LA MAITRESSE DE CORNILLE SCHUT
filles d'Anvers. 11 se sauvait de ses folies par le travail, tantôt poëte, tantôt peintre, aussi heureux d'un sonnet que fier d'un coup de pinceau.
Un soir qu'il rêvait, selon sa coutume, une pipe à la bouche, dans un cabaret du port, devant quelques pots de bière et quelques amis, il pensa qu'il éparpillait trop son cœur et sa vie ; il prit une résolution subite, il se leva de table, mit fièrement son chapeau, et, tendant la main à ses amis, il leur dit adieu. «Où vas-tu? — Je ne sais, mais adieu , — Et quand reviendras-tu? lui dit en riant Pierre Snayers. — Dans deux ans, dit Cornille Schut. — Deux ans ! c'est la fin du monde. »
Cornille Schut était sorti du cabaret. 11 alla trouver une maîtresse qui l'aimait. Pour lui il n'avait pas trop pris le temps de l'aimer, mais H voulait réparer le temps perdu. C'était une belle fille, brune comme une Anversoise qui descend en ligne directe des Espagnols. « Elisabeth, m'aimez-vous pour longtemps? — Pour toujours. — Eh bien! préparez- vous à me suivre : nous partons demain. — Où allons-nous? — Si vous m'aimez, qu'importe ! »
Cornille Schut embrassa Elisabeth et sortit.
Elisabeth Van Thurenhoudt était une fille d'Eve, qui vivait pour aimer et pour être aimée. C'était moins encore jusque-là : Cornille Schut l'avait rencontrée dans un musico parmi les filles perdues ; mais du premier regard il jugea que la courtisane n'avait pas étouffé la femme.
Le peintre alla ensuite trouver son oncle Mathiou. « Mon oncle^ il paraît que je suis bien placé sur votre testament. 1 De toute votre fortune à venir, je ne réclame aujourd'hui que mon ami Wael, votre chien bien-aimé.
Je vais m'exiler pour une œuvre sérieuse. Les Révérends Pères m'ont commandé deux Assomptions pour leur église et pour leur maison de campagne : il me faut une pieuse solitude pour faire œuvre qui vive ; je vous en supplie, mon oncle Mathieu, donnez-moi votre chien. »
Le lendemain, le peintre Cornille Schut, sa maîtresse Elisabeth Van Thurenhoudt et le joyeux Wael arrivèrent, au soleil couchant, devant une petite maison toute rustique, bâtie au bord d'un bois. Déjà le peintre était venu rêver là. Cette petite maison, qui était un rendez-vous de chasse, dépendait d'une ferme voisine, formant toute sa fortune.
« Elisabeth, m'aimez-vous assez pour demeurer ici deux ans sans voir une autre figure que la mienne, avec mon chien Wael pour tout ami?
— Oui, » dit-elle avec un peu d'inquiétude.
En moins de quelques jours, leur vie était poétiquement organisée. De longues promenades dans le bois et dans les prés avec le bondissant Wael, de doux propos d'amour que Dieu seul entendait, le travail béni qui repose le cœur, les chansons, les lectures, les rêveries, le déjeuner près de la fenêtre, le goûter au bord de la fontaine. Vous voyez tout ce charmant tableau d'une fraîcheur agreste.
Elisabeth était belle, mais plus charmante encore que belle par je ne sais quel rayon d'ardente tendresse qui mouillait son regard et passait sur ses lèvres.
Cornille Schut était heureux par le cœur et par l'esprit : l'amour d'Elisabeth l'avait fait grand artiste, l'amour de l'art augmentait sa passion pour Elisabeth. Les nobles passions, que celles qui sont couronnées par les roses de l'idéal ï
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Au bout de deux ans, Cornille Schut termina ses Assomptions. Quand il les vit partir pour Anvers, il lui sembla qu'on emportait quelque chose de sa vie.
