L'AMOUR DE LA PHILOSOPHIE LA PU1LOSOPHIE DE L'AMOUR
11 y a deux manières d'écrire l'histoire.
Les vives imaginations n'ont pas la patience d'allumer la lampe des tombeaux et des monuments ; ils lisent Tépitaphe , ils déchiffrent le fronton et passent, plus préoccupés d'une touffe de ravenelles épanouies au faîte du monument que du monument lui-même. Ils entr ouvrent à peine le vieux manuscrit enjolivé de miniature. La tradition est leur pierre de touche ; un nom leur rappelle un siècle, un portrait un tableau ; ils jettent leur cœur dans le passé, ils voient les passions anciennes à travers les passions modernes, Àbeilard à travers Jean-Jacques, Charlemagne à travers Bonaparte.
Les esprits studieux qui aiment l'odeur de la lampe vont droit à l'histoire, sans rêverie et sans passion ; pour eux l'homme disparaît sous l'historien ; ils donneraient une phrase éloquente pour une note utile. Dans le vieux
monument en ruines, ce qui les frappe, c'est bien plus l'esprit du temps que l'aspect pittoresque. L'air de tête les saisit et non le contour, le sens de l'inscription et non la lettre. Ils respirent avec une joie attristée l'atmosphère des tombes entr'ouvertes. La vérité est leur muse ; ils la cherchent et la poursuivent partout. Ils ne ferment le livre longtemps ouvert qu'après l'avoir pour ainsi dire traduit mot pour mot. Ceux-là fuient les poètes, ou savent découvrir la vérité à travers la fiction.
« Abeilard est moins connu qu'il n'est célèbre, et sa renommée semble romanesque plutôt qu'historique, » dit son historien, Charles de Rémusat. En effet, la figure d'Abeilard passe sous nos yeux avec cet attrait tendre et passionné que le Tasse, Goethe ou Chateaubriand ont donné à leurs créations. Tancrède, Werther ou René ne sont-ils pas de poétiques frères d'Abeilard? sont-ils moins vrais? les aimons-nous moins? L'imagination, quoi qu'on fasse, aura toujours un pied dans l'histoire, comme la vérité en a un dans le roman. N'a-t-on pas toujours écrit le roman avec l'histoire sous les yeux?
Il est vrai que, dans la vie même d'Abeilard, il y a l'histoire et le roman ; il y a deux hommes dans un seul : le philosophe et l'amant d'Héloïse, la tête et le cœur. On connaissait le cœur, mais jusqu'ici nul n'avait étudié le grand caractère de cette tête de théologien.
Xa poésie est une fille qui se souvient. Qu'elle s'appelle Calliope ou Erato, qu'elle chante les héros ou les amants, qu'elle écoute le monde ou son cœur, c'est toujours vers 'e passé qu'elle se tourne. Dieu s'amuse aussi à faire des romans : ceux-là sont immortels; ceux que nous faisons ne sont, le plus souvent, que de pâles paraphrases des romans du grand Maître. L'Héloïse de Rousseau,
Abeilard d'an autre âge, vaut-elle l'Héloîse créée par Dieu lui-même?
N'est-ce point ici le lieu de reproduire cette belle page de l'historien? • Les lettres d' Abeilard et d'Héloïse sont un monument unique dans la littérature; elles ont suffi pour immortaliser leurs noms. Moins de cent ans après que le tombeau se fut fermé sur eux, Jean de Meung traduisit ces lettres dans Y idiome vulgaire, et sa version subsiste encore ; témoignage irrécusable du vif intérêt qu'elles inspirèrent de bonne heure aux poètes. Comme la langue des passions , qui sont éternelles , est pourtant changeante, et suit les vicissitudes du goût et les modes de l'esprit, on a plus d'une fois retraduit pour la modifier, altéré pour l'embellir, l'expression première de ces ardents et profonds amours. Si l'auteur du poëme de la Rose leur donnait, avec son gaulois du treizième siècle, une humble naïveté dédaignée par Abeilard, inconnue d'Héloïse, Bussy-Rabutin , avec le français du dix-septième, leur prêtait, dans un excellent style, un ton d'élégante galanterie, autre sorte de mensonge. Ainsi un épisode historique, fixé par des documents certains, est devenu comme un de ces thèmes littéraires qui se conservent et s'altèrent par la tradition, et qui se renouvellent selon le génie des époques et des écrivains. Peutêtre même y a-t-il eu des temps où tout le monde ne savait plus s'il existait des lettres originales, et, dans bien des esprits, les noms d' Abeilard et d'Héloïse ont été près de se confondre avec ceux des héros de romans. A diverses fois, on a repris leurs aventures pour en faire le sujet de récits passionnés ou de correspondances imaginaires. On ne s'est pas borné à retoucher, à paraphraser leurs lettres; on leur en a fabriqué de nouvelles, et la
réalité a fait place à la fiction. La poésie est venue à son tour; elle a prêté à ces amants d'un autre âge les finesses de sentiment, les combats, les remords, qui conviennent à la morale dramatique des temps modernes. Elle a dénaturé leur amour réel, croyant le rendre plus intéressant ; et, telle est la puissance de certaines conventions littéraires , qu'elles paraissent quelquefois plus vraies que les faits. L'Héloïse de Pope est devenue, pour de certaines époques, l'Héloïse de l'histoire, à ce point que Fauteur du Génie du Christianisme, voulant peindre l'amante chrétienne, n'a imaginé rien de mieux que de la chercher dans les vers de Colardeau ! Le sentiment du réel a commencé à renaître parmi nous, et c'est aujourd'hui dans leur correspondance authentique que nous voulons retrouver Moïse et Àbeilard. Ce qu'on vient de lire suffit, ce me semble, pour la faire connaître. On ne peut songer à comparer ces lettres qu'aux Lettres partugaises, si toutefois l'imagination n'a point celles-ci à se reprocher. Dans les premières, le fond de deux âmes souffrantes apparaît avec les formes de l'esprit du temps; l'amour et la douleur y empruntent le langage d'une érudition sans discernement, d'un art sans beauté, d'une philosophie sans profondeur; mais ce langage pédantesque, c'est bien le cœur qui le parle, et le cœur est en quelque sorte éloquent par lui-même. Si le goût n'a point orné le temple, le feu qui brille sur l'autel est un feu divin. Plus heureuse que la pensée, la passion peut se passer plus aisément de la perfection de la forme, et, quel que soit le vêtement dont la recouvre un art inhabile, elle se fait reconnaître à ses mouvements comme la déesse de Virgile à sa démarche : Incessu patuitdea. » L'historien a divisé son livre en trois parties : la vie
d' Abeilard, sa philosophie, sa théologie. Le premier travail est déjà tout an livre où l'auteur nous fait assister à la vie et aux passions du plus noble esprit du douzième siècle. Jamais on n'avait montré la belle figure et la belle âme d'Héloïse dans une semblable auréole de grâce, d'amour et de grandeur; jamais on n'avait, d'une main si pieuse, tressé cette couronne d'épines de la passion humaine où se cache encore le parfum des roses évanouies. M. de Rémusat Ta bien connue, « la première des femmes, » cette fille illustre que Pierre le Vénérable comparait à Déborah la prophétesse et à Penthésilée la reine des Amazones; cette amante sublime qui n'aima Dieu que pour mieux aimer Abeilard, qui garda son amour sous le cilice, au pied de l'autel, jusqu'à l'heure de la mort ; ce philosophe au cœur de femme, qui garda la sainte liberté de la pensée dans l'austère cellule du Paraclet. Jusqu'ici les demi-poëtes et les pédants avaient défiguré cette femme adorable; M. de Rémusat l'a peinte avec un respect pieux, avec un amour enthousiaste, avec un culte fervent pour la beauté qu'illumine le génie. L'historien semble connaître et comprendre Héloïse mieux que n'a fait Abeilard. Abeilard n'était qu'un philosophe savant comme Aristote. Ainsi, s'il raconte comment il aima Héloïse, il affirme, après avoir dit qu'avec son nom, sa jeunesse, sa figure, il ne devait craindre aucun refus, que le goût de la science créait entre elle et lui une communauté d'idées et de sentiments ; que par là il se décida à aimer Héloïse. « Il se trompait, dit son historien. Un noble et secret instinct lui disait qu'il devait aimer celle qui n'avait point d'égale. »
On ignore comment Abeilard rencontra Héloïse. Il voulut lui enseigner la science avec l'amour. Il se pré-
senta au chanoine Fulbert, qui consentit à lui abandonner la direction littéraire et théologique de sa nièce. Du consentement et à la recommandation de Fulbert, il put, « ou le jour, ou la nuit, lui donner des leçons, la frapper à la façon d'un maître, si l'élève était indocile. » — « Que dirai-je de plus? dit Abeilard dans ses confessions, nous n'eûmes qu'une maison, et bientôt nous n'eûmes qu'un cœur. » Paroles bien éloquentes dans leur simplicité. « Abeilard, impatient et ravi, venait employer à séduire une pauvre fille sans expérience et sans crainte le génie qui soulevait toutes les écoles du monde. C'est là que les plaisirs de la science, les joies de la pensée, les émotions de l'éloquence, tout était mis en œuvre pour charmer, pour troubler, pour plonger dans une ivresse profonde et nouvelle ce noble et tendre cœur qui n'a jamais connu qu'un amour et qu'une douleur, ce cœur que Dieu même n'a pu disputer à son amant. Mais quelles leçons Abeilard donnait-il à Héloïse? Lui enseignait-il les secrets du langage et les arts savants de l'antiquité? Promenait-il cet esprit pénétrant et curieux dans les sentiers sinueux delà dialectique? Lui révélait-il les obscurs mystères de la foi dans le langage lumineux de la raison philosophique? Enfin lui lisait-il ces poètes qu'il cite dans ses ouvrages les plus austères, et le professeur de théologie récitait-il à son élève, avec ce talent de diction qu'on admirait, les vers impurs de Y Art d'aimer? Quel fut enfin, quel fut le livre qui servit, comme dans le récit de Dante, à la séduction de cette femme, historique modèle de la poétique Françoise de Rimini? On ne le sait, et cependant on sait que tout le talent d' Abeilard fut complice de son amour. Enfin la passion triomphante emporta les deux amants jusqu'aux limites de son empire. Tout fut
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sacrifié à ce bonheur sans mélange et sans frein, tous les degrés de l'amour franchis. Que sais-je? jusqu'aux droits de l'enseignement, jusqu'aux punitions du maître, devinrent, c'est Abeilard qui l'avoue, des jeux passionnés dont la douceur surpassait la suavité de tous les parfums. Tout ce que l'amour peut rêver, tout ce que l'imagination de deux esprits puissants peut ajouter à ses transports, fut réalisé dans l'ivresse et dans la nouveauté d'un bonheur inconnu. »
Le roman fut des plus poétiques et des plus aventureux jusqu'au jour où Héloïse, l'amante érudite et passionnée, prononça d'une voix entrecoupée de sanglots et de larmes cette plainte que Lucain prête à Gornélie, lorsqu'après Pbarsale elle revoit Pompée :
Nunc accipe poenas, Sed quas sponte luam.
