‹ Philosophes et comédiennes (volume 2)Chapitre 28 sur 31 · A LA BERGÈRE DAPHNÉ · texte numérisé non relu

A LA BERGÈRE DAPHNÉ

Le plus beau jour du mois de mai Fut le plus heureux de ma vie ; Le beau dessein que je formai Le plus beau jour du moi de mai !

Je vous vis et je vous aimai :

Si cet amour fut votre envie, Le plus beau jour du mois de mai Fut le plus beau jour de ma vie.

Le berger D a punis.

282 DAPBNIS ET DAPHNtf.

Certes Dapbné n'eût point pardonné à Hector s'il lui eût écrit en prose; mais en vers, ce n'était plus qu'une licence poétique. Bien loin de déchirer et de jeter le billet, elle le plia et le glissa doucement dans son joli corset de satin blanc, la plus douce chiffonnière des femmes. Pour la première fois de sa vie, elle trouva un charme ineffable à voir couler le ruisseau, qu'effleuraient les coquettes demoiselles. Bientôt, voyant tout d'un coup à deux pas les images de madame Deshoulières et d'Hector, elle devint toute pâle, comme une coupable surprise dans sa faute.

« Eh bien, ma fille, comme vous voilà pensive au bord de l'eau, oubliant vos moutons qui s'égarent! Monsieur de Langevy, vous qui lui avez donné une houlette, ramenez-la donc à ses moutons. Pour moi, je vais écrire une épître à mon évêque. »

Madame Deshouliéres se promena sans trop s'éloigner, tout en marmottant du bout des lèvres :

Des bords fameux du Lignon, Le moyen de vous écrire 1 L'air de ce pays inspire Je ne sais quoi de fripon, Depuis que feu Céladon, Pour la précieuse Astrée, L'âme de douleur outrée, Mit ses jours à l'abandon...

Madame Deshouliéres n'était pas sévère avec l'amour, pourvu toutefois que l'amour eût les dehors galants et délicats comme à l'hôtel Rambouillet : ainsi elle rimait son épître sans inquiétude pour sa fille ; seulement elle lui disait un mot de temps en temps pour lui rappeler qu'elle était là. Dapbné, qui répondait à peine à Hector,

s'empressait de répondre longuement à sa mère ; il est vrai qu'elle ne savait pas ce qu'elle disait.

La bergère Daphné, ou plutôt Bribri Deshoulières, était, on Ta vu déjà, jolie, naïve et tendre; jolie avec un caractère de douceur ineffable dans les traits, naïvo comme le sont les jeunes filles, c'est-à-dire avec les malices diaboliques; tendre avec ce doux sourire qui entr'ouvre le cœur en même temps que les lèvres. Ce qui frappait en elle au premier coup d'œil, c'était un léger voile de tristesse, pressentiment fatal qui la rendait plus touchante encore. Sa sœur était plus jolie peut-être, elle avait plus de roses épanouies sur les joues, plus de grâces séduisantes, plus d'aimables coquetteries; mais, si les yeux étaient pour Amaranthe, le cœur était pour Daphné; et, comme les yeux deviennent l'esclave du cœur, Daphné triomphait. Ainsi, Hector, dans sa fougue amoureuse, n'avait d'abord vu qu'Amaranthe, et pourtant, une fois loin des deux sœurs, il s'était surtout ressouvenu de Daphné.

La cloche du château annonça le goûter : Hector offrit son bras à madame Deshoulières, Daphné appela ses moutons ; on rentra par le parc, où l'on rencontra madame d'Urtis et Amaranthe. La collation fut au goût de tout le monde. Premier service : beaucoup de gaieté et une omelette au jambon ; entrée : gâteaux, amour et beurre frais ; second service : un magnifique fromage à la crème sucré d'un peu de sentiment ; dessert : meringues, confitures et battements de cœur.

284 DAPUNIS ET DAPIINÉ.

A la nuit tombante, Hector quitta la compagnie avec bien des regrets ; mais il n'avait pas de temps à perdre, même en si bonne compagnie : il avait deux lieues à faire sans clair de lune et par des chemins de traverse encore sillonnés des grandes pluies de l'équinoxe.