< Mon Dieu! mon Dieu! se dit Elisabeth, il m'aime un peu moins depuis que ces tableaux ne sont plus là. »
Cependant Cornille Schut commençait à reporter çà et là ses rêves sur la tabagie où sans doute fumaient encore joyeusement ses camarades. Un jour il prit la main d'Elisabeth et lui dit :
« Savez-vous qu'il y a deux ans que nous vivons ainsi sans nous soucier du monde?
— Je n'y pensais pas, dit-elle.
— Vous n'y pensiez pas, dit tendrement Cornille Schut en baisant la main de sa maîtresse; vous n'y pensiez pas, et pourtant c'est aujourd'hui que nous retournons à Anvers.
— Aujourd'hui? dit-elle en pâlissant. Ah! vous ne m'aimez plus. »
Le peintre, touché jusqu'aux larmes, dit avec transport :
« Elisabeth, consentiriez - vous donc à passer encore deux ans ici?
— Deux siècles, mon cher Cornille. j»
Us continuèrent amoureusement cette vie silencieuse, solitaire et charmante, n'ayant de rapport avec le monde que par le pâtre des prés voisins et par une domestique de la ferme qui venait chaque jour les servir. Un an se passa encore dans l'enchantement; mais, dès les premiers mois de la quatrième année, Cornille Schut commença à compter les jours.
A Anvers, on le croyait en Italie. Nul ne pouvait s'imaginer qu'un beau viveur comme lui s'était retiré du
monde avec tant d'obstination. Son chien trahit sa solitude. Daniel Seghers, étudiant un jour en pleine campapagne, aperçut le beau Wael, qu'il aimait de vieille date. Il alla à lui et renoua connaissance. Il savait que cet original de Cornille ÏSchut avait emmené le chien de son oncle; puisqu'il avait retrouvé le chien, il allait sans doute retrouver l'ami. En effet, quelques minutes après, il surprenait le peintre et sa maîtresse assis à l'ombre sur la lisière du bois.
Dès qu'Elisabeth aperçut Daniel Seghers, elle se leva vivement et dit à Cornille Schut : « Fuyons I car s'il s'arrête avec nous, notre solitude est profanée. »
Mais Cornille Schut tendit la main à son ancien ami; on parla d'Anvers, Cornille Schut soupira.
« Quoi ! dit Daniel Seghers, vous êtes donc bien heureux, puisque vous n'êtes pas venu jouir de votre gloire; car, ne le savez-vous pas? vos deux Assomptions sont admirées de tout le monde. On vous croit à Rome. Si on vous savait ici, on y viendrait vous chercher en triomphe. »
Quand le peintre et sa maîtresse se retrouvèrent seuls, ils se regardèrent tristement.
a Elisabeth, est-ce que nous serons encore huit mois sans retourner là-bas, où la vie nous attend avec des fêtes sans nombre ?
— Partez, » dit Elisabeth en voulant cacher ses larmes.
Touché de tant d'amour, Cornille Schut oublia Anvers, et ses amis, et sa renommée.
« Partir! partir sans toi, jamais ! »
Le temps passa, mais plus lentement; on ne chantait plus, on ne courait plus ; voyant cela, le chien lui-même
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devint triste. De temps en temps il essayait encore ses vives gambades et ses gais jappements, mais il retombait bien vite dans son humeur taciturne.
Enfin les derniers jours de solitude allaient finir. Dans sa joie de revoir ses amie, ou plutôt de se retrouver dans ses amis, le peintre ne s'aperçut pas que sa maîtresse pâlissait et s'étiolait; elle avait d'ailleurs toujours pour lui son tendre et charmant sourire. La veille du départ, il lui demanda à traverser encore les sentiers les plus aimés du grand bois où tant de fois ils s'étaient perdus. Elle se suspendit à son bras et marcha silencieusement. C'était un beau jour d'août ; la gaieté des moissons resplendissait sur la terre, les sifflements du merle répondaient dans les bois aux sifflements de la faux dans les blés mûrs.
« Quel beau jour I s'écria l'enthousiaste Cornille Schut ; j'ai le pressentiment que nous laisserons encore ici bien des heures charmantes. La nature ne m'a jamais parlé avec plus de poésie. Elisabeth, vous le voyez, notre amour ne vieillit pas.