Le sacrifice fut grand, infini, digne d'elle-même : elle abandonna son amant, toutes les joies de l'amour, du monde et de la liberté, pour s'enchaîner sans foi et sans espérance à l'époux divin qui devait occuper sa pensée sans descendre dans son cœur f . En vain Abeilard cherche à lui prouver qu'elle travaille pour le ciel et qu'elle est agréable au Seigneur*, «r Prends garde de
* « Dans toutes les situations de la vie, Dieu le sait, je crains plus encore de t'offenser que d'offenser Dieu ; c'est à toi que je désire plaire plutôt qu'à lui ; c'est ton ordre et non l'amour divin qui m'a fait prendre cet habit. Vois donc quelle malheureuse et lamentable vie je mène, si j'endure ici tant de maux sans fruits, ne devant avoir aucune rémunération dans la vie future. » [Lettre <? Héloïse.)
* « Déjà tu lui as donné un troupeau de filles spirituelles. Quel déplorable malheur, si aujourd'hui, l'abandonnant aux souillures des vo-
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n'être plus qu'une femme, toi qui surpasses les hommes et qui as changé la malédiction d'Eve en bénédiction de Marie. » Mais Héloïse s'honore et s'effraye de sentir encore dans son sein battre le cœur de la femme : elle est fille d'Eve autant que fille de Marie. C'est lui qui n'est plus un homme ni par le cœur, ni même par l'esprit ; chaque mot qu'il dit à l'abbesse du Paraclet a l'accent glacial des paroles des trappistes : Frère, il faut mourir! Oui, frère, il faut mourir! Voilà ce que son cœur, éteint et jaloux encore, dit sans cesse au cœur de son amante. Non, je ne connais pas de plus solennel et de plus douloureux poërae que cette mort trop lente du cœur d'Héloïse. C'est en vain qu'elle y appuie le livre de prières et qu'elle couronne sa pensée des épines sanglantes du Christ, son nouveau maître ; c'est en vain qu'Àbeilard creuse chaque jour la fosse de plus en plus profonde : le cœur ne veut pas mourir, il brûle sous les glaces de l'âge, il bat sous le linceul, il fait tressaillir leurs ossements de siècle en siècle. Doit-on s'étonner que la légende ait dit : « Lorsque la morte fut apportée à cette tombe qu'on venait d'ouvrir, son mari, qui bien des jours avant elle avait cessé de vivre, éleva les hras pour la recevoir, et les ferma en la tenant embrassée. » Si jamais Dieu a permis un miracle, peut-on ne pas croire à celui-là? Quelle femme en ce monde fut si digne, après un veuvage si long, d'être embrassée dans la tombe par celui qui l'attendait à ce sombre et dernier rendezvous?
Si Àbeilard, l'aventureux controversiste, nous a pré-
luplés terrestres, tu donnais douloureusement le jour à quelques en l'an ls du monde, au lieu de celte famille nombreuse que tu enfantes avec joie pour le ciel 1 »
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parés à la liberté de la pensée, tiéloïse, qui ne chercha la science, on peut le dire, que pour donner plus d'espace à son amour, Héloïse, fille d'Eve plutôt que fille de Marie, ne proclama-t-elle point, par sa passion et par ses luttes, la liberté du cœur?
Âbeilard ne fut pas toujours un grand esprit, ce ne fut jamais un grand cœur. C'est l'amour d'Héloïse qui a fait sa gloire immortelle. S'il a quelquefois trouvé la vérité, ce ne fut point par amour pour la vérité, mais par la passion de penser autrement que les autres, comme a dit Leibnitz.
La philosophie et la théologie d'Abeilard, c'est là un pays presque aride et presque abandonné, même par les penseurs les plus aventureux. On commence à y répandre la vie et la lumière; parmi tous ceux qui ont cherché, jusque dans ces landes désertes, à renouer la chaîne d'or si longtemps interrompue de la philosophie, il en est peu qui aient pu cueillir, à force de recherches patientes, sur les épines sauvages de la scolastique, quelques fleurs de vraie science. L'histoire de l'esprit humain, l'histoire de l'école et de l'Église, toute l'histoire de la pensée au moyen âge commence à revivre enfin sous nos yeux. On s'est moqué de l'art des scolastiques, qui consistait à décomposer le langage et le raisonnement, qui descendait aux mots plutôt qu'il ne s'élevait aux idées ; mais toute philosophie a eu sa raison d'être, de régner un jour ou un siècle. Dieu n'a pas permis à l'esprit humain d'arriver à la science par une route sans ombres et sans dangers.
Ce qui fait la gloire d'Àbeilard, aujourd'hui que les idées modernes se sont largement élevées vers des régions plus hautes que celles où les subtilités de la sco- </ /
lastique ont si longtemps retenu la philosophie, c'est d'avoir ardemment combattu pour la liberté de la pensée , c'est d'avoir été l'un des premiers maîtres de cette période inquiète et hardie qui s'aventure sans crainte dans les mystérieux sentiers du monde idéal ; c'est d'avoir compris que Dieu, qui a fait la nuit autour de l'homme, ne lui défend pas de chercher la lumière.
L'étoile d'Abeilard, étoile perdue au ciel des savants, ne scintille plus qu'au sein des plus belles nuits d'été. Mais que d'étoiles autrefois brillantes qui ne font pas plus de lumière ici-bas! La gloire plutôt que la vérité fait le rayon qui les couronne. Vérité! Vérité! ne nous reposerons-nous jamais une heure avec toi sous l'arbre de la science? Faudra-t-il toujours que l'esprit humain passe par le tombeau pour savoir en6n où il va?
Sedaine avait des filles à marier; Tune d'elles, la plus jolie, qui s'appelait Hyacinthe, était bercée du rêve invraisemblable d'épouser David, ce peintre français qui aurait dû naître et mourir à Rome au temps de Brutus. On sait que David n'était pas l'Apollon du Belvédère ; sa tête était d'une sévérité inflexible sous des cheveux hérissés comme ceux de la Sibylle de Cumes. Dans son portrait, peint par lui-même, on est frappé du caractère antique du masque. Mais faut-il croire à David peint par lui-même? David, ayant à faire son portrait, ne se laissait-il pas aveugler par la vision de quelques sombres figures romaines? Or ces figures-là n'étaient pas l'idéal des filles à marier vers 1780, alors que les marquis et les mousquetaires étaient si galamment équipés. Mais mademoiselle Hyacinthe Sedaine s'était laissé prendre à la renommée de David bien plus qu'à sa figure; ce qu'elle aimait en lui, c'était l'artiste. Ce n'est jamais l'homme, tel qu'il est, qui fait des passions, c'est Thomme greffé sur l'homme par le hasard, par l'héroïsme, par le génie, par la destinée. L'homme, tel qu'il est, ne porte qu'un fruit sauvage; l'homme, greffé sur l'homme, porte un
fruit savoureux. Le premier, c'est la vérité brutale ; le second, c'est l'idéal adoré. On voit et on aime une femme par les yeux du corps ; on voit et on aime un homme par les yeux de l'esprit.
David allait souvent dîner chez Sedaine. Hyacinthe avait ce jour-là un sourire de fête et des roses dans sa chevelure; elle parlait à David de ses tableaux avec une voix de syrène, car les syrènes, avant de disparaître dans l'Océan, ont donné leurs voix à toutes les filles qui ont la beauté sur la figure et l'amour au cœur. Ce jour-là, Hyacinthe se mettait au clavecin pour jouer les airs les plus doux de son ami Grétry. Plus d'une fois, à ce même clavecin, elle avait trouvé quelque fraîche inspiration. David écoutait le premier air;, il disait froidement : C est joli! et se renversait sur un fauteuil pour faire la sieste. S'il ne dormait pas tout à fait, cette pauvre Hyacinthe n'y gagnait rien, car David était à cinq cents lieues et à vingt siècles de là, parmi les Romains et les Grecs. Ah ! si Hyacinthe eût été un beau buste antique de marbre ou de bronze! mais elle n'avait pour elle que sa jeunesse, que son amour, que son esprit, que sa beauté ; David ne comprenait pas toujours cette langue-là.
Cependant la fille de Sedaine lui pardonnait ses distractions. « Un jour, disait-elle à son père avec une larme cachée, il finira par voir que je suis là. »
David avait, on le sait déjà, une école célèbre dès son origine. A chaque concours ouvert par l'Académie de Rome, c'était toujours un disciple de David qui était couronné-, on voulait décerner au maître une récompense nationale. Le roi de France, qui comprenait la royauté des arts, voulut que David fût logé au Louvre. Ce pauvre Louis XVI, surnommé le tyran, par David lui-même!
Quand plus tard le peintre, devenu un des rois montagnards, eut à s'occuper du logement de Louis XVI et qu'il l'envoya en prison, ne se rappela-t-il donc pas qu'il était encore logé au Louvre par la volonté de Louis XVI?
Jusque-là David n'avait pas songé à se marier : il ne pensait qu'aux enfants de son génie. 11 fut forcé, pour prendre possession de son logement au Louvre, de s'entendre avec l'architecte du roi, Pécoul. Il avait connu son fils à Rome. Us avaient souvent causé ensemble de la patrie et de la famille absentes. Le fils de Pécoul avait dit à David : « J'ai des sœurs qui sont belles, vous en choisirez une, et nous serons frères. » Au départ du peintre pour Paris, il lui avait donné une lettre pour son père, mais surtout pour qu'il vît ses sœurs. Plus de deux ans s'étaient passés, David avait toujours la lettre dans un cahier de dessins; quand il la retournait : « Qui sait, disait-il, il y a peut-être là un mot de la destinée! d Et puis il était six mois sans y penser.