Le lendemain, Hector revenait au château cTUrtis en passant par la prairie : quand il fut près du saule qui servait de pont au ruisseau, il s'étonna de ne voir dans les prés ni les bergères ni le troupeau. 11 passa le pont tout en sougeant que c'était d'un mauvais augure ; mais à peine fut-il sur l'autre rive, qu'il entrevit tout au bout du pré quelques moutons éparpillés. Il alla rapidement de leur côté, assez inquiet de ne voir ni Amaranthe ni Daphné ; en s'approchant, il vit bientôt sa bergère bienaimée tristement penchée au-dessus du Lignon, qui, en cet endroit, tombait bruyamment en petites cascades. La tendre Daphné avait ceint de son joli bras le tronc d'un jeune saule en fleur, qui la retenait ainsi gracieusement au-dessus de la cascade, et qui l'abritait de son ombre odorante. Elle abandonnait son âme à ces rêveries nuageuses dont le fil mille fois renoué est l'œuvre de la joie qui espère et de la tristesse qui craint. Elle ne vit pas venir Hector ; à sa vue elle fut surprise comme au sortir d'un songe :

tt Vous êtes seule? » lui dit Hector en l'abordant. . Elle s'empressa de répondre que sa sœur allait venir la rejoindre. Les deux amoureux gardèrent le silence durant quelques secondes, se regardant à la dérobée, n'osant se rien dire, comme s'ils eussent eu peur du bruit de leurs paroles dans la solitude.

« 11 me semble, dit Hector en tremblant, qu'il y a quelque idée triste qui court sur votre front.

— C'est vrai, répondit Daphné. Maman a reçu des nouvelles de M. Deshoulières ; il passera ces jours-ci par Avignon : nous allons partir pour le voir à son passage.

— Partir! s'écria Hector en pâlissant.

— Oui. Moi qui me trouvais si bien ici dans ces prés avec ces moutons que j'aime tant! »

En parlant des moutons, Daphné regardait Hector. « Qui vous empêche de rester? madame Deshoulières viendra vous reprendre plus tard.

— Plus tard! mon chagrin serait encore plus grand. Je veux partir ou rester toujours. »

Sur cette parole, Hector se jeta à genoux, saisit les mains de Daphné, les baisa avec feu, et lui dit en levant vers elle des yeux humides d'amour :

«Eh bien! oui, toujours, toujours! Vous savez, Daphné, je vous aime; je veux vous le dire toute ma vie. »

Daphné, entraînée par son cœur, laissait baiser ses mains sans songer à se défendre.

« Hélas ! je ne puis pas toujours garder les moutons. Que deviendra la pauvre bergère?

— Ne suis-je pas votre berger? ne suis-je pas Daphnis? dit Hector avec plus d'ardeur ; confiez-vous à moi, à mon cœur, à mon âme; cette main-là ne quittera jamais la vôtre; nous vivrons de la même vie, sous le même rayon et sous le même nuage, au désert ou dans un palais. Mais avec vous la première baraque venue ne sera-t-elle pas un palais? Tenez, ma chère Daphné, il y a à une demilieue d'ici une chaumière, la Chaumière-des-Vignes, habitée par la sœur de ma nourrice, où nous pourrions vivre dans tout le charmant mystère de l'amour.

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— Jamais! jamais!» s'écria Daphné.

