque toutes des Muses 1 :Sapho, qui chantait; Laïs, qui représentait la beauté ; Àspasie, qui inspirait Socrate ou qui conseillait Périclès; Léontium, esclave d'Épicure, niais rachetant son cœur par son noble amour pour le beau Tymarque *. Corinthe était le tabernacle de la volupté. Aussi, quand Platon proscrit la jeune Corinthienne, c'est comme s'il disait « l'ardente courtisane. » Platon était un réformateur qui protestait contre la religion consacrée en protégeant la philosophie contre toute atteinte de l'amour. Les Grecs avaient dédié l'Académie à Minerve; mais ils y avaient porté en triomphe la statue de l'Amour. Par
1 Quand les Françaises, adoptant le style grec, ont choisi 1 habillement des courtisanes et non des mères ou des épouses athéniennes, savaient- elles que les courtisanes étaient des Muses?
* Léontium prouve, par sa lettre à Lamia, que toutes les délicatesses de l'amour lui étaient connues, a Épicure, qui tranche du Socrate, voudrait faire de moi une Xanlippe. Mais j'irai au bout du monde plutôt que de supporter la grossièreté de ses outrages. Tu connais ce jeune homme charmant né sur les bords du Géphyse. Ce beau Tymarque, qui me dit quand je lui parle : « Vous êtes si belle, « ô Léontium ! que je n'entends pas un mot, » ne m'a pas séduite en me donnant les tuniques les plus précieuses, de l'or plein les mains, des esclaves venues des contrées les plus lointaines ; mais il m'a à jamais enchantée par sa voix et son regard. Qu'on ne me parle plus d'Épicure : ce n'est plus un philosophe, c'est un rustre de Gappadoce qui voit les remparts de Minerve pour la première fois. »
ce symbole, ils avaient voulu rapprocher la volupté de la sagesse. Montaigne, adoptant cette religion, n'a-t-il pas dit : « Qui ôtera aux Muses les imaginations amoureuses, leur dérobera le plus bel entretien qu'elles aient et la plus noble matière de leur ouvrage, et qui fera perdre à l'amour, la communication et le service de la poésie, l'affaiblira de ses meilleures armes. »
Le tort de Platon, c'est de n'avoir pas été amoureux. Tout homme ici-bas qui n'a pas eu une heure de folie, — la folie de l'amour, — n'arrivera pas à la souveraine sa-
Platon se fût élevé plus haut encore s'il eût accepté les ailes de l'amour et de la poésie. Sa philosophie austère n'a pu frapper la multitude. Homère chantait, Platon parlait. La philosophie d'Homère est tout en images; celle de Platon est en sentences. Homère changeait les hommes en dieux et les dieux en hommes, pour que ses dieux fussent visibles et que ses hommes aspirassent à gravir l'Olympe. Platon élève si haut son Dieu idéal, que -ses disciples eux-mêmes ne peuvent l'entrevoir. Jésus- Christ était le dieu-homme et l'homme-dieu d'Homère. La philosophie de Platon est l'épouse glorieuse d'un dieu, c'est la fière Junon. — Mais Platon a oublié que Junou, pour séduire, avait pris la ceinture de Vénus.
Platon, tout en reconnaissant l'hymen harmonieux du corps et de l'âme, proclame la souveraineté de l'âme. « L'homme intérieur doit dominer l'homme extérieur; là
partie humaine ou plutôt divine doit commander à la partie animale, car celle-ci est un monstre à plusieurs têtes. » Le philosophe voit surgir sur le corps toutes les passions violentes, comme la volupté, monstre dont la gueule béante engouffre toute la floraison de la vertu. Il faut les flatter comme des lions, les endormir et les tuer dans leur sommeil si on les craint dans l'exaltation. « Imitons ce sage laboureur qui détruit les animaux féroces, qui nourrit et élève les animaux pacifiques. » Cependant on pourrait dire à Platon qu'il faut combattre les passions et non les tuer ; car que de fois le génie, le courage, l'héroïsme, sont éclos dans les tempêtes des passions, même des mauvaises passions! Faisons que les passions brutales et féroces deviennent douces et apprivoisées.
Et après avoir ainsi bâti son temple avec du marbre, de l'or, de la pierre et de l'airain, — monument d'aspect grandiose, mais disparate, Platon inscrit ces mots-majestueux sur le fronton, comme si Dieu lui-même eût conduit sa main : immortalité de lame.