Il se présenta enfin chez Pécoul. « Ah! vous êtes David? dit l'architecte ; vous voulez un logement au Louvre? — Oui, monsieur; le roi a eu la bonté de m'en octroyer un. — Il n'y avait pas, reprit Pécoul, que Sa Majesté qui pût vous accorder cette faveur. Si vous étiez venu me voir, il y a deux ou trois ans, avec une certaine lettre de Rome, que j'attends toujours, qui sait si je ne vous aurais pas logé tout de suite au Louvre? »
David avait la lettre sur lui ; il la prit en rougissant et la remit avec émotion à l'architecte. « Par Dieu! dit Pécoul, cette lettre attendra bien encore uu peu; venez dîner avec moi, et nous la lirons au dessert. » Disant ces mots, Pécoul mit à son tour la lettre dans sa poche. «r Et
le logement? dit David. — Un jour plus tôt, un jour plus tard, » répondit Pécoul.
David, en attendant l'heure du dîner, s'en alla tout droit chez son ami Sedaine, qui était aussi logé au Louvre, et lui raconta son entrevue avec Pécoul. « Je ne comprends pas, dit Sedaine : c'est un imbroglio. »
Hyacinthe était là ; une pâleur subite avait envahi sa figure. « J'ai compris, moi! * murmura-t-elle.
Elle alla au clavecin, et lui fit chanter celte triste élégie de Richard Cœur-de-Lion : Une fièvre bridante...
Une fièvre brûlante avait saisi la pauvre fille : elle connaissait les demoiselles Pécoul ; si elles n'étaient pas plus jolies qu'elle-même, elles avaient plus de séduction.
David alla dîner. On déploya tout le luxe de la coquetterie, on mit en œuvre toutes les grâces du sentiment. Pécoul voulait à toute force que la gloire et la fortune de David fussent des filles de sa maison.
Au dessert, entre le vin de Champagne et le vin d'Espagne, Pécoul prit la lettre de son fils et la lut à haute voix. Ce fut comme uq coup de théâtre. Le silence était profond, les jeunes filles baissaient la tête tout en regardant David. David interrogeait le sphinx. Pécoul, tout en lisant la lettre, cherchait à lire dans les yeux de David. La mère seule pensait à celui qui avait écrit la lettre, car son fils était encore à Rome.
Cette lettre n'était pas longue ; la voici : « Je te pré- « sente, mon très-cher père, le meilleur de mes amis; « arrange-toi pour qu'il devienne mon frère. C'est tout « simple : il a vingt-cinq ans et tu as des filles à marier; « il a du génie et tu as de l'argent. »
M. Pécoul avait fini de lire qu'on écoutait encore. « Vous voyez, mesdemoiselles, dit enfin David comme
pris à l'improviste, que votre frère arrange les choses à sa manière ; je suis confus de la bonne opinion qu'il a de moi, mais il ne sait pas qu'on ne force ni sa fille ni sa sœur sur le chapitre du mariage. Pour moi, qui suis seul de toute ma famille, il va sans dire que je serai heureux de peupler ma solitude par la beauté et par la vertu. »
A cette phrase laborieuse, dans le style du drame bourgeois alors en vogue, mesdemoiselles Pécoul répondirent par un silence éloquent.
David les regarda toutes les deux sans trop savoir celle qui lui était destinée ou celle qu'il -avait le droit de se destiner lui-même. En effet, pour David, sa vraie passion, sa vraie poésie, sa vraie femme, c'était la peinture; l'autre ne devait être qu'une superfluité de luxe qui traverserait sa vie sans l'entraîner.
11 y a deux sortes d'artistes ici-bas : les uns, qui mettent l'art dans leur vie, égoïstes, passionnés pour euxmêmes, qui sont de vrais poètes dans l'horizon restreint de la famille ; les autres, qui mettent l'art dans leurs œuvres, qui s'y répandent eux-mêmes avec une sublime abnégation, ou plutôt avec un égoïsme plus élevé, puisque, après tout, leups œuvres, c'est encore eux, et que leur renommée est la métamorphose radieuse de leur personnalité.
L'architecte du roi rompit le silence pour dire à David qu'il suivrait à la lettre les conseils de son fils, puisque le glorieux peintre de Bélisaire n'avait pas de parti pris contre le mariage. La conversation reprit son entrain ; on parla gaiement, on parla beaucoup; mais, quand David se leva pour sortir, il ne savait pas encore quelle était celle des deux jeunes filles qu'il épouserait. En s'incli-
liant pour dire adieu, il saisit, dans un rapide regard, les deux figures, et s'éloigna en se demandant si Tune, au point de vue de Fart, lui était plus que l'autre sympathique.
Tout naturellement, selon son habitude, il alla passer une heure chez Sedaine.
Hyacinthe était plus pâle que la veille ; s'il ne lui en fit pas la remarque, c'est qu'il ne s'en aperçut pas. « Eh bien, mon ami David, lui dit Sedaine avec son air de malicieuse bonhomie, vous avez tout à la fois l'air gai et le front soucieux? — En effet, continua Hyacinthe en souriant pour cacher sa peine, il y a deux tableaux dans votre figure. — Deux tableaux ! s'écria David, vous avez dit le mot. Je viens, vous le savez, de dîner chez Pécoul ; on m'a reparlé de mariage. Me marier 1 à quoi bon? — C'est une vieille habitude du genre humain, qui s'en trouve toujours mal et qui recommence toujours, interrompit Sedaine. — Je ne vois pas Là deux tableaux, dit Hyacinthe avec impatience. — Attendez donc, poursuivit David ; pour se marier, il faut une femme, et j'en ai deux. »
La pauvre fille respira. Une dernière illusion, pareille à ces renaissances de santé à l'heure de la mort, vint relever son front si abattu.
« Oui, j'en ai deux, dit David, comme s'il regardait en lui-même. Je n'aime ni Tune ni l'autre, mais je suis sur le point d'aimer celle-ci autant que celle-là : il y en a une qui est brune, il y en a une qui est blonde. »
Hyacinthe soupira et souleva la tête pour voir ses blonds cheveux dans la glace de la cheminée.
« Celle qui est brune a une ligne plus décidée, un profil plus romain ; celle qui est blonde a un type plils
délicat, un contour plus ondoyant; on dirait d'un marbre grec adouci par Coustou. »
Hyacinthe se regardait toujours dans la glace. « Pour moi, dit Sedaine, j'ai mieux aimé, quand j'ai eu vingt ans, dénouer une chevelure blonde qu'une chevelure noire. A quoi bon un profil romain du temps d'Auguste pour vivre à Paris sous Louis XVI? »
Hyacinthe rougit et se hâta de dire qu'elle n'aimait pas les eheveux blonds, et qu'elle avait toujours regretté de n'être pas brune. « Ainsi , lui dit David , vous me conseillez plutôt d'épouser le type romain? — Oui, murmura Hyacinthe; c'est d'ailleurs dans vos sympathies, puisque votre génie est tout romain, comme celui de Corneille. »
Hyacinthe était brisée par les battements de son cœur: il lui était impossible de dire un mot de plus; elle se sentait sur le point ou de mourir de joie, ou de mourir de douleur. Elle tremblait qu'il ne se décidât pour mademoiselle Pécoul ; elle tremblait aussi qu'il ne lui répondît : « Puisque vous me conseillez votre rivale, je vous épouse ; » car elle ne doutait pas que David ne fût indécis entre mademoiselle Pécoul et elle-même.
Tout à coup David, qui se promenait dans le salon, s'approcha d'Hyacinthe et lui dit brusquement : « A propos, ne connaissez-vous pas les deux filles de Pécoul? — Oui, murmura-t-elle déjà tout anéantie. — Eh bien, puisque vous les connaissez, dites-moi donc tout de suite laquelle il faut prendre. »
Hyacinthe pâlit, balbutia quelques mots et tomba évanouie; elle avait compris enfin toute l'amère raillerie de sa destinée.
Le pauvre vieux Sedaine, qui comprenait aussi, se
jeta à genoux devant sa fille et lui souleva la tête dans ses mains. « Qu'a-t-elle donc? demanda David avec émotion; car, s'il n'avait jamais considéré Hyacinthe comme une amante, il l'avait toujours regardée comme une sœur. — Ce quelle a? murmura Sedaine avec un triste signe de tête, si vous ne le savez pas, je ne vous le dirai pas. »
Un silence de mort suivit ces paroles.
« Ah ! mon Dieu ! poursuivit Sedaine dans sa pensée; je croyais avoir là deux enfants, est-ce que je vais les perdre tous les deux? »
David avait pris les mains d'Hyacinthe et lui parlait avec sa tendresse un peu rude.
Elle rouvrit les yeux et lui dit qu'elle était touchée de son inquiétude, mais qu'il ne fallait plus y penser.
Elle se leva lentement, se traîna jusqu'au clavecin et se remit à jouer cet air si triste et si éloquent : Une fièvre brûlante, qui était comme le De profundis de son amour.
David épousa mademoiselle Pécoul, — le type romain; Hyacinthe attendit pour mourir que le vieux Sedaine fût mort.
J'ai toujours reconnu que les beaux romans sont ceux que la destinée s'amuse à créer dans ses jours de distraction poétique. La destinée écrit en lettres de feu sur le cœur des hommes. Que d'enchevêtrements, d'éclats de rire et de péripéties dans ce livre éternel qui a pour titre la comédie des comédies!
Quand je veux lire un roman, j'étudie tout simplement la vie d'un homme heureusement doué. Poëte, artiste, grand capitaine, homme d'État, philosophe, maître d'école, pâtre, bohémien, bûcheron, chiffonnier, qu'importe, si je reconnais que la destinée a pris plaisir à le tourmenter, à l'élever au-dessus des autres hommes par l'héroïsme, par la passion, par la poésie, par la misère?
C'est surtout dans la vie des poètes et des artistes que je m'arrête avec joie; car ceux-là, s'élevant plus haut que les rois et les héros par le rêve ou par la pensée, donnent à l'étude un champ plus vaste. Ils répandent autour d'eux je ne sais quels rayons charmants qui colorent le monde où ils vivent. Avec eux, les sentiers sont plus verts, les roses plus fraîchement épanouies, les forêts plus éloquentes, les vignes plus généreuses, et, le dirai-
je, les femmes qu'ils aiment ont tout l'accent de la souveraine beauté, — quand elle sont belles.