Elle détacha ses mains des mains de son amant, elle s'éloigna de quelques pas et se mit à pleurer. Hector se traîna tout agenouillé jusque auprès de l'aunaie où elle venait de s'arrêter; il parla d'amour avec feu, il supplia avec larmes; il fut si éloquent que la pauvre Daphné, trop faible pour résister longtemps à ces secousses démoniaques etangéliques d'un premier amour, qui nous égarent et nous enivrent tous tant que nous sommes, lui dit toute pâle et toute éperdue :

c Eh bien! oui, je me confie à vous et à Dieu. Il arrivera ce qu'il pourra ; mais est-ce ma faute si je vous aime? »

Un tendre embrassement suivit ces paroles. Le soir était venu ; le soleil, caché sous les nuages de l'horizon, n'avait plus qu'une lumière pâlissante; le petit pâtre reconduisait les vaches et les dindons, dont le glouglou troublait l'harmonie des bocages. Les moutons du château reprenaient peu à peu le chemin de l'abreuvoir.

c Voyez, dit Daphné en détournant ses cheveux éparpillés sur le front; voyez mes pauvres moutons qui m'indiquent le chemin à suivre.

— Au contraire, dit Hector, les ingrats s'en vont paisiblement sans vous.

— Mais je suis effrayée ! comment tromper ainsi ma mère! elle en mourra de chagrin.

— Elle fera des vers, et tout sera dit.

— Je lui écrirai que, ne pouvant résister à mon cœur, je suis partie, sans l'avertir, pour le couvent de Sainte- Marie-Madeleine dont on parlait hier. »

Ainsi la blanche et pure Daphné, si candide et si naïve, se trouvait tout d'un coup ingénieuse a mal faire, tant il

est vrai quau fond du cœur le plus aimable il se trouve un grain de perversité.

a Oui, oui, répondit Hector, vous écrirez à madame Deshoulières que vous vous êtes réfugiée au couvent; elle partira pour Avignon, nous resterons seuls sous ce beau ciel et dans ce beau pays, heureux comme l'oiseau qui chante, libres comme le vent de la montagne. »

Et, tout en disant cela, Hector entraînait Daphné. H étaient arrivés tout au bout du pré, devant un léger pont de planches couvertes de mousses et d'herbes flottantes. Daphné refusait de passer ; elle avait déjà des remords, elle pressentait qu'une fois le pont passé, c'en était fait de sa candeur. Pourtant elle passa. Mais que les femmes qui n'y ont point passé lui jettent la première pierre.

Après une demi-heure de marche, souvent interrompue par un regard ou un baiser, ils arrivèrent devant la "Cbaumière-des-Vignes. La bonne vieille sarclait des pois dans son jardin ; elle avait confié la garde de sa maisonnette à un gros chat grisâtre qui sommeillait sur le seuil . Daphné regarda cette demeure avec amour : c'était une solitude agréable; on y arrivait par un petit sentier bordé de sureaux, envahi d'herbes odorantes. On traversait un enclos parsemé de quelques magnifiques ceps de vigne grimpant au tronc des poiriers et aux branches des til leuls. Le Lignon, par un détour gracieux, passait à deux pas de cet enclos.

t Au moins, dit Daphné, si je suis triste, j'irai répandre une larme dans mon cher ruisseau.

— Est-ce que vous trouverez le temps de pleurer? dit Hector en lui pressant la main ; ici tous nos jours seront filés de soie. Voyez cette petite fenêtre à demi voilée par le lierre et la vigne vierge, c'est là que vous respirerez la

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vie tous les matins en vous éveillant; voyez là-bas celte tonnelle si verdoyante, c'est là que tous les soirs nous parlerons du bonheur passé et du bonheur à venir. Notre vie sera belle et douce comme un rayon de soleil qui passe sur les roses. »

Ils étaient entrés dans la chaumière. Ce n'était rien moins qu'un palais; mais, sous ces solives vermoulues, à l'abri de ces murs un peu déserts, en face de cet âtre des plus humbles, la pauvreté vous souriait gaiement avec sa simplicité primitive, tout en vous offrant un escabeau. Daphné se trouva du premier abord un peu dépaysée sur ces dalles nues, en respirant l'odeur rustique de l'âtre où bouillonnait le souper, du lavoir où s'égouttait le fromage, du bahut où moisissait le pain bis ; mais, grâce à l'amour, qui a le don des métamorphoses, qui répand sur tout des rayons magiques, Daphné trouva à son gré la chaumière, les meubles et le parfum rustique.

La bonne vieille, revenant du jardin, fut bien surprise à la vue d'Hector et de Daphné.