Et, en effet, ce n'est point assez d'avoir bâti un monument immortel destiné à abriter des créatures périssables, il faut indiquer qu'au delà du monument, plus haut que l'angle du fronton, plus haut que le nuage qui s'y repose, plus haut que le soleil qui y répand ses rayons d'or, il y a Dieu, — Dieu qui a pris notre âme dans son àme, qui nous a versé l'amour de son sein comme le pélican qui donne sa vie à sa famille, en donnant son sang ; Dieu qui est tout feu et toute lumière, source éternelle dévie et d'amour, de beau et de bien, d'intelligence et de vertu.
Quel sera le culte de ce Dieu? Platon appelle Dieu luimême à commander où à inspirer les solennités de son
culte. « Laissons à Apollon Delphien le soin de faire les plus grandes et les plus belles lois de la république, celles qui regardent la construction des temples, les sacrifices, le culte des dieux, des génies et des héros, les funérailles et les cérémonies qui apaisent les mânes désolés. Là où nous fondons la république, il ne serait pas sage de nous en rapporter à d'autres hommes ni de consulter d'autre interprète que les hommes et l'interprète du pays. Or le Dieu de Delphes est en matière de religion notre interprète naturel, puisqu'il a choisi le nombril de la terre pour rendre de là ses oracles. »
Notre âme, dit Platon, est immortelle. L'ophthalmie est le mal des yeux; la maladie, celui du corps ; la nielle, celui du blé; la rouille, celui du, fer. Toute chose visible porte en elle un principe de corruption, qui la détruit peu à peu ; mais l'âme est un feu qui subit toutes les atteintes du mal invisible sans y périr, parce qu'elle est d'origine céleste et que les mauvaises passions de la terre s'y viennent consumer. Pour bien reconnaître l'âme, son origine et ses destinées, il faut la voir par les yeux de l'esprit, non pas dans son puits de ténèbres, mais comme la radieuse Vérité, qui est toute nue sur la margelle du puits. C'est seulement ainsi que nous découvrirons ses aspirations vers tout ce qui est divin et impérissable. « Nous devinerons ce qu'elle devient quand elle s'abandonne avec ferveur à cette sublime poursuite vers le ciel, quand elle s'élance par un noble effort du fond de cette mer écumante où elle est plongée, quand elle se détache des cailloux et des coquillages qui s'attachent à elle par la nécessité où elle est de se nourrir de choses terrestres. » Quoique d'origine céleste, quoique destinée à revoir son pays, l'âme, selon Platon, arrive quelquefois
souillée devant les juges par un feu impur. Il se sert du récit de Her, l'Arménien, pour indiquer la récompense de l'âme du juste et la punition de l'âme de l'injuste : la première, comme un oiseau amoureux de l'azur, déploie ses ailes dans les routes du ciel ; la seconde est condamnée aux ténèbres. Comme plus tard le Juif-Errant, elles étaient condamnées à la poussière de la route. Entre le ciel et la terre, selon l'Arménien, il y a un point de rencontre où les justes et les injustes viennent, après un voyage de mille ans, se parler du paradis et de l'enfer. « C'est une prairie où elles se saluent et se demandent des nouvelles de ce qui se passe au ciel ou sous la terre. Les unes racontent leurs aventures avec des gémissements et des pleurs arrachés par le souvenir de leurs souffrances ou le spectacle des souffrances des autres ; les autres racontent toutes les joies, toutes les délices, toutes les merveilles, tous les enchantements du ciel. » On voit que les Grecs avaient découvert aussi le paradis et l'enfer. C'est toujours le même tableau, seulement le peintre est plus ou moins coloriste. C'est toujours la même idée et la même poésie avec un autre penseur et un autre poète.
Cependant, après avoir voyagé dans tous les enchantements du royaume — ou de la république de Dieu, — lésâmes des justes, purifiées par l'azur et le feu du ciel, « doivent recommencer une nouvelle carrière et rentrer dans un corps mortel. Le génie ne vous choisira point, vous choisirez chacun le vôtre. La première âme que le sort désignera choisira sa place dans le monde. » Her a vu Orphée choisir la condition du cygne, « en haine des femmes, qui lui avaient donné la mort autrefois, car il ne voulait devoir sa naissance à aucune d'elles: » L'âme
de Tomyris avait choisi la condition de rossignol, tandis que des cygnes et des rossignols tentaient les périls de la condition humaine. Je veux être lion, dit l'âme d'Àjax, car je me souviens trop de l'affront que j'ai subi dans le jugement des armes d'Achille. Je veux être aigle, dit Agamemnon. L'âme d'Atalanle voulut devenir athlète. L'âmg d'Epée, qui construisit le cheval de bois, voulut filer de la laine comme Pénélope et Lucrèce. Thersite revêtit le corps d'un singe, Qdèle à ses instincts de bouffon. Ulysse, le plus sage, chercha dans un coin du monde, loin de la cour, la condition du plus obscur et du plus simple paysan, car Ulysse avait encore appris la prudence là-haut.