David Téniers, — qui d'entre vous ne connaît au moins une page de son œuvre? — comme tous ceux qui arrivent à se faire un sceptre de leur talent, commença rudement sa carrière. Il avait à peine onze ans quand Rubens vint un jour à l'atelier de son père, le vieux Téniers. David barbouillait une kermesse. A la vue du grand peintre, il fut ému jusqu'aux larmes et laissa tomber son pinceau. Rubens, voyant bien qu'il lui faisait peur, daigna ramasser le pinceau et peindre lui-môme à grands traits dans l'ébauche du jeune- écolier. Dès ce jour, David Téniers sentit en lui une étincelle divine ; mais, durant plus de dix ans, il vécut comme un peintre d'enseignes, jusqu'au moment où l'archiduc Léopold le nomma son peintre ordinaire et gentilhomme de sa chambre.
Une petite aventure décida tout à fait de sa fortune.
Vers ce temps-là, un gentilhomme du duc, près de se marier, commanda à Téniers un tableau de l'Hymen. Comme le gentilhomme était passionné, Téniers, pour le contenter, mit en œuvre toutes les ressources de son génie. Il imita les grâces du Corrége et le coloris de Giorgione; il fit l'Hymen plus beau que l'Adonis antique. Jamais lignes plus pures ne s'étaient animées d'un plus charmant sourire. Téniers n'oublia pas le flambeau : jamais flambeau d'Amour n'avait jeté tant d'éclat. La veille des noces, Téniers appelle le gentilhomme à son atelier :
« Voilà, dit-il, tout ce que j'ai rêvé de plus beau et de plus aimable.
— Vous avez manqué votre coup, dit le gentilhomme en secouant la tête d'un air mécontent; j'ai une meil-
leurc idée de l'Hymen ; je le vois plus agréable et plus gai ; il manque à cette figure je ne sais quoi d'enchanteur que je sens et que je ne puis exprimer. »
En garçon d'esprit, Téniers prit aussitôt son parti.
f Vous avez raison de n'être pas content de mon tableau, il n'est pas sec, ce visage estembu; d'ailleurs, mes couleurs ne gagnent qu'avec le temps, comme toutes celles des grands maîtres. Voulez-vous que je vous rapporte ce tableau dans quelques semaines ï Puisque vous vous mariez demain, vous avez bien autre chose à faire aujourd'hui qu'à voir l'Hymen en peinture. Croyez-en ma parole, si vous trouvez à la première entrevue que je nie sois trompé, je consens à n'être pas payé. »
Le gentilhomme n'avait rien à répliquer. Il sortit de l'atelier pour aller revoir sa fiancée. Gétait.une Flamande d origine espagnole, digne du pinceau de Murillo comme du pinceau de Rubens : comme elle n'avait guère que la beauté flamande, et que son imagination n'égalait pas sa beauté, Téniers, en homme sensé, attendit un peu; il laissa au gentilhomme le loisir de voir l'Hymen sous toutes ses faces.
Enfin, au bout de trois ou quatre mois, il porta le tableau au logis du gentilhomme.
a Vous aviez raison ! s'écria celui-ci après l'avoir contemplé un instant, le temps a singulièrement embelli votre peinture. A peine si je la reconnais', le temps doit finir les meilleurs tableaux. Comme ces couleurs ont bien plus d'éclat! comme ce flambeau a bien plus de feu ! Je ne puis m'empêcher de vous dire que votre tableau a trop gagné en grâce et en agrément. Vous avouerez que cet air de tête est trop enjoué, on dirait l'Amour ; or, ne vous y trompez pas, c'est l'Hymen que vous avez voulu
peindre. Cet œil est trop vif, celte bouche est trop gaie. L'Hymen est un dieu raisonnable avant tout ; plus j'y regarde et plus je trouve que vous n'avez pas saisi son caractère.
— À merveille ! dit Téniers : comme je l'avais dit, l'Hymen s'est métamorphosé dans votre imagination; le fiancé n'est plus qu'un mari. Sachez-le donc, ce n'est pas ma peinture qui a changé, c'est vous. »
Le gentilhomme voulut se fâcher pour l'honneur do sa femme ; mais comment se fâcher contre un pareil raisonnement? 11 offrit de payer le tableau.
« Non, dit le peintre; j'ai manqué de génie en cette aventure ; accordez-moi quelques jours. »
Téniers se remit au travail; grâce à la perspective, il fit un portrait de l'Hymen qui paraissait charmant, vu de loin, et un peu renfrogné, vu de près.
L'archiduc Léopold, ayant appris l'histoire de ce portrait, exigea qu'il fût placé au bout de sa galerie. Tous les curieux, mariés ou non mariés, le vinrent admirer. Dufresny,"qui a raconté cette histoire avec tout son esprit, termine ainsi son récit : « Le duc fit placer le portrait au bout d'une agréable galerie, sur une espèce d'estrade, et, pour monter sur cette estrade, il fallait passer un pas fort glissant ; en deçà, c'était le charmant point de vue; mais, sitôt qu'on avait passé ce pas, adieu les charmes ; ce n'était plus cela. »
Cornille Schut, le pèinlre-poëte, a le premier rapporté cette petite histoire : c Ce qu'il y a de curieux, dit-il dans sa narration, c'est que ce tableau de l'Hymen a amené le mariage de David Téniers. » Voici comment : Cornille Schut était un des tuteurs d'Anne Breughel, fille de Breughel de Velours ; elle demeurait avec sa famille.
Gomme elle était aimable et belle, il prenait plaisir à la conduire à la promenade, tantôt aux ateliers de Rubens et Van Baelen, ses autres tuteurs, tantôt à la cour de l'archiduc Léopold, tantôt sur Feau ou en pleine campagne. Un jour qu'il lui montrait le tableau de Téniers, vu en deçà, notre peintre survint. Après quelques paroles sur la pluie et le beau temps, sur la poésie et la peinture, Téniers dit tout à coup à la jeune fille : <t Madame, voulez-vous passer au delà?
— Oui, dit-elle peut-être sans réfléchir.
— Je vous prends au mot, » reprit Téniers en lui offrant la main.
Anne Breughel rougit et refusa de passer. Corail le Schut prit l'aventure enpoëte plutôt qu'en tuteur. « Pourquoi ne passeriez-vous pas? dit- il en souriant.
— A quoi bon, dit-elle un peu enhardie, puisque de l'autre côté le tableau change d'effet et de couleur?
— Pour vous et pour moi, jamais! dit étourdiment le jeune peintre; ou plutôt, je vous promets de revenir tout de suite en deçà du pas fatal. »
Il survint du monde mal à propos. Téniers salua galamment et s'éloigna déjà amoureux. Le lendemain il entra, après mille détours, à l'atelier de Conulle Schut, qui peignait des camaïeux dans une guirlande de fleurs de Seghers.
« Maître Cofnille, demanda Téniers, voulez-vous me dire ce qu'il y a de mieux à faire pour plaire à une femme?
— Des Vers enthousiastes, répondit le poëte-peintre. Vous êtes donc amoureux?
— * Comme un fou, au point que l'archiduc croit que j'ai perdu la raison.
— Et amoureux de qui, messire David Téniers?
— Ne devinez-vous pas? répondit le jeune peintre. Ab ! si je savais faire des vers comme les vôtres!
— Je ne suis pas maître de la main d'Anne Breughel ; elle a deux autres tuteurs, Rubens et Van Baelen ; d'ailleurs, je la tiens pour femme résolue ; elle prendra un époux à sa guise. »
Téniers, voyant Rubens peu de jours après, lui demanda aussi ce qu'il y avait de mieux à faire pour plaire à une femme.
t Son portrait, répondit le grand peintre.
— Que n'ai-je votre talent ! s'écria Téniers avec un soupir, j'embellirais encore Anne Breughel !
— Puisqu'il est question d'Anne Breughel, allez voir notre grave ami Van Baelen, son premier tuteur ; il vous dira, en vieux philosophe revenu des passions de ce monde, ce qu'il y a de mieux à faire sur ce chapitre. »
David Téniers alla tout droit à l'atelier du vieux peintre, il le trouva peignant sur cuivre une copie de son grand tableau Saint Jean qui prêche dans le désert. Téniers l'avait vu souvent au palais de l'archiduc, il aborda tout de suite la question.
t Qu'y a-t-il de mieux à faire pour plaire à une femme?
— L'aimer, » répondit le vieux peintre.
Les trois tuteurs interrogèrent tour à tour Anne Breughel, qui n'avait pas oublié David Téniers. Il se trouva que Van Baelen avait parlé plus judicieusement que ses cotuteurs. Tous trois tinrent conseil ; on mit sur les balances le talent de Téniers et la fortune d'Anne Breughel, l'esprit de l'un et la grâce de l'autre. Après bien des débats, on se décida pour le mariage. On réunit les deux jeunes gens dans un souper chez Rubens, on
s'amusa. un peu de leur embarras; au dessert, on dit à Téniers qu'on l'avait appelé pour signer au contrat do mariage d'Anne Breughel, en sa qualité d'imitateur du vieux Pierre Breughel, son grand-pére.
En effet, un garde-notes se présenta très-sérieusement. On lui fit place au bout de la table ; il déploya son parchemin, tailla sa plume et offrit de lire son acte sur les conventions des futurs époux. David Téniers ne douta plus de son bonheur ; il offrit de signer des deux mains.
Le mariage eut lieu solennellement à quelques jours de là. L'arcbiduc, le matin même, donna son portrait en médaillon à Téniers, avec une chaîne d'or.
Cette chaîne d'or fut d'un heureux présage ; ce mariage n'eut pour Téniers que des chaînes de fleurs. Anne Breughel lui fut toujours douce et charmante; elle lui donna quatre jolis enfants, sans cesser de l'aimer comme au premier jour ; lui-même l'aima toujours avec la tendresse d'une âme ardente ; en un mot, ils ne virent jamais l'Hymen qu'en deçà du pas fatal.
Dans les premières années de son mariage, il continua d'habiter le palais de Léopold, ne travaillant guère que pour le roi d'Espagne.
Le roi d'Espagne fut si enchanté de sa façon de faire et de son agilité, qu'il fit bâtir une galerie tout exprès pour ses œuvres. D'abord, Téniers n'avait guère que copie les grands maîtres de Flandre et d'Italie : bientôt, ennuyé de suivre les maîtres à la lettre, il ne fit plus que les imiter. Ses imitations eurent une vogue singulière : on alla jusqu'à les préférer aux modèles ; il réussissait à imiter Rubens au point qu'on s'y méprenait quelquefois.
