‹ Philosophes et comédiennes (volume 2)Chapitre 24 sur 31 · LES DÉSESPOIRS DE PHILIPPE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

LES DÉSESPOIRS DE PHILIPPE D'ORLÉANS

Bien des jours se sont passés. De quel côté le vent souffle-t-il à la cour? Le régent est toujours amoureux, mais quelle est la reine du jour? Hier il a soupe avec madame de Parabère, madame de Sabran, madame de Phalaris et quelques autres; mais il doit souper avec une nouvelle venue, madame d'Àverne, « une coquine qui fait argent de sa beauté. » Le régent a donné à son mari une capitainerie aux gardes; aussi le mari, versant des larmes de reconnaissance, est-il venu offrir au régent de garder sa femme avec sa troupe, afin que nul autre que monseigneur n'en approchât.

Madame de Parabère est à Saint-Cloud ; elle n'a pas encore oublié Martial; mais Martial» après avoir tué en duel Godefroy de Parabère, s'est enfui aux Grandes Indes. M. de Gacé est marié, mais il n'est pas l'amant de sa femme. Le régent passe au château de Saint-Cloud, en compagnie de la marquise, le mardi et le mercredi de chaque semaine ; mais madame d'Averne, jouant les fureurs d'Hermione, ne veut plus que le duc d'Orléans aille à Saint-Cloud « s'enivrer aux orgies de la Parabère. * Le régent a juré qu'il n'irait plus.

« On n'a jamais vu une passion semblable, a dit ma-

dame cTAverne. Voilà deux ans que cette femme vous fait tourner la tête.

— C'est vrai, dit le régent; mais j'ai souvent tourné la tête de l'autre côté.

— Si vous revoyez cette femme, s'est écriée la nouvelle favorite avec désespoir, je retourne à mon mari.

— Calmez-vous, je ne veux pas vous condamner à une pareille extrémité : j'exile madame de Parabère. »

Le lendemain, le carrosse à quatre chevaux de la marquise l'emporta comme le vent de Saint-Cloud au Palais- Royal. Le duc d'Orléans refusa de la voir, mais elle arriva jusqu'à lui.

« Monsieur le duc, vous me chassez comme une courtisane!

— Que voulez-vous, marquise, nous n'avons plus rien à nous dire. Songez donc qu'il y a deux siècles que nous nous adorons.

— Ah ! vous ne m'avez pas aimée.

— Thésée n'a jamais tant aimé Ariane.

— Je ne partirai pas.

— Je vous ferai enlever. J'en connais plus d'un qui se chargera de l'entreprise ; car ce n'est pas moi qui ai une cour, c'est vous. Voulez-vous être enlevée par Noce ou par Nangis?

— Je vous dis que je ne partirai pas; je verrai tout à l'heure le jeune roi, qui prendra mon parti.

— C'est vrai, vous l'avez bercé sur votre sein. Il m'a avoué que c'était là qu'il avait appris l'amour. »

Le régent, qui était de tous les amoureux le plus fantasque, changea de ton et saisit la main de la marquise :

a C'est là aussi que j'ai appris l'amour, car, avant de vous rencontrer, je n'avais pas aimé.

— Et vous me chassez?

— Je vous rappelle. »

Madame de Parabère montra au régent la lettre d'exil. Il prit la lettre et la déchira.

€ Oubliez cela, marquise : je vous sacrifie cette coquine.

— Hélas ! dit madame de Parabère d'un air de doute, voilà cent fois que vous me faites de pareils sacrifices. L'an passé je régnais pendant un jour; aujourd'hui je n'ai pas une heure par jour.

— Retournez à Saint-CIoud, et attendez-moi à souper; vous verrez si je vous aime encore. A ce soir. Je vais au conseil : nous avons à expédier vingt lettres de cachet pour exiler ceux qui renouvellent l'appel au futur concile. Nous ne ferons plus de politique ensemble, marquise ; vous m'avez fait rendre un arrêt contre la compagnie des Indes qui m'empêchera plus d'une fois de dormir. A ce soir, en tête-à-tête, à la condition que vous serez de belle humeur. »

Madame de Parabère sortit d'un air de triomphe; elle fut reconduite à son carrosse par M. de Noce.

a Où allez-vous? lui demanda-t-il enfin quand elle fut montée.

— Je ne sais pas, * répondit-elle.

La marquise était pensive.

« Écoutez, monsieur de Noce, faites un mystère de ce que je vais vous dire : écrivez à madame d'Averne que je l'attends ce soir à Saint-CIoud pour lui dire adieu et lui remettre mon testament.

— Quelle est cette comédie?

— Pas un mot/; demain vous saurez tout.»

DE MADAME DE PARABÈRE. 2t»3

Le soir, le régent et madame d'Ave me se rencontrèrent à la porte du château.

« Ah ! je vous y surprends! dit madame d'Averne, irritée.