— Hélas! dit-elle en baissant la tête.
— Nous reviendrons, reprit le peintre, nous reviendrons souvent, car, je le sens comme vous, c'est ici que nous retrouverons toute notre jeunesse. On n'est heureux qu'une fois sous le ciel...
— Alors, pourquoi partir? Vous m'avez habituée à vivre seule avec vous ; le monde effarouche le bonheur : je perdrai tout là-bas.
— Enfant! vous le savez, la vie n'est pas seulement faite d'amour; le monde a prescrit des lois qu'il faut suivre; il faut vivre pour soi, mais il faut vivre aussi un peu pour les autres.
— Moi, dit Elisabeth, je ne puis vivre que pour vous.» À ce moment, plus pâle encore que de coutume, elle
tomba agenouillée sur l'herbe, élevant vers son amant ses beaux yeux mouillés de larmes.
« Ami, lui dit-elle, partirez-vous? »
11 la releva, l'appuya sur son cœur, et lui dit en lui baisant les cheveux : « Il le faut.
— C'est bien! dit-elle d'une voix tremblante, c'est bien! Nous partirons; mais, songez-y bien, moi, je ne reviendrai plus. »
Le peintre ne comprit pas ce qu'elle voulait dire.
« Vous reviendrez comme moi, lui dit-il ; laissez-moi vivre six mois à Anvers avec vous ; nous reviendrons ici peut-être pour toujours. »
Ils arrivaient vers le milieu du bois.
« Voulez-vous, continua* Cornille Schut, allez nous reposer dans la prairie de la chênaie, que vous aimez tant?
— Non, dit-elle; je le voudrais bien, mais je n'ai plus de force, retournons sur nos pas; rentrons, car je ne sais ce que "j'ai aujourd'hui; mais ne vous inquiétez pas, demain je serai prête à partir. » ,
Le lendemain le peintre passa la matinée dans son atelier à mettre en ordre ses tableaux, ses esquisses, ses dessins et ses livres. Il avait un peu de cette joie qui saisit l'exilé aux portes de son pays. Elisabeth, qui était restée dans sa chambre près de la fenêtre, le regard perdu sur la campagne, entendit son amant chanter gaiement cette chanson :
La vie est au cabaret. Belle hôtesse, ma mie, apportez-nous à boire ; que vos petites mains blanches nous versent la bière écumante.
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On n'a pas l'idée de la douleur profonde qui saisit Elisabeth, car cette chanson était celle que Cornille chantait avec ses amis dans ses jours de fête. Son cœur bondit et se brisa. Elle leva les yeux au ciel et pria Dieu avec ferveur.
Cependant il chantait toujours, de plus en plus emporté par ses gais souvenirs. La pauvre fille ressaisit tout à coup ses forces évanouies ; elle se leva vivement et courut à la porte de l'atelier. La porte était entrouverte ; elle s'arrêta sur le seuil. La voyant apparaître ainsi les cheveux en désordre, la gorge haletante, les yeux égarés, Cornille Schut vint vers elle surpris et effrayé : « Elisabeth, qu'avez-vous?*
Elle sourit amèrement. « Ce que j'ai? Écoutez-moi. »"
Et aussitôt elle se mit à chanter cette chanson que Cornille Schut avait rimée pour elle dans les plus beaux jours de leur solitude :
I. — Les pâquerettes se flétriront. L'hiver viendra souffler la neige. L'hiver ne passera jamais sur mon cœur, ma belle maîtresse.
II. — Mon cœur, qui est un printemps éternel, quand tu me souris, soleil radieux! quand je vois flotter ta noire chevelure, quand j'effleure ta lèvre embaumée.
III. — Non, je ne veux pas craindre l'hiver : il passera sans toucher mon cœur. Je brave son givre et sa tempête, quand je baise tes bras nus sur l'herbe.