Platon a terminé son livre par ces mots: « Nous marcherons toujours par la route céleste, nous nous attacherons de toutes nos forces à la pratique de la sagesse et de la justice. En paix avec nous-mêmes et avec les dieux, après avoir remporté sur la terre les palmes de la vertu, semblables à des athlètes victorieux conduits en triomphe, nous serons encore couronnés là-haut pour accomplir, avec toutes les joies infinies, ce voyage de mille ans dans les routes enchantées. »
Pourquoi n'avons-nous pas vécu, — non pas dans la republique de Platon, — mais dans ce beau siècle où les dieux avaient transporté l'Olympe à Athènes? Depuis Platon, le monde a vieilli, mais n'a pas marché. Quand Platon est mort, la nuit est tombée de son linceul. Trois fois une aube nouvelle s'est levée sur le monde : l'aube du Christ, l'aube de la Renaissance, enfin l'aube de i 789. Cette aube plus vive annonçait un soleil radieux: mais quand le soleil se lèvera-t-il ?
Platon a conservé le beau style et les idées patriotiques d'Aspasie *. Aspasie, qu'il faut compter parmi les grandes figures du siècle de Périclès, a écrit, entre autres pages sévères : « Les républiques sont les nourrices des hommes. Les bonnes produisent les bons, les mauvaises les mauvais. La nôtre a pour base Y égalité de notre origine; l'autorité est dans les mains du peuple, qui confie le pouvoir aux plus dignes. La faiblesse, la pauvreté, la naissance quelque obscure qu'elle soit, ne sont pas des motifs d'exclusion ; mais les avantages contraires ne conduisent pas aux honneurs. Notre république est l'accord unanime de tous les ordres de citoyens. Les autres villes sont composées d'hommes inégaux et de toute espèce; aussi leur administration est inégale; elle est tyrannique ou oligarchique. Parmi les hommes qui les habitent, les uns sont maîtres, les autres esclaves. Pour nous, qui sommes frères et nés d'une mère commune, nous ne connaissons pas ces odieuses distinctions. L'égalité d'origine nous soumet aux mêmes lois et nous élève aux mêmes droits. L'intelligence et la vertu seules sont nos titres au pouvoir. Pour la liberté, nous sommes déterminés à combattre contre les Grecs eux-mêmes. »
Or Aspasie, qui proclamait la liberté, l'égalité, la fraternité, avant Platon et avant Jésus-Christ, Aspasie,
1 Éloge des guerriers morts dans la guerre du Péloponèse, composé par Aspasie.
qui eût gouverné le monde visible, croyez-vous qu'elle n'avait jjas une âme pour s'élever dans les voies éthérées de Platon? Que disait-elle, l'impure courtisane, à Socrate amoureux?
c Pénètre-toi d'un enthousiasme sacré, élève ton esprit aux divines hauteurs de la poésie, ouvre les portes de ton âme à la lumière idéale ; c'est dans le chemin du ciel qu'il faut entraîner ceux que nous aimons. »
Platon n'était ni un amant ni un disciple d'Aspasie; il faut peut-être le regretter. Si la république d'Aspasie m'était ouverte, j'irais en toute joie, môme si Platon ne me bannissait pas de la sienne.
Depuis qu'Aspasie est morte, croyez-vous que l'humanité ait marché en avant? Est-il un mot nouveau à ajouter à la langue des passions et des idées? Avec Platon, la chaîne d'or des destinées humaines a été brisée: le christianisme a-t-il eu autre chose à faire qu'à la renouer au feu divin !
Mademoiselle Gaussin ne pouvait pas se prévaloir de son blason comme mademoiselle de Camargo, qui étalait ses jupes en s'écriant : — Trente-six quartiers ! En effet, voici l'histoire de la naissance de mademoiselle Gaussin.
Le comédien Baron avait un carrosse et un château. Il avait ramené de son château, pour conduire son carrosse, un grand diable de Bourguignon haut en couleur, vif et gai comme un coteau de Chambertin, sentant son cru à vingt pas à la ronde.
Ce grand coquin de cocher, quand il se vit sur un trône doré au gouvernail de deux rosses harnachées comme des chevaux de race, se mit en tête de conter des gaillardises à toutes les Margots de son voisinage.
Comme le drôle avait des allures cavalières, il tourna la tête à toute une phalange de cuisinières.