« Quelle jolie sœur vous avez là, monsieur Hector!

— Écoutez, Babet, depuis le mariage de votre fille, la petite chambre du haut est à peu près déserte; mademoiselle passera quelques jours dans cette chambre ; mais vous n'en direz rien : c'est un mystère.

— À votre aise, monsieur Hector; je serai bien heureuse de voir la chambre de ma fille si bien habitée. Le lit n'est pas trop mauvais, les draps sont en toile, mais ils sentent bien la lessive et la haie.

— Que voulez-vous? reprit Hector, tout le luxe est en dehors, c'est le bon Dieu qui en fait les frais.

— Vous allez souper avec moi, ma belle dame, reprit la vieille; mes plats sont en étain, mais il y a dans mes

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légumes et dans mes fruits je ne sais quoi venant de la bénédiction du ciel.

Là-dessus, la bonne vieille Babet mit la table et servit le souper. Hector dit tendrement adieu à Daphné, lui baisa vingt fois la main, et partit en promettant de revenir le lendemain au lever du soleil.

Dapbné ne dormit guère dans sa petite chambre. Elle était inquiète, elle songeait à sa mère, elle s'effrayait de l'amour. Au point du jour, elle ouvrit la fenêtre; envoyant les premiers feux de l'aurore, les arbres tout humides de rosée, en écoutant l'oiseau matinal qui essayait sa gamme et sautillait gaiement de branche en branche, le coq de son hôtesse qui chantait bruyamment ses conquêtes de la veille, elle reprit un peu de sérénité, elle eut moins d'effroi dans son amour printanier et aventureux.

Comme elle repoussait, en se moquant, ses mauvais songes de la nuit, elle vit tout d'un coup Hector dans la haie de vigne et d'aubépine.

« A la bonne heure! lui cria-t-elle, vous m'arrivez avec le soleil.

— Que vous êtes belle ce matin, Daphné ! » lui dit Hector avec un regard d'amour et un sourire enchanté.

Elle se regarda d'un air distrait, et, voyant qu'elle n'était qu'à demi vêtue, elle se jeta tout au fond du lit.

« Comment vais-je faire? dit-elle ; je ne puis pas toujours mettre une jupe de soie et un corset de satin. »

Elle s'habilla pourtant comme la veille, se confiant au

sort pour le lendemain. Hector apportait de quoi écrire à madame Deshoulières. Daphné écrivit une touchante lettre d'adieu.

« C'est bien cela, dit Hector; j'ai là un paysan qui s'acquittera du message ; moi, je retournerai cette après-midi dans le pré d'Urtis, comme si de rien n'était; on ne se doutera jamais que je vous ai vue. Votre mère part ce soir, dites-vous ; demain donc nous n'aurons plus rien à craindre. »

Les amoureux déjeunèrent en gai tête-à-tête dans la petite chambre. Daphné elle-même avait préparé les fruits et le fromage, elle-même avait été à la fontaine avec la cruche ébréchée de la chaumière.

« Vous voyez, monsieur, dit-elle en se mettant à table, que j'ai tous les talents d'une paysanne.

— Et toute la grâce d une duchesse, » dit Hector.

A deux heures il alla vers le château d'Urtis ; ne voyant, après avoir un peu attendu, personne dans le pré, il s'approcha du parc, il poussa la porte entrouverte, il suivit la grande allée jusqu'au perron du jardin; madame Deshoulières, Tayant aperçu, vint au-devant de lui avec em-

« Ma fille, monsieur! dit-elle tout agitée; vous n avez pas vu ma fille?

— J'espérais la voir ici, répondit Hector avec une surprise bien jouée.

— Elle est partie, monsieur, partie pour je ne sais plus quel couvent, partie comme une petite folle, déguisée en bergère. Oh! la vilaine fille! Quelle mauvaise nuit nous avons passéel que de larmes! et moi.qui vais partir aussi sans pouvoir la suivre I »

Hector continua de jouer naïvement la surprise, il

joua même la douleur; il offrit ses services, parla de courir après la fugitive; enfin, malgré toute sa pénétration habituelle, madame Deshoulières ne devina pas le moins du monde qu'Hector savait où était sa fille. Après avoir salué madame d'Urtis et Amaranthe, il partit en se flattant d'être un garçon qui promettait pour les manœuvres galantes.