— Madame, dit le régent, redevenu amoureux de madame de Parabère, je ne suis pas venu ici pour vous répondre. Si vous avez à parler à la marquise, entrez, et retournez bientôt à Paris. »

Madame d'Averne comprit qu'elle n'avait pas à répliquer. Ils entrèrent tous deux.

<r Où est la marquise? demanda le régent.

— Elle n'est pas revenue de Paris, répondit une de ses femmes.

— Qu'un piqueur aille au-devant d'elle, reprit le régent, inquiet.

—Pourquoi ôtes-vous venue? poursuivit-il en s'adressant à madame d'Averne.

— Parce que M. de Noce m'a dit que la marquise m'attendait pour me faire ses adieux et me donner son testament.

— Son testament ! »

Le régent sentit un coup dans le cœur. I) appela et courut sur le perron pour voir si madame de Parabère ne venait pas.

« Madame, dit-il à madame d'Averne, prenez garde ; si tout à l'heure elle ne revient pas, je suis capable de vous tuer, car c'est cette fatale lettre d'exil que vous m'avez arrachée qui l'a conduite aujourd'hui à Paris. »

Madame d'Averne baissa la tête et n'osa répondre. La perplexité s'était répandue par tout le château. Madame de Parabère était adorée, tout le monde attendait avec anxiété depuis que le régent était là. Tout à coup le galop d'un cheval retentit. Le régent descendit rapidement

l'escalier, au grand scandale de madame d'Averne. On apportait une lettre.

t Adieu, madame, dit le régent à madame d'Averne en lui montrant la lettre ; ceci ne vous regarde pas.

— Qui sait? vous ne l'avez pas lue. Puisque je suis appelée ici, c'est qu'il y a une raison pour cela. Voyez plutôt, t

Le duc d'Orléans essuya son front et lut d'une voix émue :

< Prince,

« Maintenant que je suis libre de rester, je pars. Ce n'est plus vous qui m'exilez, c'est moi-même. Il ne faut pas, dit le proverbe, boire ensemble jusqu'à la dernière goutte ; car, après tant d'ivresses coupables, la dernière goutte est une larme de sang. Croyez bien qu'il m'eût été doux de souper avec vous au château et de m'endormir encore dans vos rêves; mais je me serais réveillée... Je ne veux plus me réveiller que pour Dieu... Vous m'avez trop de fois déjà bannie de votre cœur pour que je ne me bannisse pas du monde où vous êtes. Tout ce que j'attendais de vous ce matin, c'est une réparation. J'avais peur de. votre mépris, mais j'ai retrouvé votre cœur, votre cœur, qui est à toutes, mais qui est à moi plus qu'à aucune autre. Vous m'avez dit d'aller vous attendre. Je vais vous attendre, mais sans doute dans la mort. En attendant ce dernier rendez-vous, j'ai encore à verser devant Dieu, pour vous comme pour moi, toutes les larmes et toutes les prières de mon cœur. Adieu! je vous envoie madame d'Averne, qui vous fera oublier ce soir

f Marie de la Vieuxville de Parabère. »

• Ce soir î — jamais ! dit le régent à madame d'Averne. Allez, madame; retournez à Paris : moi, je reste céans. »

Madame d'Averne comprit, — toute bête qu'elle fût, — qu'elle était vaincue dans cette lutte où madame de Parabère apportait son cœur dans un adieu éloquent. Elle s'inclina devant le régent et partit avec dignité. Si elle eût rencontré la marquise, elle se fût jetée, comme une tigresse, à sa figure pour la déchirer.

Dès que le régent fut seul, il s'abandonna à sa douleur avec son expansion accoutumée.

<( Elle reviendra, dit-il en marchant à grands pas, car c'est elle seule que j'aime. Elle a emporté ma vie en s'en allant. »

Dans son reflux amoureux vers le souvenir de la marquise, le régent voulut lui rendre le culte de passer la nuit au château pour la pleurer.

.« On me servira à souper, dit-il aux gens de la marquise. Je veux souper seul et ne recevoir qui que ce soit. En soupant seul, pensait-il, je croirai qu'elle est là. »

La nuit était venue ; sa tristesse s'assombrissait de plus en plus ; il pleura comme un enfant. Quand il se mit à table, il n'eut pas le courage de manger. Il regarda autour de lui.

<r Ah ! marquise! marquise î dit-il d'une voix déchirante. »

Et il pleura encore. Mais il n'était pas homme à creuser sa fosse avec le cri des trappistes. 11 ne disait jamais : « Frère, il faut mourir! » tant il se croyait loin de l'éternité. Il ne mangea pas, mais il but coup sur coup quelques verres de vin de Constance ; après quoi, prenant une résolution subite, il s'écria : « Je ne me con-

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solerai jamais ici... Qu'on me conduise chez la Phalaris. t

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