Baron ne montait pas une fois en carrosse sans trouver près des chevaux, quelle que fût l'heure, en allant à la comédie comme en revenant delà comédie, quelque sentimentale laveuse de vaisselle en colloque élégiaque avec son coquin de cocher. « — De quoi se niêle cette canaille?
disait Baron. Apprenez donc la passion humaine dans Corneille, dans Molière et dans Racine! A la fin vous n'en saurez pas autant qu'un cocher et qu'une cuisinière qui se donnent une accolade. »
Les hauts faits de ce cocher se répandirent de proche en proche ; on en jasa beaucoup à la Comédie-Française, parce que ces demoiselles avaient toutes une servante affolée de ce don Juan bourguignon.
tJn soir, mademoiselle Lecouvreur s'approcha mystérieusement de Baron, et lui dit: « — J'ai une réparation à vous demander : ma cuisinière, une vertu romaine, a été séduite par votre cocher, qui menace de la laisser là avec son enfant, car la pauvre fille accouchera ces joursci. Je vous avertis que, si vous ne forcez pas Antoine à épouser Jeanne, je vous forcerai à reconnaître l'enfant. — A reconnaître l'enfant ! s'écria Baron en riant. Je n'ai jamais signé mes œuvres, je ne veux pas revendiquer celles des autres; mais puisque ce coquin a été coupable, il expiera son crime. Du reste, on n'a pas besoin de lui dire que quand le vin est versé il faut le boire. — Il n'y a que les comédiens, dit mademoiselle Lecouvreur, pour faire respecter la vertu : le théâtre est l'école des mœurs. Pour couronner l'œuvre, Baron, tu seras parrain de l'enfant. — Et toi la marraine, dit Baron. »
Voilà l'origine de mademoiselle Gaussin.
Le cocher de Baron s'appelait Antoine Gaussin, la cuisinière de mademoiselle Lecouvreur se nommait Jeanne Pollet ; mademoiselle Gaussin eut les prénoms de Jeanne- Catherine-Marie-Madeleine. Ce fut celui de Madeleine qu'elle choisit plus tard, parce qu'elle voulait beaucoup aimer.
Los tableaux vivants ou les tableaux parlants ne sont
pas, on le sait, d'une création moderne ; les courtisanes de l'antiquité païenne avaient appris, dans les ateliers des peintres et des sculpteurs, à représenter les banquets et les fêtes de l'Olympe. On les voyait sur les places publiques d'Athènes et de Sicyone, sous la figure visible de Vénus ou de Diane, des Heures ou des Grâces, lutter avec l'œuvre des peintres ou des sculpteurs. Dans l'antiquité hébraïque, ne voit-on pas, à la cour de David et de Salomon, apparaître ces symboles vivants? Quand la reine de Saba vint à Jérusalem, elle avait toute une phalange de jeunes filles chastement vêtues de l'air du temps, qui représentèrent devant Salomon les visions de la reine du soleil.
Mademoiselle Gaussin se révéla dans les tableaux anacréontiques; il y avait tant d'expression dans ses yeux et dans sa bouche, elle possédait à un si haut degré l'art des contrastes et des nuances, elle avait tant de grâces adorables pour incliner la tête, pour poser le pied, pour soulever la main, pour dénouer et répandre sa chevelure comme un flot d'or sur le marbre frissonnant de son épaule ou la neige empourprée de son sein, que les spectateurs, tout émerveillés, voyaient en elle Vénus, Junon, Diane, Daphné, Therpsycore, et jamais Madeleine Gaussin.
Ce qui lui faisait dire plus tard, quand on lui reprochait ses débuts un peu décolletés, qu'elle ne s'était jamais montrée elle-même au public.
Elle passai^ tout entière avec la foi de l'artiste dans le symbole qu'elle représentait.
Quand mademoiselle Rachel joue Hermione, qui songe à mademoiselle Rachel ? La tragédienne a disparu sous la femme furieuse, plus jalouse que les panthères. Ainsi, mademoiselle Gaussin voilait sa nudité en montrant au
spectateur l'épaule altière de Junon, le sein amoureux de Vénus et le flanc chaste de Diane.
Le cardinal de Bernis, qui s'y connaissait, non pas tout à fait en sa qualité de cardinal, écrivait un jour sur son bréviaire ces deux vers devant madame de Pompadour :
L'embarras de paraître nue, C'est l'attrait de la nudité.
Mademoiselle Gaussin ne donnait pas cet attrait-là au public ; elle était comme cette Suzanne de San terre qui, pour se cacher aux yeux des deux vieillards, se découvre devant le spectateur. Dans le tableau, comme le disait Diderot, Suzanne, est chaste, elle ne sait pas que le public la regarde. Pareillement mademoiselle Gaussin se cachait par Ja métamorphose * .