Il retourna auprès de Daphné , qui était redevenue triste ; il la consola par le tableau d'un doux avenir. Le lendemain il vint un peu tard ; il était plus pensif que de coutume, il embrassa sa gentille bergère avec quelque contrainte. ^

« Savez-vous, lui dit-elle, que vous n'êtes pas trop galant? Un berger bien appris et bien amoureux éveillerait tous les matins sa beçgère au son de la musette. 11 cueillerait pendant la rosée des bouquets et des fruits plein sa panetière; il graverait sur Técorce de l'arbre qui monte à sa fenêtre ses chiffres, comme ils le sont dans son cœur. Vous, rien de tout cela ; vous vous contentez de venir comme un galant de ruelle, à midi sonnant, et vous vous plaignez que l'heure du berger ne sonne pas pour nous. Voyez, méchant, c'est moi qui ai cueilli des fleurs et des fruits. N'est-ce pas que notre petite chambre est belle à présent? Des jacinthes sur la fenêtre, des roses sur la cheminée, des violettes partout. Ah ! si vous étiez là plus souvent!»

lis descendirent au jardin, où la bonne vieille déjeunait en compagnie de son chat et de ses abeilles.

« Venez de ce côté, reprit Daphné ; voyez-vous ce petit coin fraîchement labouré? eh bien, c'est mon jardin. 11 n'y pousse pas grand chose encore; mais quel charmant berceau de vigne! que la haie est belle et odorante! De-

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main il y aura un banc de gazon pour nous asseoir. Haïs qu'avez-vous donc? vous êtes si distrait que vous ne m'écoûtez pas.

— Je n'ai rien, Daphné, rien en vérité ; je vous aime, voilà tout.

— Il n'y a pas de quoi être si triste. »

Hector partit bientôt sans confier à Daphné le sujet de son inquiétude.

Or, voici ce qui se passait au château de Langevy : sa cousine Clotilde y était arrivée la veille avec une grand'tante pour y passer tout le printemps. M. de Langevy, qui n'allait point par quatre chemins dans ses projets, avait déjà sans détour signifié à son fils que mademoiselle Clotilde de Langevy, leur nièce et cousine, était une jolie fille, et, qui plus est, une riche héritière. 11 devait, lui, Hector de Langevy, dernier du nom, héritier d'un mince patrimoine, se hâter, par toutes les voies de droit, d'épouser ladite cousine à ses risques et périls. Hector s'était de prime abord noblement révolté en songeant à la pauvre Daphné ; mais peu à peu, en y regardant de plus près, il avait trouvé, l'héritage aidant, beaucoup d'attraits chez sa cousine. Elle était jolie et spirituelle; elle se suspendait à son bras sans façon, elle avait le plus charmant babil du monde; en un mot, sans le souvenir de Daphné, il en fût devenu fou.

Comme il fallait promener sa cousine ou lui tenir tête, il fut deux jours sans aller à la Chaumière-des-Vignes. Le troisième jour, Clotilde l'ayant supplié devant son père de la conduire sur les rives du Lignon, il n'osa s'y refuser. 11 se contenta, pour apaiser son cœur qui souffrait, d'envoyer un soupir vers Daphné.

Du château de Langevy, le chemin le plus court pour

aller au Lignon aboutissait tout droit à la Chaumièredes-Vignes : Hector n'eut garde de prendre le chemiu le plus court; il se détourna de près d'une demi-lieue, il mena sa cousine vers le bout des prés d'Unis. Pendant que Clotilde ployait les roseaux et effeuillait les branches retombantes des saules, tout en regardant couler le ruisseau célèbre, Hector jetait çà et là un coup d'œil désolé sur les prés déserts.

