QUAND ON A DEUX AMANTS
Cependant madame de Parabère arrivait au château de Saint-Héraye. Tout en fuyant le monde, elle conservait dans son cœur tous les souvenirs du monde. Elle croyait que Dieu était déjà son refuge, mais elle ne pensait pas encore à Dieu. C'était la première fois qu'elle retournait au château depuis la mort de M. de Parabère ; elle y arriva seule avec Arabclle : elle croyait entrer dans un tombeau. C'était la nuit ; sa lampe lui sembla une lampe de sépulcre. Tous les ornements de sa chambre étaient couverts de crêpe contre l'humidité et la poussière. Elle crut voir des linceuls.
« Cependant c'est là qu'il est venu! »
Ainsi, à l'heure où le régent la pleurait encore, madame de Parabère avait déjà oublié le régent. Elle demanda à la jardinière du pain noir et des fruits ; elle . prit ce frugal repas sur sa cheminée en se chauffant les pieds pendant que le régent se versait à sa table du vin de Constance.
« Est-il encore à Saint-Cloud? » se demandait-elle.
Elle sourit avec un accent vainqueur.
« C'est moi qui l'ai quitté ; la d'Averne en sera témoin. Je connais le régent; il est capable de lui dire de s'en aller. Il est vrai que demain il lui dira de revenir.»
Madame de Parabère se laissa aller au flot envahissant des souvenirs d'autrefois. Sa chambre était éloquente et lui parlait de Martial. C'était là, devant cette cheminée, qu'un soir il était tombé agenouillé et suppliant. Ce bouquet flétri qu'un coup de vent réduirait en poussière, c'était Martial qui l'avait laissé. Ce livre encore ouvert à la page brûlante, c'était Martial qui l'avait lu de sa voix vibrante et passionnée. Martial était partout. La marquise alla ouvrir avec une émotion plus vive la porte du boudoir et s'avança toute chancelante vers la fenêtre aux espaliers.
« Ah! dit-elle en soulevant le rideau, pourquoi ne suis-je pas morte la dernière fois qu'il est venu! » Elle regarda dans le parc.
« C'est cela, l'automne, les feuilles bruyantes sous le • vent et sous les pieds, la lune, si douce et si triste, qui revient toujours, — la lune ! elle est la dernière au rendez-vous! »
Elle appuya son front contre la vitre.
« C'est par cette sombre allée qu'il arrivait ; j'entendais, quand le vent venait de là, le galop de son cheval sur la colline, je voyais le feu jaillir de ses pieds. Il semblait que le cheval fût amoureux lui-môme, tant il courait vite, t
Elle ouvrit sa fenêtre, de plus en plus sous le charme des souvenirs.
« Mon Dieu 1 » dit-elle en portant la main à son cœur. Elle entendait un galop impétueux sur la colline. « Quelle folie ! dit-elle, je croyais que c'était lui. Pauvre enfant! s'il n'est pas mort, il a souffert mille morts. Ceux-là qui partent amoureux pour les Grandes Indes ne reviennent jamais en France. » '
La marquise s'appuya sur la balustrade de la fenêtre et donna une larme à Martial. Sans y penser, elle avait toujours les yeux fixés sur la sombre allée de tilleuls. Tout à coup elle poussa un cri et tomba évanouie.
« Madame ! madame! ne vous effrayez pas ; c'est moi. »
M. de Montluzun fut dans le boudoir aussitôt que ses paroles.
« Marie! Marie! revenez à vous pour que je meure à vos pieds ! »
Martial emporta la marquise dans sa cbambre devant la cheminée. Il la tenait debout sur son cœur, éperdu dans sa joie. Elle ouvrit ses beaux yeux.
« Martial, dites-moi que je ne suis pas folle ou que je ne rêve pas. C'est impossible, ce n'est pas vous !
— Ce n'est pas moi ! Mais vous ne savez donc pas que, depuis deux ans, dçpuis que je suis condamné à la Bastille pour ce duel, depuis que vous me croyez parti pour les Grandes Indes, vous ne savez donc pas que je vous ai vue presque tous les jours I Ah 1 je croyais que votre cœur ne me sentait pas si loin ! Enfin vous êtes revenue au château. Je vous attendais là, madame.
— Oui, dit-elle tristement, c'est ici que j'ai vécu, c'est ici que je vais mourir. Martial, quand je serai morte, me pardonnerez -vous?
— Madame, si vous parlez de la mort, c'est parce que vous me revoyez.