Elle commença, selon la coutume du temps, parcourir la province; l'histoire ne dit pas ce qu'elle fit do son cœur dans ces pérégrinations printanières : il ne s'est pas rencontré, comme pour mademoiselle Clairon, quelque indiscret amant pour éditer ses premières aventures.
Les comédiennes ne courent pas la province sans déchirer aux buissons leur robe de lin ; mais comme, après tout, Madeleine Gaussin n'est pas une sainte du calendrier, je n'ai pas à faire l'apologie de ses vertus.
Ce qui est hors de doute, c'est que le 28 avril 1751,
1 D'Auberval, dans le discours de clôture qu'il adressa au public en 1763, rappela les tableaux anacréontiques de mademoiselle Gaussin : « Ses yeux, dit-il, parlaient à l'âme; l'amour semblait l'avoir fait naître pour prouver que la volupté n'a pas de parure plus provocante que la naïveté. »
quand elle débuta à la Comédie-Française, elle connaissait à fond la science du cœur.
Elle avait été à l'école du sentiment, de la jalousie, de la fureur : elle faisait résonner sous son jeu toute la gamme des passions.
Elle avait passé par les joies infinies, par les tendresses ineffables, par les douleurs sauvages de l'amour. Nulle, au théâtre, n'était plus variée, plus légère et plus profonde, plus folle et plus méditative ; elle éclatait en gaieté et elle fondait en larmes.
Aussi on peut dire sans hyperbole que, dix années durant, tout Paris fut amoureux d'elle : gens de cour et gens d'église, bourgeois et robins, hommes d'épée et hommes de plume, se laissaient prendre à cette expansion vibrante et attendrie.
M. de Voltaire, Voltaire lui-même, s'inscrivit sur la première page du livre d'or de Madeleine Gaussin, il lui donna le rôle de Zaïre, ce qui fut une des meilleures inspirations de sa tragédie.
Aussi, après la représentation, Voltaire écrivit une épitre à la tragédienne :
Jeune Gaussin, reçois mon tendre hommage, Reçois mes vers au théâtre applaudis; Prolége-les, Zaïre est ton ouvrage, Il est à toi, puisque tu l'embellis.
Je ne dirai pas toute cette épître. On connaît ces madrigaux, qui ne sont pas de la poésie, mais qui sont de l'esprit. Voltaire écrivait cela sur des genoux impatients, dans le style chiffonné des grâces du temps.
Après Zaïre, ce fut Alzire. Seconde édition, revue, corrigée et augmentée du madrigal :
Ce n'est pas moi qu'on applaudit, C'est vous qu'on aime et qu'on admire, Et vous damnez, charmante Alzire, Tous ceux que Guzman convertit.
Ce n'est pas moi qu'on applaudit 1 Cependant si on avait dit à Voltaire que c'était là une parole d'Évangile ! Celui qui écrit pour le théâtre pourrait toujours dire au comédien, quand le comédien lui donne son âme, de signer aussi la pièce, à moins que celui qui écrit pour le théâtre ne se nomme Molière.
Ce fut surtout dans le rôle d'Inès, cette célèbre tragédie de l.a Motte que Voltaire voulait mettre en vers, que mademoiselle Gaussin révéla la poésie passionnée et expressive de son jeu. On se rappelle le vers célèbre :
Tout Paris, pour Inès, a les yeux de don Pèdre.
Madeleine Gaussin ayant été peinte par Tournières dans ce rôle si émouvant, La Motte fit inscrire ce vers sur le cadre en lettres d'or.
A ses débuts, elle fut poursuivie par tout ce qui restait de roués de la régence. Richelieu, qui avait paraphrasé le vers de Boileau :
La femme est une esclave et ne doit qu'obéir,
Richelieu, habitué à la conquête sur un plus haut théâtre, fut très-surpris et très-irrité de voir la porte de mademoiselle Gaussin se fermer devant lui. 11 jura de se venger sur une femme de la cour.
Or pourquoi la porte de mademoiselle Gaussin se fermait-elle devant ce héros de ruelles, qui ne gagna jamais de batailles qu'avec M. de Cupidon?
C'est que Madeleine Gaussin n'avait plus qu'un amant à la fois.
" Or quel était celui qui défendit la place quand le maréchal de Richelieu y mit le siège? .
Un brave garçon, nommé Bagnole, qui n'avait pas le sou, mais qui pouvait rendre des points au maréchal sur les choses du cœur.