« Ah ! mon Dieu ! » s'écria tout à coup Clotilde en tombant sur la rive.

Son pied avait glissé ; un peu plus elle tombait dans le Lignon. Hector courut à elle, se jeta tendrement à ses pieds, lui saisit les mains. Bientôt, comme elle était toute pâle et toute défaillante, il la prit doucement par le corsage, lui dit d'appuyer le front sur son épaule.

« On dirait une naïade surprise par un Sylvain, » murmura-t-il en lui baisant les cheveux.

Comme il relevait la tête pour respirer, il vit sur l'autre rive, à demi cachée dans les branches d'un saule, la pauvre Daphné. Elle était venue dans son ennui revoir le berceau de ses amours, fouler l'herbe de ce pré enchanteur, où deux jours avant, deux jours seulement, les heures avaient si doucement sonné à ses oreilles. Que vit-elle, qu'entendit-elle, la pauvre fille I Pour répondre dignement au baiser d'Hector à Clotilde, elle brisa sa houlette avec un noble élan de colère. Et puis, tout épuisée par son désespoir, elle se laissa tomber sur la rive en poussant un cri plaintif.

A ce cri, à la vue de la pauvre Daphné tombant évanouie, Hector, tout éperdu, ne sachant où il en était, se lança en aveugle de l'autre côté du ruisseau : l'amour et la douleur l'avaient transporté. Il se releva et courut

comme un fou vers sa douce bergère, oubliant tout à fait Clotilde, qui lui parlait toujours. Il souleva Dapbné dans ses bras tremblants.

« Daphné I Dapbné ! lui cria-t-il, reviens à toi, c'est '

toi que j'aime, toi seule ! *

Et il l'embrassait tendrement, et il pleurait, et il lui parlait encore. Daphné rouvrit un œil désolé, qu'elle referma au même instant.

« Non, non, dit-elle, vous n'êtes plus Daphnis, et moi je ne suis plus Dapbné; c'est fini, laissez-moi mourir toute seule.

— Mon cher amour, ma pauvre Daphné, je vous aime, je ne vous trahis point; vous êtes la seule que j'aime. »

Cependant Clotilde était venue jusque vis-à-vis de ce touchant tableau.

«Eh bien! mon cousin, à merveille! cria-t-elle à Hector. Est-ce que je vais m'en retourner toute seule au château?

— Allez, monsieur, dit Daphné en le repoussant; allez, on vous attend, on vous rappelle.

— Mais, Daphné...

— Je ne veux plus vous entendre, monsieur : mon quart d'heure de folie est passé; n'en parlons plus.

— Mon cousin, cria de son côté Clotilde en voulant railler, savez- vous que cette scène touchante de bergère est une surprise des plus agréables? Je vous en tiendrai compte. Vous ne m'aviez pas promis cela sur les rives du Lignon. Dites-moi, mon cousin, est-ce le dernier chapitre de YAstrée ?

— Ma cousine, je vous rejoins à l'instant; je vous confierai tout et vous ne rirez plus.

— De grâce, dit Daphné en se relevant, de grâce, que

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cette triste histoire soit toujours un mystère. Je ne veux pas qu'on rie des faiblesses de mon cœur. Adieu, Hector; que tout soit oublié, que tout soit enseveli. »

De belles larmes coulaient sur les joues de Daphné.

« Non, non, Daphné, je ne vous quitterai jamais, je le dis tout haut. Je vais reconduire ma cousine au château; je reviens dans une heure essuyer vos larmes et vous demander pardon à genoux. D'ailleurs je ne suis pas coupable, j'en prends ma cousine à témoin . N'est-ce pas, Clotilde, que je ne vous aimais pas ?

— Ma foi, mon cousin, vous m'avez dit que vous m'aimiez ; mais, comme les hommes disent toujours le contraire de ce qu'ils pensent, je veux bien admettre que vous ne m'aimiez pas. »

Elle s'éloigna offensée, mais de l'air du monde le plus calme et le plus dégagé.