— Non, Martial. C'est parce que je sens la mort dans mon cœur. J'ai vingt-six ans, c'est à vingt-six ans que ma mère est morte. »
Une seconde fois madame de Parabère s'évanouit. Cette fois M. de Montluzun ne put la rappeler à elle. Il perdit la tête et sonna. Comme personne ne venait, il cria de
toutes ses forces. Enfin Arabelle, endormie encore, arriva. En voyant Martial, elle poussa un cri d'effroi.
k Un médecin ! » dit-il.
La marquise entr'ouvrit ses yeux.
a Non, dit-elle, pas de médecin, un prêtre. Tout va finir ! »
Elle pressa la main de Martial, se détacha de ses bras et se coucha sur son canapé.
« Quoi ! madame, j'arriverais pour vous voir mourir !
— Oui, Martial, je vais mourir; ne nous en plaignons pas. On ne renoue pas une chaîne de roses quand les feuilles sont flétries. Emportons le souvenir d'autrefois.
— Mais vous n'étiez pas malade ! dit Martial sans l'écouter.
— Je n'étais pas malade ! est-ce que j'avais le temps d'être malade? A force de sourire à la cour, j'avais fini par croire à mon sourire, à ma joie, à ma gaieté. Les fêtes et les soupers m'ont tuée à moitié, mon cœur a fait le reste ! car, pourquoi ne pas vous le dire, Martial ? je vous ai toujours aimé. »
M. de Montluzun pleurait en silence.
« Maintenant que j'ai fait ma confession, vous allez me quitter, Martial ; je veux être seule en face de la mort, car je veux avoir le temps de me repentir.
— Non, madame, je ne vous quitterai pas. Si vous mourez, je prierai pour vous; si vous vivez, je vivrai pour vous. Songez donc que je vous attends depuis deux ans. J'ai compté les jours, les nuits, les heures du jour, les secondes de la nuit. Ah ! quel enfer ! mais je voyais le paradis !
— Pauvre enfant! Et comment êtes- vous venu ce soir?
— Votre laquais me coûtait cent louis par an. Rappelez-vous son habitude de s'arrêter en chemin sous mille prétextes, c'était pour m'écrire où vous alliez ; cent fois j'ai failli me jeter à vos pieds à Saint-Cloud, mais j'aurais tout perdu.»
Le médecin de Saint-Héraye venait d'arriver. Il secoua tristement la tête en voyant les lèvres et les yeux de la marquise.
t J'avais demandé un prêtre, dit-elle, car je sens que demain, si je respire encore, je ne saurai plus ce que je dirai. Cette dernière secousse m'a achevée. Le délire s'empare de ma tête. »
En effet, madame de Parabère avait été frappée d'un coup mortel en reconnaissant Martial sous la fenêtre du boudoir. On la coucha; elle ne dormit pas, elle pria. Martial, penché au-dessus d'elle, chancelant sous la douleur, n'osait pas lui parler de son amour, qui était un culte. Par intervalles, elle semblait comprendre les souffrances de M. de Montluzun; elle lui prenait la main et l'appuyait sur son cœur, qui battait avec violence.
Je ne dirai pas toutes les douleurs de cette agonie, qui commença cette nuit-là et dura cinq semaines.
Martial ne quitta pas la marquise, mais elle était, presque toujours, toute à Dieu, même dans ses heures de délire. Trois jours avant sa mort, le médecin, parlant bas à Martial, lui apprît que le régent venait de mourir.
« J'ai entendu, » dit madame de Parabère.
Elle eut une crise terrible et tomba dans un silence inquiet et douloureux. En vain Martial lui parlait de la voix et des yeux, elle ne voulait pas répondre. Enfin le jour de sa mort, après quelques heures de délire, elle appela Martial et lui dit en pleurant :
et Martial, vous ne me pardonnerez jamais quand je vous aurai dit toute la vérité.
— Parlez, madame, je suis résigné à tout. »
La marquise se souleva, sentant que ce qu'elle voulait dire allait l'étouffer.
C'était le sorr, le soleil d'hiver répandait dans* la chambre son pâle rayonnement ; on entendait croasser les corbeaux sur la neige.
« Martial, dit madame de Parabère, — déjà blanche comme le' linceul qui allait l'ensevelir, — je vous ai aimé, mais j'ai aimé le régent... Je vous aime encore, mais je sens que, s'il m'appelle là-haut, j'irai à lui... »
Après avoir dit ces mots, madame de Parabère se cacha la figure et n'osa plus regarder Martial.
Il demeura plus d'une heure sans dire un mot et sans faire un mouvement, comprimant sa douleur en lui, comme dans une statue de marbre.
« Madame, dit-il enfin d'une voix pleine de sanglots, moi je vous ai aimée, — je vous aime, — et je vous aimerai. »
Mais madame de Parabère n'entendait plus les voix de la terre, — pas même la voix de Martial !