Voici toute cette histoire :
Un matin, sa fille de chambre lui apporta dans son lit, avec son chocolat et ses nouvelles à la main, une lettre écrite dans ce beau style :
« Mademoiselle,
«- Je suis un pauvre écolier en droit, que vos yeux ont « à jamais perdu. Il faut que j'aille me jeter à vos pieds « et y mourir d'amour. Je vous ai vue hier dans Zaïre ! « Vous êtes si belle, que je n'ai pas entendu un mot. « Cette nuit, je l'ai passée à rôder sous vos fenêtres sans «.savoir le temps qu'il fait. De grâce, faites-moi vivre ou « faites-moi mourir. Votre laquais ne veut pas me laisser « entrer. Je ne veux pas faire antichambre. Donnez des « ordres pour que j'aille jusqu'à vous. En me voyant si « bête, ou si sublime dans ma folie, vous aurez des lar- « mes ou un éclat de rire, ma vie ou ma mort.
« Bagnole. »
Mademoiselle Gaussin relut trois fois cettp lettre. — C'est un fou! dit-elle. Et elle sonna. — Jacquelinette ! — Mademoiselle? — Qu'est-ce que cela veut dire?
Jacquelinette se mit à rire. — Ah ! mademoiselle, celui-là vous fera tourner la tête, mais de l'autre côté. —
Il est donc laid? Oh! que nenniî mais il est équipé! c'est à mourir de rire. Il est venu déjà trois ou quatre fois, comme si nous nous levions avec le soleil. — Sa lettre est bien jolie. — S'il revient, que lui dirons-nous? — Tu lui diras qu'il m'en écrive d'autres.
Bagnole revint. Il eut beau faire du tapage à la porte, il n'entra pas.
11 se mit en sentinelle au bas de l'escalier, pour surprendre au passage la comédienne ; mais à midi, comme elle ne descendait pas, il entra au café Procope pour lui écrire une seconde lettre.
Pendant qu'il écrivait, elle sortit. Ce jour-là elle joua dans Y Oracle. Dans l'entracte, comme elle recueillait dt*s bouquets et des compliments au foyer, Bagnole, plus fou encore que la veille, accourut à elle et se jeta à ses pieds, après avoir renversé Pont-de-Yesle sur son passage.
Il y avait vingt-cinq personnes au foyer. Tout à sa passion, il ne vit que Madeleine Gaussin, et lui dit d'uni* voix émue, agenouillé devant elle : — Je vous aime, et je vous le dirai partout.
Mademoiselle Gaussin voulut se lever et s'enfuir, mais il la retint par le bras.
Un jeune homme, le marquis d'Imécourt, l'apostropha vertement et voulut le séparer violemment de la comédienne. Mais Bagnole tint bon.
Mademoiselle Gaussin, d'ailleurs, toute courroucée qu'elle fût par cette manière de vivre, ou plutôt cette manière d'aimer, avait remarqué la Ggurede l'écolier en droit.
C'était une belle figure, très-pâle et très-expressive : l'âme y rayonnait. Une fleur de jeunesse et de poésie y répandait une auréole. — Savez*vous qu'il a une télé
charmante! dit la comédienne au marquis d'Imécourt, qui était son amant du lendemain. — Ma foi! dit celuici, je m'en lave les mains. Et il lâcha Bagnole.
En ce moment, les soldats de garde à la Comédie- Française vinrent pour le saisir. Sous le charme pénétrant d'un regard attendri de mademoiselle Gaussin, il se laissa conduire comme un homme ivre à la caserne du Luxembourg. Il demanda son père ; c'était un cabaretier de la Râpée ; croyant que son fils était fou ou qu'il se disposait aux folies de l'enfant prodigue, il le conduisit à Saint-Lazare avec la force armée. .
Mais le lendemain l'amoureux s'envola par une fenêtre et courut à la Comédie-Française.
11 attendit cette fois que mademoiselle Gaussin vînt à passer. Quand elle descendit de son phaéton, il se jeta encore à ses pieds. — J'ai voulu vous revoir, lui dit-il avec passion.
Et lui montrant un poignard : — Mais ne vous impatientez pas, tout à l'heure tout sera fini. — Vous êtes un enfant, lui dit-elle en lui prenant la main — pour lui prendre le poignard ; — relevez-vous et ne mourez pas. Je ne suis pas cruelle jusque-là. S'il faut que je vous aime, eh bien! je vous aimerai.
Le pauvfe Bagnole eut une joie si inespérée d'entendre ces paroles, — ou plutôt cette belle voix qui venait de s'attendrir pour lui, — qu'il tomba évanoui sur le pavé.
Madeleine Gaussin appela son laquais tout en soulevant la tête de Bagnole.