IV. — Pourtant, il y a un hiver qui m'effraye : celui qui, dans ses bras de marbre, nous emportera dans le noir tombeau et sèmera sur nous des fleurs sans parfum.
V. — Ce dernier hiver glacera nos cœurs; mais nous emporterons là-haut le souvenir des marguerites qui ont étoile le ciel où lu marchais, car c'était le ciel sur la terre.
Au dernier mot de la chanson, Elisabeth tomba épuisée dans les bras de son amant : elle avait jeté toute sa vie dans sa voix.
Il la transporta à la fenêtre pour lui faire respirer l'air pénétrant du matin ; elle rouvrit les yeux et lui dit :
« Adieu! cette chanson-là ne te fait plus battre le cœur, c'en est donc fait. L'homme le plus passionné ne trouve pas toute sa vie dans l'amour; la femme seule peut vivre et mourir par le cœur. »
Elle murmura encore :
Pourtant, il y a un hiver qui m'effraye : celui qui, dans ses bras de marbre
a Ma chère Elisabeth, criait Cornille Schut, glacé d'épouvante, iùa chère maîtresse, où es-tu?
- Ami, répondit-elle d une voix mourante, tu m'as dit qu'il fallait partir, je m'en vais avant toi. Tu m'aurais abandonnée là-bas, j'aime mieux mourir ici. »
À peine Elisabeth eut-elle dit ces mots, qu'elle ferma les yeux pour jamais. Cornille Schut la ressaisit dans ses bras et l'embrassa eomme pour lui donner son âme.
On peindrait mal son désespoir. 11 passa toute sa journée à pleurer et à crier comme un fou. Cent fois il prit sa maîtresse sur son cœur. Elisabeth ne se réveilla pas à ses embrassements.
Il se rappela que depuis plus d'un mois la pauvre fille pâlissait tous les jours; il comprit qu'elle mourait pour l'avoir trop aimé. Il jura de ne pas retourner à Anvers, de vivre au milieu des bois avec le souvenir toujours palpitant delà triste Elisabeth .
Après les funérailles seulement, il s'aperçut qu'il n'avait pas son portrait. On ne fait pas le portrait de la mal-
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tresse qu'on aime; car peut-on rendre sur. la toile le charme d'une figure adorée? Elisabeth avait posé pour les vierges de ses tableaux, mais il n'avait saisi dans sa figure que l'angélique pureté des traits : il s'était bien gardé de donner à la Mère des anges l'expression toute profane de sa maîtresse.
Quand elle eut disparu pour toujours, il regretta avec désespoir de n'avoir pas reproduit tout ce qui faisait le caractère et le charme de sa chère Elisabeth. 11 la voyait encore passer dans ses rêves, fuir comme une ombre le long des prairies ou au fond des bois. Hais ce n'était plus la fraîche et rieuse fille des premières fêtes ; c'était la pâle et triste .amante que déjà la mort a glacée. Il tenta de faire son portrait en étudiant ses souvenirs ; mais, chaque fois que la figure se ranimait sous son pinceau, ilreculait avec effroi, car c'était toujours Elisabeth mourante qu'il retrouvait sur la toile.
Durant près d'un mois Cornille Schut demeura dans sa solitude, qui était devenue tout à coup une Thébaïde. Son oncle, averti par Daniel Seghers, inquiet d'un exil si obstiné, vint le surprendre un soir qu'il rêvait sur la tombe d'Elisabeth Van Thurenhoudt. Le bonhomme Mathieu fut effrayé de la pâleur et du désespoir de Cornille Schut. Le peintre raconta mot à mot toute l'histoire de son cœur.
« Tu t'en vas me suivre à Anvers, lui dit l'oncle tout ému. — Non, dit le peintre, tant que les pâquerettes Sauront pas fleuri sur cette fosse, j'y viendrai pleurer. » H attendit. Tous les matins il allait rêver sur la fosse de sa maîtresse. Il lui parlait comme au beau temps. « Va, lui disait-il avec effusion, nous nous retrouverons dans une autre solitude pour nous aimer toujours: *♦.