Téniers comprit que jusque-là il n'avait mis son génie
qu'au service de sa fortune et des maîtres qu'il traduisait; il voulut être à son tour un peintre original.
Dans ses heures de loisir, se rappelant les leçons de son vieux père, il créait en quelques coups de pinceau une scène prise autour de lui en pleine nature. (1 finit par abandonner tout à fait les grands sujets ; il borna son esprit, flamand avant tout, dans un horizon flamand. Il s'était lassé de voir des saints en extase, des saintes en pénitence ; il n'avait jamais rencontré de pareils tableaux sur son chemin. Assez d'autres avaient peint pour l'Église catholique, apostolique et romaine; n'était-il pas temps de représenter la créature humaine sous une autre face, dans un caractère plus humain? Puisque la peinture est le miroir de la nature, pourquoi ne pas promener ce miroir dans le chemin do la vérité? Le tableau de la joie franche et naïve, le tableau de la vie telle qu'elle est, ne doit pas être indigne de l'art. La prose a sa poésie aussi bien que les vers. Ainsi raisonnait Téniers, et, comme tous les hommes de génie, il avait raison. On au rait bien pu lui répondre que la peinture, comme la poésie,. est une fille du ciel, qui ne doit descendre que pour s'élever plus- haut ; qu'elle a pour mission de parler à l'âme le langage des dieux; qu'elle doit enseigner en même temps que séduire, ou autres paradoxes de cette force; mais comment dire à Téniers qu'il avait tort, en voyant ses paysans en gaieté?
Adrien Brauwer et Van Craesbeck avaient pris à Anvers, parmi les mariniers et les buveurs, toutes les physionomies originales ; pas un intérieur de cabaret, pas une figure plaisante qu'ils n'eussent peints à diverses reprises. David Téniers voulut aller à la conquête d'un nouveau monde; il ne fit pas grand chemin pour cela.
258 LE PARADIS RETROUVÉ. i
Entre Malines et Anvers, au village de Perck, il y avait un château à vendre, le château des Trois-Tours, vieil édifice gothique, digne d'abriter un prince. David .Téniers, qui était un prince parmi les peintres flamands, acheta hardiment le château, résolu d'y passer sa vie dans le luxe, le travail et la nature. Le lieu était bien choisi • clocher pointu, prairie, étang, enclos pittoresque, ménétriers, ivrognes, tout ce que Téniers cherchait, il le trouva à Perck et aux villages environnants. Il mena grand train : il eut des laquais et des équipages. Ce qui surprendra sans doute, c'est qu'il étudiait presque toujours les danses et les cabarets par la portière de son carrosse. II n'imitait point en cela son ami Brauwer, qui buvait et dansait avec ses modèles.
Son château devint un des plus beaux rendez-vous de chasse; l'archiduc Léopold, le prince d'Orange, le duc de Marlbotough, l'évoque de Gand, don Juan d'Autriche et autres personnages illustres plus ou moins, s'y donnaient rendez-vous. Don Juan d'Autriche passa au château des Trois-Tours plus d'une belle saison, prenant des leçons de peinture et fraternisant avec Téniers. Comme souvenir de bonne et franche amitié, il a peint, avec le talent de la patience, le portrait du fils de Téniers.
Notre peintre n'était pas seulement célèbre en Flandre et en Hollande, la reine Christine de Suède lui écrivait et lui envoyait son portrait en médaillon, orné des plus riches pierreries. La France, l'Allemagne et l'Italie se disputaient ses œuvres. Il y avait pourtant çà et là des protestations contre son talent; on sait le mot de Louis XIV : « Qu'on m'ôte ces magots de devant les yeux ! » Ce mot ne prouve rien contre Louis XIV ni contre Téniers. Le grand roi, qui n'avait jamais vu que des courtisans en
longues perruques, en fines dentelles et en habits brodés, ne pouvait croire qu'il y eût quelque part, en Flandre ou ailleurs, une créature humaine pareille à celle que peignait Téniers.
Cependant ce peintre grand seigneur n'étudiait pas toujours en carrosse; dans ses kermesses, nous le voyons quelquefois assis au bout d'une table rustique, entre sa femme et ses enfants, suivant d'un regard pénétrant* tous les jeux de physionomie des buveurs éparpillés autour de lui; il lui arrive même de verser à boire à ses modèles, mais d'une main blanche et dédaigneuse, qui contraste singulièrement avec cette belle action.
Son grand train le ruina deux fois. A sa première ruine, il se contenta de travailler la nuit; il n'en supprima point pour cela un seul cheval ni un seul domestique ; il n'en reçut pas moins des Excellences de tous les pays, qui se croyaient, au château des Trois-Tours, dans un château royal. Le travail rétablit ses finances. On assure qu'il produisit jusqu'à trois cent cinquante tableaux dans une seule année. Mais, à force de produire-, il désespéra les chalands : ses œuvres tombèrent de prix; bien des tableaux restèrent suspendus aux lambris dorés de l'atelier. Alors ne sachant plus comment se tirer d'affaire, on rapporte que Téniers, de complicité avec sa femme et ses enfants, se fit passer pour mort. On éleva un mausolée dans le jardin ; Anne Breughel revêtit un habit de deuil; enfin la comédie fut jouée si bien, que le dénoûment prévu arriva. Les tableaux de Téniers quadruplèrent de prix; ce que voyant, Téniers sortit de son atelier et reprit encore son beau train de vie. Mais c'est là un conte de biographe anecdotique. Téniers, avec ses sentiments religieux, n'eût jamais consenti à jouer ainsi
la comédie de la mort. D'ailleurs, Anne Breughel, cette épouse adorée et adorable, cette mère si tendre et si pieuse, n'eût jamais voulu profaner les larmes du veuvage *.
David Téniers a peint quelques pages de sa vie au château des Trois-Tours. Un de ses plus jolis tableaux, trèsadmiré au dix-huitième siècle, dans le cabinet du duc de La Vàllière, le représente avec sa famille sur la terrasse de son château. Son costume est flamand et espagnol. Il joue du violoncelle avec bonne grâce et d'un air mélancolique. Anne Breughel ouvre devant lui un livre de musique. Le plus jeune de leurs fils s'épanouit naïvement entre eux : l'aîné, qui a dix à douze ans, vient du château, apportant un verre et une cruche. Son frère, Abraham, dragé fièrement dans son manteau, le chapeau sur la tête, à demi masqué par une porte, observe gravement ce tableau. Un singe, grimpé sur un petit mur, semble écouter la musique avec charme. Madame Téniers est simplement vêtue : des cheveux qui tombent en boucles, une guipure au corsage, un sourire de mère, voilà touto sa parure.
Un autre tableau de famille, la Diseuse de bonne aventure, représente Anne Breughel écoutant les prédictions d'une horrible bohémienne qui lui tient la main. Ou est en pleine campagne. Téniers est présent: D'un coté du -groupe, on voit son fils qui s'éloigne et entraîne un grand lévrier; de l'autre côté, d'autres bohémiens, dignes do Callot, font une halte pour attendre leur compagnonne.
* Sous l'empire, quatre vaudevillistes, qui n'ont pas eu de l'esprit comme quatre, ont, à propos de ce conte, gâté à plaisir, dans un méchant cadre, la riche et belle figure de Téniers.
Toutes les physionomies sont vivement accentuées : madame Téniers a l'air de douter des prédictions de la si bylle, qui sans doute lui promet une longue vie.
Le château des Trois-Tours domine un grand nombre de paysages du peintre; mais Téniers voulut lui consacrer un tableau tout entier. Il a quelque chose d'imposant dans ses vieilles tours inégales. 11 est baigné par un étang où s'inclinent le roseau et le nénuphar. Téniers s'est peint sur le pont avec sa femme et ses enfants. Dans un autre tableau, il s'est peint voguant sur l'étang dans une nacelle ; des chiens le suivent à la nage '.
Il était en plein bonheur quand il vint à perdre sa femme ; son affliction fut des plus grandes. Le château des Trois-Tours, si égayé par son amour passé, se transforma en un tombeau vaste et glacial. La nature, son atelier ordinaire, ne lui parla plus. que des grâces et des vertus d'Anne Breughel. Comme, selon son contrat do mariage, il devait, à la mort de sa femme, abandonner tout son bien à ses enfants, il se trouva pauvre comme au point de départ. Ses enfants n'eussent point exigé que les clauses du contrat fussent accomplies en leur faveur; mais David Téniers, malgré les représentations de tout le monde, voulut se déposséder dans l'année même de son veuvage, disant qu'il ne voulait pas vivre sur un bien d'orphelins. Le château des Trois-Tours fut donc mis en vente. Un conseiller au parlement de Brabant, Jean de Fresne, l'acquit en deniers payables aux enfants du pein-
1 Abraham a laissé un beau portrait de David Téniers, peint au château des trois Trois-Tours. Quoique drapé à l'espagnole, en dépit de ses cheveux bouclés, de sa fine moustache, de sa fraise pompeuse, de ses manchettes et de ses éperons David Téniers a toujours l'air d'un riche paysan de la Flandre.
tre, à leur majorité. Téniers se retira à Bruxelles en trèspetit équipage. Il conserva pourtant un cheval, ne pouvant peindre qu'au retour de la promenade en pleins champs.
A peine si on voulait croire à cette métamorphose. Naturellement il vendit ses tableaux à moitié prix. On n'osait marchander avec le grand seigneur; avec le peintre redevenu pauvre, on craignait toujours d'offrir trop d'argent. D'ailleurs la fortune se lasse de sourire aux mêmes visages. Téniers vivait solitairement; il tournait ses idées vers l'ombre de sa chère Anne et versja religion chrétienne; il veillait avec sollicitude sur ses enfants au collège. Il commençait à trouver un certain charme dans la mélancolie du passé; il s'était remis au travail avec l'ardeur de sa première jeunesse, quand une aventure toute romanesque le ramena à sa vie ancienne.
Plusieurs fois déjà, dans ses courses à cheval, il était allé rêver à Perck, en vue du château.