Le laquais le prit dans ses bras et le transporta au café Procope, où mademoiselle Gaussin entra elle-même.
Il y avait là Piron et Boissv. On fit cercle autour de la
comédienne, qui raconta, avec toute sa naïve simplicité, la folie de l'écolier en droit.
Piron, qui n'avait pas encore été amoureux, s'approcha du jeune homme et le salua avec respect. — Les gens des Académies, dit-il à Boissy, saluent la Sagesse qui est stérile; moi, je fais comme Érasme, je salue la Folie qui va où la mène son cœur.
Bagnole, qui revenait à lui, ouvrait des yeux baignés de joie sur mademoiselle Gaussin doucement inclinée au-' dessus de lui. — Moi, dit Boissy, je salue la Passion quand elle est si forte et si franche. — Et moi, dit mademoiselle Gaussin, à tant de folie et à tant de passion, je donnerai ma folie et ma passion.
Bagnole s'était levé ; il jeta un regard jaloux autour de la comédienne, et sembla lui demander s'ils n'allaient pas aller savourer ailleurs leur lune de miel. — Honni soit qui mal y pense ! dit Madeleine Gaussin.
Elle alla, suivie de près par Bagnole, jusqu'à son phaéton. — Montez, dit-elle à l'amoureux.
Il eut l'esprit de ne pas lui demander où ils allaient. Où ils allaient, le savaient-ils bien tous les deux? Mais à la Comédie, quand on annonça que Madeleine Gaussin, « subitement enrhumée, » ne jouerait pas ce jour-là le rôle de Lucinde dans YOracle, les spectateurs, nés malins, s'écrièrent : — Bagnole ! Bagnole !
Mademoiselle Gaussin revint,— on en revient toujours î Elle revint seule ; c'est ce qui arrive souvent quand on est parti deux. D'ailleurs, mademoiselle Gaussin ne voulait pas se donner les airs d'une Philis sentimentale: elle voulait bien que tout le monde fût amoureux d'elle, mais elle craignait un peuple sublime ridicule d'aimer quelqu'un. Pour Bagnole, il était encore dans toutes les
flammes de la passion ; mais il avait, en quelques jours, subi tant .de caprices, qu'il avait dit adieu à la Gaussin sans trop de regrets, comptant bien se consoler ailleurs, avec quelque bonne fille du pays latin, sans mise en scène. Malgré ses caprices de reine de théâtre, mademoiselle Gaussin avait une manière de vivre très-facile. — Je n'ai pas de préjugés, disait-elle ; ce qui voulait dire : Je vais où va le vent, j'aime quand il me plaît, je n'écoute que ma folie, et je m'amuse de la sagesse des autres. Elle aimait mieux une ceinture dorée qu'une bonne renommée. — Une ceinture ! a-t-elle jamais eu le temps de la nouer? — Pour sa renommée, c'était la plus mauvaise du théâtre. Le parterre vengeait çà et là les mœurs outragées en la frappant d'une allusion. A la première représentation d'une comédie de Destouches, la Force du naturel, quand ce vers :
Je crois que de sa vie elle ne dira non,
vint indiquer le caractère du personnage représenté par elle, toute la salle éclata de rire. Mademoiselle Gaussin relevait ses très-chancelantes vertus par beaucoup d'esprit et d'originalité. Elle ennoblissait, si on peut dire, ses airs de courtisane par quelques accents de vraie passion et par un beau désintéressement. Une histoire entre mille : elle aimait Helvétius pour sa beauté et pour sa distinction; un soir, au foyer, pendant un entr'acte, Helvétius était là près d'elle qui pérorait sur je ne sais quel point de philosophie transcendante ; un financier, vieux roué de la régence, devenu fort laid et fort riche, s'approcha de mademoiselle Gaussin, et lui offrit, sans autre entrée en matière, cent pistoles pour aller souper avec lui. — Turcaret, mon ami, dit mademoiselle Gaus-
sin à voix haute, avec l'air de tête le plus impertinent, je vous donnerai deux cents pistoles si vous voulez venir souper chez moi avec cette figure-là. — Et, disant ces mots, elle indiqua du doigt Helvétius.