« Je cours sur ses pas, dit Hector, car elle dirait tout à mon père. Adieu, Daphné ; dans deux heures je serai à la Chaumière-des-Vignes, plus amoureux que jamais.

— Adieu donc, murmura Daphné d'une voix mourante. Adieu! reprit-elle en voyant s'éloigner Hector; adieu! Moi, dans deux heures, je ne serai plus à la Chaumière-des-Vignes.

Elle retourna chez la vieille Babet. En revoyant sa petite chambre, qu'elle avait pris tant de peine et tant de plaisir à orûer, elle inclina douloureusement le front.

f Mes pauvres roses, murmura-t-elle en respirant le parfum de la chambre, qui était déjà un parfum d'amour, je ne songeais guère, en vous cueillant, que son cœur se flétrirait avant vous. »

La bonne vieille survint. « Eh quoi! ma fille, je vous vois pleurer? Est-ce qu'on pleure à dix-huit ans? »

Daphné se jeta dans les bras de Babet tout en sanglotant. « Il me trompait, il m'abandonnait pour sa cousine. Je vais partir ; vous lui direz qu'il m'a fait bien du mal. . . que je suis atteinte d'un coup mortel... Non, non, ne lui dites pas cela. Dites-lui que je suis partie bien résignée, en lui pardonnant et en priant Dieu pour lui. Mais je n'aurai pas la force de partir sans le revoir ! »

Daphné aimait Hector de tout son cœur et de toute son âme ; elle s'était aveuglément abandonnée à l'amour avec l'ardeur religieuse de la jeunesse qui espère. Avant de quitter Paris, elle avait rêvé que dans son voyage elle rencontrerait, le soir, dans la campagne, aux alentours d'un château, quelque jeune gentilhomme qui l'aimerait avec passion. Ce rêve caressé à Paris s'était presque réalisé dans le Forez. Hector était bien celui que son cœur attendait; bien mieux, le rêve s'était embelli de sa fantaisie de jouer à la bergère et de tous les charmes imprévus d'un amour naissant. Elle avait donc été ravie et enchantée : perdant son cœur, elle avait perdu la tête ; elle avait suivi son amant au lieu de suivre sa mère.

Hector rejoignit Clotilde; mais, durant le trajet, ils n'osèrent se parler de la scène de la prairie. Hector augurait bien du silence de sa cousine; il espérait qu'elle no dirait pas un mot au château de son secret amour. Vain espoir! Dès qu'elle trouva une echappee, le secret fut répandu. Le soir, M. de Langevy, la voyant plus pen-

sive que de coutume, lui demanda si elle avait du chagrin.

« Je n'ai rien, * dit-elle en soupirant.

L'oncle insista. « Clotilde, ma chère fille, qu'avezvous? Est-ce que le pèlerinage aux rives du Lignon a fait un mauvais miracle?

— Oui, mon oncle. ,

— Est-ce que mon fils... Mais où est donc Hector ?

— Il est retourné au pèlerinage, lui.

— Que diable va-t-il faire là-bas?

— 11 a sans doute ses raisons.

— En vérité ! Voyons, ma nièce, est-ce que vous en savez quelque chose?

— Pas le moins du monde, mon oncle; seulement...

— Seulement? Allons, dites-moi tout.

— Je vous le dis, mon oncle, je ne sais rien, mais j'ai vu la bergère de M. Hector.

— Sa bergère ! vous voulez rire, Clotilde. Est-ce que vous croyez aux bergères, vous?

— Oui, mon oncle, car j'ai vu la bergère de M. Hector tombant évanouie sur le bord du ruisseau.

— Ventrebleu ! Une bergère ! Hector s'amouracher d'une bergère !

— Mais, mon oncle, c'est une très-jolie bergère en jupe de soie et en corset de satin.

— A la bonne heure. Mais quelle est donc cette histoire? Cela doit être piquant. Qu'on m'apporte tout de suite ma gibecière et mon fusil. Vous croyez, ma bonne Clotilde, que ce diable de garçon est retourné à sa bergère ?

— Oui, mon oncle.