Un soir, par la grille du jardin, il vit apparaître une jeune dame dont la figure avait quelques airs d'Anne Breughel. Dans sa douce surprise, il laissa aller la bride de son cheval. Il suivit d'un regard ardent cette gracieuse apparition, qui était comme un songe du passé. La jeune dame disparut presque au même instant dans une allée touffue conduisant au château. Téniers regardait toujours, tantôt le château, tantôt l'étang, tantôt l'allée touffue. <r Ah ! ma pauvre Anne Breughel, tu n'es pas morte pour moi! dit-il tristement. Non, reprit-il, non, tu n'es pas morte; je te retrouve partout ici, sous ces mêmes arbres, à cette même fenêtre, dans cette même nacelle qui a promené tant de bonheur. » Tout en parlant ainsi, le pauvre peintre ne voyait pas que son cheval, qui
avait ausôi ses souvenirs, prenait Dut doucement le chemin des écuries. Sur le pont, Téniers ressaisit la bride en soupirant. « Non, non, mon noble ami, nous n'avons même plus de droit de pied-à-terre dans ce château.
Ce jour-là Téniers rentra plus triste que de coutume à son logis.
« Pourquoi ai-je vendu ce château? disait-il avec amertume; au moins là je serais en quelque sorte plus près de ma chère Anne, je m'imaginerais encore la voir et l'entendre. »
Le lendemain il ne put s'empêcher de retourper à Perck. Le conseiller, l'ayant rencontré au bord de l'étang, le pria d'entrer au château et de s'y considérer toujours comme le maître. 11 fut présenté à Isabelle de Fresne. C'était une jeune fille blonde et blanche, qui s'ennuyait dans la solitude, quoique dans un château. Elle avait le regard bleu d'Anne Brcughel. Téniers en eut des battements de cœur. Elle peignait un peu; le peintre offrit de lui donner une leçon. Une giboulée vint fondre sur le château ; le conseiller retint Téniers, qui ne fut pas fâché de ce contre-temps. Le souper fut très-gai. Le pauvre peintre se croyait presque revenu à son ancienne splendeur. La douce figure d'Anne Breughel manquait au tableau; mais Isabelle de Fresne avait bien du charme.
« Quelle fâcheuse idée vous a pris de quitter ce château ! dit le conseiller au dessert. Pour augmenter le patrimoine de vos enfants, je le sais; mais c'est pousser trop loin l'amour paternel. A un génie tel que le vôtre il faut un palais pour asile.
-— Mon vrai palais, c'est la nature, dit le peintre en jetant un regard d'envie sur les lambris dorés du château des Trois-Tours»
— Mon vœu le plus cher, monsieur Téniers, serait de vous voir ici plus souvent.
— En vérité, monsieur le conseiller, je serais fier de vivre en si bonne et en si belle compagnie; mais le temps des fêtes est passé pour moi. J'ai été un grand seigneur et un peintre, aujourd'hui je ne suis plus qu'un peintre, toute ma joie est sur ma palette. Je peindrai encore le bonheur, mais le bonheur des autres. »
Disant cela, Téniers regardait tendrement Isabelle. La jeune fille rougit et parla d'autre chose.
Le lendemain, Téniers se leva dès l'aube pour retourner à Bruxelles.
Pendant que son cheval mangeait Yavoine, il alla se promener au bord de son étang bien-aimé. La matinée était des plus fraîches et des plus agréables ; un vent léger secouait la brume au-dessus des prairies de Vilvorde. Grâce à l'orage de la veille, la campagne répandait l'odeur pénétrante des herbes et des buissons; le soleil levant blanchissait les tours et la cime des arbres. Téniers s'appuya contre le tronc d'un saule pour regarder tour à tour l'étang et le château: il était perdu dans ses souvenirs, quand tout à coup, levant les regards pour la vingtième fois vers la fenêtre adorée où s'appuyait Anne Breughel durant les beaux soirs, il vit apparaître son image comme par enchantement. C'est bien elle avec ses blonds cheveux tombant en longues boucles; voilà bien cette figure pensive où la grâce sourit. Il allait tendre les bras, quand il reconnut Isabelle de Fresne. « Hélas ! dit-il en baissant la têle, ce n'est pas elle, et pourtant... »
Il rentra au château, monta à cheval et partit lentement. Durant toute une semaine il ne fit rien de bon. Il
voulut peindre le portrait d'Isabelle de Fresne ; mais c'était une œuvre au-dessus de ses forces. A peine ébauché, ce portrait lui rappelait en même temps Anne Breughel et Isabelle de Fresne; ces deux charmantes images étaient pour jamais enchaînées sous son regard. Il chercha des distractions, craignant de devenir amoureux; il fit un voyage en France-, il partit même pour l'Italie; mais, à peine à Lyon, l'amour lui fit rebrousser chemin. A son retour, il trouva une lettre du conseiller, qui se plaignait de son oubli. « Venez, monsieur, nos paysans c eux-mêmes sont en souci de voir leur seigneur, et ma i fille Isabelle trouve que ce n'est pas assez de prendre f une seule leçon de peinture, même d'un maître tel que « vous. » Téniers partit aussitôt pour Perck. Le conseiller le pria avec instance de passer au château le reste de la saison ; Téniers s'y installa à toute aventure, ne sachant s'il était plus heureux pour lui de fuir Isabelle que de la voir sans cesse.
Par hasard sans doute, la jeune fille avait depuis peu pour suivante une des caméristes d'Anne Breughel ; ce fut une autre illusion pour le pauvre Téniers, qui, en la rencontrant, voulut toujours lui demander si sa femme était à la promenade, sur l'étang ou dans la prairie. Cette fille, par habitude sans doute, habillait sa nouvelle maîtresse comme l'ancienne : c'était la même coiffure, la même plume au chapeau, les mêmes dentelles, les mêmes couleurs. Téniers s'imaginait souvent rêver à la vue de ce souvenir vivant, si doux et si triste. Plus d'une fois, en baisant la main d'Isahelle de Fresne, il croyait ressaisir son bonheur passé; chaque jour il découvrait de nouvelles ressemblances; hier c'était la main, aujourd'hui c'est le pied ; demain elle chantera et il s'écriera avec
transport : « C'est Anne qui chante. » Jamais l'illusion n'a été si puissante : il faillit devenir fou. # A certaines heures, il s'éloignait en toute hâte du château, dans la crainte de ne plus pouvoir maîtriser son cœur.
« Qu avez-vous donc, mon hôte? lui demandait le conseiller, frappé de ses distractions inquiètes ; est-ce que notre façon de vivre ne vous plaît pas? votre mine ne fait pas honneur à notre maître-d'hôtel.
— Je veux rouvrir une porte qui s'est fermée à jamais, i répondit Téniers.
Un soir, après le coucher du soleil, comme il était assis au bord de l'étang, secouant du pied les roseaux, évoquant les gracieuses images du souvenir, Isabelle de Fresne et sa suivante vinrent à passer dans la nacelle. Grâce à la nuit tombante qui jetait un voile léger, grâce à sa rêverie nuageuse, grâce à un grand chien qui suivait la nacelle à la nage, comme au beau temps, Téniers ne fut plus maître de lui. La nacelle touchait les roseaux, il s'y élança tout éperdu.
« Anne ! Anne ! s'écria-t-il . — Isabelle, pardonnez* moi , reprit-il aussitôt, en tomhant agenouillé aux pieds de la jeune fille.
— Eh bienl oui, Anne Breughel, si vous voulez, » lui dit-elle avec entraînement.
Isabelle, un peu romanesque, avait aimé Téniers; touchée de ses regrets pour Anne Breughel, elle avait entrepris de les adoucir, en arrivant peu à peu, à force d'illusions, à prendre la place de cette femme adorée.
Trois semaines après, Téniers épousa la fille du conseiller. Il revint habiter le château des Trois-Tours et reprit la 'façon de vivre de son meilleur temps. Isabelle de Fresne, séduite par son génie rustique et ses nobles
manières, lui fut dévouée jusqu'à la passion. Elle savait qu'elle lui rappelait sa première femme : loin de s'en plaindre et de s'en irriter, elle avait pris à peu près les habitudes d'Anne Breughel, avec cet héroïsme de l'amour qui s'enorgueillit de ses lâchetés. Aussi Téniers, ravi d'avoir retrouvé une si brave femme, l'aimait pour elle et pour Anne Breughel.
Mais à peine avait-il remis le pied dans le paradis qu'il en fut exilé pour jamais : Isabelle de Fresnc mourut à vingt-deux ans.
« Hélas ! disait souvent David Téniers, on ne retourne pas la page du bonheur. »
ROMAN SUR LES RIVES DU LIf.NON
MASCARADE GALANTE peinte a l'école de watteau *
En 1672, madame Deshoulières, déjà surnommée la dixième Muse, quitta, avec ses deux filles, les prés fleuris qu'arrose la Seine, pour aller, disait-elle, rejoindre M. Deshoulières. M. Deshoulières était en Guyenne, présidant aux fortifications sous les ordres de Louvois : madame Deshoulières alla en Dauphiné.
La dixième Muse était célèbre par sa beauté comme par
1 La publication de ce romm par l'ancienne Revue de Paris Gt parquer l'auteur au milieu des bergers d'Arcadie, lui qui n'a jamais vu passer un troupeau de moutons sans apprécier le mot de Louis XYI : a Les belles côtelettes qui se promènent là-bas ! »
Ce roman n'a pas été inspiré par les bergers d'Arcadie ni par les bergers de Florian. Il a été écrit un soir par l'auteur en regard d'un tableau de Watteau, le grand maître moqueur des mascarades champêtres.
DÂPHNIS ET DÂPHNÉ. 209
son esprit. Avec ses trente-huit ans, elle était jeune encore par la grâce et par le cœur. Elle laissait sur son chemin des Céladons sans nombre ; mais, heureusement pour H. Deshouliéres, tout finissait par des moutons.
Mesdemoiselles Deshoulières, Madeleine et Bribri, étaient de jolies filles de dix-sept à dix-huit ans, bercées dans les innocentes bergeries de leur mère ; elles croyaient à toute la poésie des rimes bucoliques ; elles s'imaginaient voir dans leur voyage des pasteurs couronnés de roses et jouant de la cornemuse, des danses de bergères et de naïades sur les verdoyants rivages.
Elles débarquèrent toutes les trois sur les bords du Lignon, en avril, au château de madame d'Urtis. La saison, quoique un peu pluvieuse, avait des matinées magnifiques. Aussi nos voyageuses se levaient de bonne heure pour fouler ce gazon encore ému des pas d'Astrée, cette source limpide, miroir de la bergère, ces bocages tout retentissants des plaintes de Céladon.