On a beaucoup discuté sur la beauté de mademoiselle Gaussin. Voici comment mademoiselle Clairon la peinte : «r Mademoiselle Gaussin avait la plus belle tête, la voix la plus touchante; son ensemble était noble, tous ses mouvements avaient une grâce enfantine à laquelle il était impossible de résister, et elle ne résistait pas non plus; mais elle était mademoiselle Gaussin dans tout. Zaïre et Rodogune étaient jetées dans le même moule : âge, état, situation, lieux, tout avait la même teinte. » Mademoiselle Clairon dit ailleurs que mademoiselle Gaussin n'a qu'un vague instinct de l'art dramatique, qu'elle n'en a pas comme elle le sentiment passionné et intelligent. Elle lui refuse tout net le droit déjuger une œuvre de théâtre, pas plus une comédie qu'une tragédie. Mademoiselle Clairon me semble plaisante. Ce droit de juger, qui est-ce qui Ta? Le temps, et encore! M. de Voltaire jugeait Corneille à cent ans de date ; le jugeait-il mieux que le cardinal de Richelieu? Mademoiselle Clairon aurait mieux fait d'aimer une heure de plus que de promener sa balance.
Il y a au foyer des acteurs, à la Comédie-Française, un portrait de mademoiselle Gaussin, — plus ou moins authentique. — C'est une jolie femme avec du rouge et delà poudre, peinte parNattier. Elle est vêtue en vestale du dix-buitième siècle. Elle montre une fine et blanche épaule; elle ne prend guère souci de cacher son sein '.
1 Voltaire a peint cette belle fille dans son beau temps, en prose et
Toute cette beauté, tout cet éclat, toute cette gloire passèrent vite, comme tout ce qui aime le soleil. Le foyer de la Comédie se dépeupla autour de mademoiselle Gaussin. Le siècle se faisait raisonneur; ses amants tournaient à la philosophie. Pour elle, ne sachant plus à quel vent tourner, elte chercha la sagesse, — par curiosité. — L'exemple de mademoiselle Gaussin n'a pas corrigé , plus tard , mademoiselle Guimard, qui a fini comme elle.
Or voici comment finit mademoiselle Gaussin : Le mariage, qui lui avait pendant cinquante ans semblé un préjugé, lui apparut tout à coup comme une planche de salut pour l'éternité. Elle eut un si vif désir de mourir dans le sacrement, « honorée comme toutes les femmes, » que, ne pouvant s'allier a plus haut personnage, elle épousa un danseur de l'Opéra, elle qui avait vécu familièrement avec des ducs et des philosophes, Richelieu ou Helvétius! Elle devint donc madame Toalatgo gros comme le bras. Mais il était trop tard pour être heureuse, partant pour avoir beaucoup d'enfants; le sieur Toalaïgo, jaloux du passé, le pauvre homme! — je veux dire le pauvre danseur ! — la battit pour tous les amants
en vers, de face et de profil. Dans un exemplaire de Zaïre, j'ai lu ce dizain fantasque écrit de la main du poète :
Non, le prophète de la Mecque Dans son sérail n'a jamais eu '
Si gentille Arabesque ou Grecque.
Son œil noir, ternir e et bien fendu, Sa voix et sa grâce intrinsèque Ont mon ouvrage défendu Contre l'auditeur qui rebèque ; Mais quand l'auditeur morfondu L'aura dans sa bibliothèque, Tout mon honneur sera perdu.
qu'elle avait eus. La pauvre femme I — Vanité des vanités ! elle se consola un peu quand Toalaïgo acheta en Berri la terre de Laszenoy, dont il prit le nom. Mais, quel que fût le nom, c'était toujours le cœur et l'esprit de Toalaïgo.
On raconte que, pendant une saison passée à ce fameux château, elle rencontra son cher Bagnole, qu'elle n'avait pas voulu* prendre le temps d'aimer. Bagnole était devenu un philosophe agreste ; il chassait en méditant sur les agitations et les vanités humaines. — Ah ! Bagnole! Bagnole! s'écria-t-elle en se jetant dans ses bras, c'était vous et non les autres. — C'est vrai, dit Bagnole en pâlissant, mais il est trop tard pour vous appuyer sur ce cœur qui ne bat plus pour vous.
Elle retourna à son mari, plus désolée encore.
Toalaïgo lui fit la grâce de la quitter pour l'autre monde. Mais que lui restait-il, à elle, dans celui-ci ? des yeux pour voir la solitude qui se fait autour de celles qui ont trop vécu dans la foule.
Elle n'avait plus qu'un parti à prendre, — c'était de se fuir elle-même, — ce qu'elle fit le 6 juin 4767. — Pauvre Gaussin ! tant de beauté ! tant de charme et tant d'esprit ! — Elle qui avait eu quatre chevaux à son carrosse, — elle qui avait été l'adoration de tous les enfants prodigues de la génération de Voltaire, — elle mourih sans avoir de quoi faire un testament ! — et, ce qui est bien plus triste, sans un ami pour qui elle pût regretter de n'avoir pas à faire un testament!
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