Durant une des premières promenades, Madeleine Deshouliéres, impatiente de voir quelqu'une des idylles rimées par sa mère, lui demanda ingénument si elles ne rencontreraient pas une seule bergère sur les rives du Lignon. Madame Deshoulières voyait depuis un instant un pâtre et une vachère qui jouaient au jeu divertissant du pied de bœuf; elle cherchait à peindre ce joli tableau ; aussi répondit-elle à Madeleine par des vers.
a On a bien raison de dire, murmura Madeleine, que les tableaux de la nature sont plus beaux dans le lointain. Est-il jamais croyable que c'est là une bergère, une bergère du Lignon? »
La vachère était tout simplement une pauvre petite paysanne mal peignée, des yeux clignotants, avec des
mains fabuleusement épatées, une bouche sans fin. Le berger était digne de répondre à la bergère ; pourtant il y avait sur sa figure rondelette je ne sais quoi de naïf et d'heureux, la bêtise épanouie, qui faisait plaisir à des yeux parisiens. Madame Deshoulières, qui voyait toujours par le prisme d'Honoré d'Urfé, poursuivait poétiquement son tableau.
f Le métier que vous faites là est bien gentil, n'est-ce pas, mon enfant? dit Madeleine à la petite paysanne.
— Oh! que nenni, ma belle demoiselle : je ne gagne pas l'eau que je bois; et puis, le soir, j'ai encore des coups de bâton par-dessus le marché.
— Et vous! reprit Madeleine en se tournant vers le pâtre, qui s'éloignait tout rougissant.
— Pour moi, dit-il en bégayant un peu, c'est une au tre affaire : je suis nourri et logé, mais je mange du pain noir et je couche à la belle étoile.
— Il n'est pas trop bête, dit Bribri. Où sont donc les moutons?
— 11 n'y a plus de troupeau, » dit le jeune pâtre.
En sa qualité de poëte bucolique, madame Deshoulières se gardait bien de regarder et d'entendre. Elle ne voyait que les amours d'Astrée; elle n'entendait que les chansons du vieux roman.
De retour au château, Madeleine et Bribri se plaignirent de n'avoir pas vu de troupeau ni de bergère.
c Est-ce que vous y tenez? dit madame dTrtis en souriant.
— Beaucoup, dit Bribri; nous espérions vivre ici de la vie des bergères; j'ai apporté tout l'attirail rustique.
— Moi, dit Madeleine, j'ai, là vingt aunes de ruban
rose et vingt aunes de ruban bleu pour orner ma houlette et mes brebis.
— Eh bien , mes belles blondes, il y a une douzaine de moutons broutant au bout du parc : prenez avec eux la clef des champs, allez les conduire sous les aunes du grand parc. »
Madeleine et Bribri bondirent de joie; elles prirent à peine le temps de déjeuner. « Elles s'attifèrent coquettement, écrivait madame Deshouliêres à Mascaron ; elles coupèrent elles-mêmes une houlette dans le parc ; elles l'enjolivèrent de rubans. Madeleine fut pour le ruban bleu, Bribri pour le ruban rose. Oh! les gentilles bergerettes! Elles passèrent plus d'une heure à chercher un nom qui leur plût; enfin, Madeleine fut pour Amaranthe, Bribri pour Daphné. C'est un nouveau baptême où Ton s'est bien passé de vous. Je viens de les voir au travers des arbres, qui glissaient légèrement le long du ruisseau d'amour. Pauvres bergerettes, prenez bien garde aux loups.»
Ainsi donc, dès l'après-midi du jour même, Madeleine et Bribri, c'est-à-dire Amaranthe et Daphné, en jupe de soie grise, en corset de satin, cheveux bouclés à l'aventure, houlette à la main, conduisaient dans les prés les douze moutons du château d'Urtis. Le troupeau, qui avait grand'faim ce jour-là, fut très-capricieux et très-indocile. Les deux bergères prenaient toutes les peines du monde pour le borner dans le bon chemin : c'était un charmant concert de cris argentins, de clairs éclats de rire, de bêlements et de chansons. Les heureuses filles ! elles respiraient le bonheur dans l'âme de la nature. Elles couraient follement, elles se jetaient sur l'herbe parfumée, elles se regardaient dans les eaux limpides du Lignon,
elles cueillaient les primevères à pleines mains. Le troupeau n'y perdait rien ; de temps en temps le plus rusé mouton, se voyant gardé par de si folâtres bergères, s'en donnait à belles dents à quelque blé du voisinage. « C'est à toi, celui-là, disait Amaranthe. — C'est à toi, » disait Daphné. Elles convinrent de faire le partage , d'orner les uns de colliers bleus et les autres de colliers roses. Chaque bête eut son nom : Mélibée, Jeanneton, Robin, Blanchette, et ainsi des autres.
Au coucher du soleil, les bergères ramenèrent leur petit troupeau en passant par l'abreuvoir ; madame Deshoulières pleurait de joie.
f Ah! mes chères filles, dit-elle en les baisant sur le front, c'est vous qui avez fait une églogue, et non pas moi.
— En vérité, dit madame d'Unis en s'asseyant sous les saules de l'abreuvoir, il ne manque rien au tableau.
— 11 y manque un chien, dit Daphné.
— Il y manque un loup, » murmura la belle Amaranthe en rougissant.
Non loin du château d'Urtis, le vieux manoir de Laugevy élevait ses tourelles aiguës au-dessus des petits bosquets environnants. Là, vivaient très-retirés du monde, M. de Langevy, sa vieille mère et son jeune fils. M. de Langevy avait lutté contre tous les orages et tous les contre-temps de la vie humaine ; il se reposait dans le si-
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lence des solitudes, regrettant sa femme et sa jeunesse, sa vaillante épée et ses aventures. Son fils, Hector-Henri de Langevy, avait étudié chez les jésuites à Lyon jusqu'à dixhuit ans ; accoutumé aux caresses de sa grand'mère, il était revenu depuis trois à quatre ans, résolu de vivre dans sa famille, sans souci des gloires guerrières qui avaient enivré son père. M. de Langevy, tout en condamnant cette façon de vivre, qu'il jugeait mauvaise pour la jeunesse, laissait Hector libre; seulement il l'obligeait à chasser, voulant, disait-il, que son descendant ne perdît pas toutes les prérogatives de la guerre^La chasse n'amusait pas trop Hector; passe encore s'il avait pu chasser sans ce lourd fusil de son aïeul qui lui faisait peur, mais qui ne faisait pas peur au gibier. Ce terrible chasseur, après six mois de promenade, ne pouvait encore, sans trembler, entendre le hattement d'ailes des perdrix. N'allez pas croire qu'Hector perdît son temps: il s'égarait dans les fraîches et souriantes rêveries, il voyait déjà à l'horizon poindre l'aurore de l'amour. Il était aux beaux jours de cet âge d'or où le cœur ne frémit encore qu'à l'espérance, où l'âme, plus ravie qu'enivrée, s'en va voltigeant, comme l'abeille qui butine, delà fleur à l'étoile, de l'ombrage au rayon, de la fontaine qui murmure à la colombe qui roucoule, du bosquet qui chante à la femme qui soupire ; seulement Hector cherchait encore en vain la femme qui soupire dans les allées presque désertes du Forez. Au château de Langevy il n'y avait qu'une gouvernaute hors d'âge et une servante joufflue indigne d'un cœur qui s'ouvre sur les bords du Lignon. Il comptait beaucoup sur une jeune cousine parisienne qui devait passer la belle saison chez son père. En attendant, il se promenait le fusil sur l'épaule, heureux d'espérer, heureux du prin-
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temps, heureux de rien, comme lé sont, à certains beaux jours de la jeunesse, les pauvres créatures du bon Dieu.
Vous devinez ce qui arriva. Un jour qu'il se promenait lentement, suivant sa coutume, perdu dans son monde imaginaire, il faillit à tomber dans le Lignon. k force d'aller toujours droit devant soi, sans souci des haies et des barrières, il se trouva, sans y penser, au-dessus du ruisseau, le pied levé pour avancer encore. Il demeura ainsi troublé, la bouche béante, durant quelques secondes. De l'autre côté du Lignon, dans les prés du château d'Unis, il avait vu soudain, comme par enchantement, nos deux charmantes bergères qui le regardaient à la dérobée. H rougit jusqu'aux oreilles tout en se demandant s'il devait avancer ou rebrousser chemin. S'en aller, c'était bien maladroit ; pourtant il ne pouvait pas, pour sauver son honneur, se jeter à l'eau. Et, d'ailleurs, une fois de l'autre coté, oserait-il s'approcher plus près des deux bergères? Sans doute il prit le parti le plus sage : il s'assit dans les roseaux, déposa son fusil et regarda paître les moutons. À vingt ans, l'amour va comme une flèche;. Hector se sentit soudain éperdument épris d'une des bergères. 11 ne savait pas laquelle ; mais qu'importe ? il était amoureux. S'il avait eu vingt ans de plus, il les eût adorées toutes les deux du même coup : c'eût été presque aussi sage.
Cependant Amaranthe et Daphné avaient rougi à leur tour de la demi-rencontre; elles penchaient la tête avec une langueur attrayante; elles ne disaient plus rien. Enfin Amaranthe, plus folâtre et plus rieuse, reprit son babil et sa gaieté.
<t Vois-tu, Bribri, je veux dire Daphné, c'est un dieu de la fable ; c'est Narcisse qui regarde son image.
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— Dis p'uîot que c'est ton image qu'il regarde, dit Daphné en rougissant encore.
— C'est Pan qui soupire dans les roseaux en attendant que tu te métamorphoses en flûte, ma pauvre Daphné.
— Vous vous trompez, ma sœur, c'est Endymion qui poursuit la bergère Amaranthe.
— Du train dont il y va, il la poursuivra longtemps. S'il n'était pas si rustique, il serait bien gentil avec ses longs cheveux bruns; sais- tu qu'il y a près d'une heure qu'il est là! il va prendre racine comme les hamadryades.
— Le pauvre garçon ! murmura Daphné d'un air naïf; il a l'air de bien s'ennuyer là-bas tout seul.
— 11 va venir nous voir, c'est bien simple; nous lui donnerons une houlette et un chapeau de fleurs.
— C'est vrai, il nous faut un berger, dit Daphné avec un charmant sourire d'innocence. Oh! non, reprit-elle aussitôt par jalousie ; c'est bien heureux, en vérité, qu'il passe une rivière entre nous.
— J'espère bien qu'il finira par trouver un pont per passa lou riou d'amor. »
Or, à cet instant plus que jamais, Hector songeait à passer le ruisseau d'amour; il respirait avec un charme jusque-là inconnu les parfums enivrants de la violette et de la primevère, des roseaux et des herbes humides. Tout en cherchant des yeux un passage quelconque, il vit un vieux saule à demi renversé sur le ruisseau : avec un peu de hardiesse et d'agilité, c'était un pont agréable et poétique. Hector voulut s'y hasarder : il se leva avec résolution; il alla droit au saule sans broncher; arrivé là, il ne put s'empêcher de songer qu'en cet endroit et à cette saison le ruisseau était assez profond. Enfin il grimpa au
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tronc, se glissa au bout dune branche inclinée et se jeta avec assez de bonheur sur la prairie du château d'Unis. Il if avait qu'un chemin à suivre, c'était d'aller sans détour vers les bergères de la prairie. Il avança bravement, étourdissant de son mieux sa timidité enfantine. Il aborda le premier mouton du troupeau par des caresses insidieuses. Après quoi, ne se trouvant plus qu'à quelques pas d'Amaranthe, il s'inclina avec un sourire inquiet.
c Mademoiselle...»
Il fut soudainement interrompu par une petite voix claire:
« Il n'y a point de mademoiselle ici, il y a la bergère Daphné et la bergère Amaranthe. »
Hector, qui avait une galanterie sur les lèvres pour la belle demoiselle qui gardait les moutons, ne sut plus trop que dire à la bergère. Il s'inclina une seconde fois.
« Belle Amaranthe et belle Daphné, daignez permettre à un humble mortel de fouler le gazon de vos prés.
— Cela n'est pas trop mal trouvé, » murmura la railleuse Amaranthe avec un sourire moqueur.
Daphné, plus charitable et plus touchée de la galanterie du chasseur, lui répondit en baissant la tête :
« Oui, monsieur, il ne tient qu'à vous de fouler cette herbe en passant...
— Nous allons même vous faire les honneurs de chez nous, poursuivit Amaranthe , nous offrons à votre seigneurie un siège de verdure.
— * Je suis trop heureux de me jeter à vos pieds, » s'écria Hector en s'agenouillant à demi.
Mais il avait mal choisi la place; il brisa sous son genou la houlette de Daphné.
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« Ah! mon Dieu! ma pauvre houlette I dit-elle avec un soupir.
— Je suis désolé, dit Hector; j'irai vous en couper une autre là-bas, dans la frênaie; mais celle-ci vous était chère sans doute; elle vous venait d'un berger peut-être. Que dis-je? d'un berger! d'un prince plutôt, car vousmêmes vous êtes des princesses ou des fées.
— Nous sommes simplement des bergères, reprit A ma • ranthe.
— Vous êtes simplement de belles dames de Paris prenant l'air de la campagne au château d'Urtis. Le ciel en soit loué! car, dans mes promenades au vallon, je vous verrai de loin si je n'ose vous voir de près; je vous verrai apparaître au travers des arbres comme des enchante-
— Oui, nous sommes des Parisiennes, mais pour toujours retirées du monde et de ses bruits trompeurs. i>
Amaranthe avait dit ces derniers mots en déclamant un peu.
« C'est s'y prendre de bonne lieure, dit Hector en souriant; vous avez donc bien à vous plaindre du monde?
— C'est là notre secret, monsieur le chasseur. Mais vous, est-ce que vous vivez aussi en jeune ermite?
— Moi, belle Amaranthe, j'ai toujours rêvé avec délices la vie heureuse des bergers; mais j'avoue que je no croyais plus aux jolies bergères. Puisque je vous ai rencontrées, je vais retomber plus avant dans la joie de mes rêves. Ah! que ne puis-je garder avec vous les moutons? »
Les deux jeunes filles ne savaient d'abord que répondre; le loup allait un peu vite à la bergerie. Daphné prit enfin la parole :
« Notre troupeau est bien petit, et il est déjà bien assez mal gardé comme cela.
— Quel bonheur pour moi de devenir Daphnis, de vous chanter un lai d'amour ou un chant de mai, de vous cueillir des bouquets et de vous tresser des couronnes!
— N'en parlons plus, dit Amaranthe un peu inquiète de l'ardeur soudaine de Daphnis ; voilà le soleil qui se couche, nous allons retourner au parc. Adieu, monsieur, ajouta-t-elle en se levant pour partir.
— Adieu, Daphnis, » murmura la tendre Daphné tout émue.
Hector n'osa pas les suivre, il demeura plus d'un quart d'heure debout dans la prairie, le regard fixé sur elles d'abord, ensuite sur la porte du parc d'Urtis. Son cœur battait violemment, toute son âme fuyait sur les traces des bergères. « Adieu, Daphnis, m'a dit Daphné! j'entends encore cet adieu si doux. Qu'elle est jolie! qu'elles sont jolies! Amaranthe a plus de grâce, mais Daphné est plus touchante. Les beaux yeux ! les blanches mains! le doux sourire! Et ce charmant costume si simple et si coquet ! ce blanc corset que je n'osais regarder ! cette jupe de soie qui ne pouvait cacher le bout de ces jolis pieds mignons! C'est Diane, c'est Vénus, c'est un enchantement, j'en deviendrai fou. Ah ! ma cousine, vous auriez dû venir plus tôt ! »
Le soleil s'était couché dans un lit de nuages de pourpre ; le rossignol jetait sa note perlée; le feuillage de mai était tout frémissant aux brises printanières qui répandaient les parfums enivrants de la prairie ; près de rentrer à sa ruche, l'abeille bourdonnait plus joyeuse ; la cigale dansait aux premières chansons nocturnes du grillon. Au fond de la vallée, le petit pâtre mêlait sa voix
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fraîche au concert rustique ; les raines jetaient leurs accents mélancoliques sur les rives du Lignon, qui racontait doucement, sous le mystère des roseaux, les plaintes de Céladon et les soupirs d'Astrée. Ce n'étaient que chansons, frémissements, parfums secoués, hymnes amoureuses. Hector n'avait pas assez de place dans son cœur pour toutes ces joies de la nature, a Demain, dit-il en baisant la houlette brisée de Daphné, demain je reviendrai. »
Le lendemain, Hector erra, dans la matinée, le long des rives du Lignon, ayant en main une houlette fraîchement coupée. Il regardait à chaque instant vers la porte du parc d'Unis, espérant y voir apparaître les gracieuses images de la veille. Enfin, vers midi, un agneau, s'élançant de cette porte, bondit gaiement dans la prairie ; les onze autres bêtes de la bergerie le suivirent d'un même bond, aux éclats de rire argentins d'Amaranthe. Daphné ne riait pas. Dès qu'elle eut mis un pied sur le seuil, elle regarda à la dérobée vers le ruisseau : « Je l'avais deviné, murmura-t-elle, Daphnîs est revenu. » Or Daphnis, ne pouvant contraindre sa joie, allait déjà au-devant des deux bergères, lorsqu'il fut subitement arrêté dans sa route par madame Deshoulières et madame d'Urtis. En rentrant la veille, Amaranthe avait, au grand dépit de Daphné, raconté mot à mot comment un jeune chasseur était venu, non pas en chasseur qui demande son chemin, mais en chasseur qui veut faire son chemin dans les
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cœurs. Madame d'Unis n'avait pas douté que ce ne fût le jeune de Langevy. Âmaranthe ayant ajouté qu'elle était bien sûre, malgré ce que pouvait dire Daphné, qu'il reviendrait le lendemain, tout le monde voulut être de la partie. Hector eût bien voulu s'en aller ; deux femmes, passe encore; mais quatre! Pourtant il tint bon, il attendit de pied ferme et salua les dames en garçon assez résolu. On lui rendit trois gracieux saluts; Daphné seule passa sans s'incliner, ce qui lui sembla d'un bon augure. Ne sachant trop comment engager la conversation, perdant d'ailleurs un peu la tête, il hasarda d'offrir sa houlette à Dapbné. N'ayant pas de houlette ni de raisons pour refuser, elle la "prit d'une main tremblante, tout en regardant madame Deshoulières.
« J'ai cassé hier la vôtre, charmante Daphné ; mais pourtant elle n'est pas perdue, j'en ferai des reliques précieuses.
— Monsieur de Langevy, dit madame d'Urtis d'un air aimable, puisque vous faites tant que de garder les moutons avec ces demoiselles, venez donc avec elles, dans une heure, goûter au château.
— J'irai partout, jusque dans la bergerie, dit étourdiment Hector.
— C'est Bien dit, reprit madame d'Urtis ; je retourne tout de suite faire battre le beurre, pétrir la galette et tamiser le fromage : un goûter des plus simples, mais un goûter d'amis.
— En un mot, un goûter de bergères, » dit madame Deshoulières.
Daphné s'était éloignée lentement, pressant, sans y penser, la houlette contre son cœur; elle alla jusque sur la rive, entraînée par je ne sais quel vague sentiment
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mystérieux qui voulait de la solitude. Un jeune agneau, le plus gentil et le plus blanc du troupeau, déjà accoutumé à ses douces caresses, l'avait suivie comme un chien fidèle ; elle glissa la main sur cet agneau tout en se retournant vers sa mère. Elle vit avec une certaine surprise madame Deshoulières et Hector devisant ensemble comme d anciens amis, pendant que madame d'Urtis et Amaranthe se poursuivaient comme deux folles vers le parc. Elle s'assit sur l'herbe fraîche de la rive, vis-à-vis des roseaux où elle avait vu Hector la veille. Se voyant bien seule au moins pour une minute, elle osa regarder la houlette. C'était un jet de frêne d'une belle venue, enjolivé d'un bouquet rustique et d'un nœud de rubans assez mal fait. Comme Daphné voulut y retoucher, elle entrevit avec effroi un billet caché dans le bouquet. Que faire do ce billet? le lire? Mais c'était dangereux ; son confesseur ne prescrivait pas cela, sa mère était là qui pouvait la surprendre. Ne pas le lire, c'était bien plus simple; ne savait-elle pas à peu près ce que disait ce billet? D'ailleurs à quoi bon le savoir? Ne pas le lire, c'était donc bien plus sage ; elle le lut : vous auriez fait comme elle, madame. Ce n'était pas un vulgaire billet en prose, voyez plutôt :