— Ah çà, cette bergère-là a-t-elle des moutons?

— Non, mon oncle.

— Diable! diable! c'est plus dangereux! Vous avez suivi le chemin de roseraie?

— Oui, mon oncle; mais j'imagine que la bienheureuse lwrgère est plus près du village.

— Très-bien ; j'espère les voir tout à l'heure. »

M. de Langevy partit tout en murmurant : « Des jupes de soie, des corsets de satin! Àh ! monsieur mon fils, je voudrais bien savoir où vous prenez de l'argent pour habiller ainsi vos bergères. »

Le vieux baron alla tout droit à la Chaumière-des-Vignes, espérant que Babet lui donnerait quelques renseignements sur les prouesses d'Hector. Il trouva la vieille sur le seuil, se reposant des fatigues de la journée.

• Eh bien! Babet, quoi de nouveau sur votre terroir? dit le vieux baron d'une voix adoucie.

— Rien de nouveau, dit la vieille en voulant se lever par respect.

— Restez, restez, Babet, dit M. de Langevy en appuyant la main avec une familiarité rustique sur l'épaule de la vieille. Tenez, voilà bien à propos pour m 'asseoir une botte de joncs et de roseaux. »

À cet instant M. de Langevy entendit fermer la petite fenêtre du haut. « J'avais deviné, pensa-t-il. Voilà peutêtre la cage de mes pigeons amoureux. Dites-moi, Babet, avez-vous vu mon fils cette semaine?

— Je le vois souvent, monsieur le baron ; il vient chasser jusque dans mon enclos.

— A la bonne heure! Lui voyez-vous faire belle et bonne chasse?

— Aujourd'hui encore on m'a remis de sa part un lièvre magnifique, dont je ne savais'trop que faire; j'ai fini

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par Je mettre à la broche. Ma pauvre crémaillère était bien étonnée de voir ce morceau de roi.

— Ce lièvre n'était pas pour vous seule, sans doute?

— Et qui donc en mangerait avec moi? vous peut-être, monsieur le baron? Je serais bien fière de régaler un pareil hôte.

— Écoutez, Babet, parlons le cœur sur la main : je sais tout ce qui se passe, mon fils est amoureux d'une certaine bergère qui ne doit pas être loin d'ici.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Vous le savez si bien, que vous voilà toute troublée. Biais apaisez-vous, il n'y a pas grand mal à tout cela. C'est un simple enfantillage. Seulement dites-moi un mot de cette fille.

— Ah ! monsieur le baron ! s'écria la pauvre Babet, qui croyait ne plus devoir feindre; c'est un ange, vous verrez.

— Ah çàî d'où vient cet ange, s'il vous plaît? Il n'est - pas descendu des cieux, j'imagine.

— Je ne sais pas un mot de plus, monsieur le baron ; mais je prie Dieu à toute heure du jour que vous n'ayez pas d'autre fille.

— Nous verrons, nous verrons. Nos deux amoureux sont là-haut, n'e6t-ce pas?

— Pourquoi vous le cacher? Oui, monsieur le baron, ils sont là-haut qui s'adorent comme de vrais enfants du hon Dieu. Vous pouvez monter, car c'est un amour qui ne ferme jamais la porte. »

M. de Langevy entra dans la chaumière, alla vers l'escalier et monta légèrement. Il s'arrêta au milieu de l'escalier à la vue des amoureux, doucement appuyés l'un sur l'autre, l'un pleurant, l'autre consolant. Le vieux

soldat fut presque touché mais, la raison reprenant le { dossus : ;

« A merveille! » dit-il en montant les dernières marches.

Daphné poussa un cri de surprise et de frayeur.

« Il n'y a pas de quoi pleurer, lui dit H. de Langevy. Pour vous, mon Gis, vous allez me confier un peu ce mystère.

— Je n'ai rien à dire, » murmura Hector avec amertume.

Daphné, qui s'était détachée de ses bras, venait de tomber toute défaillante sur une chaise.

« Mon père, reprit Hector en s' élançant vers Daphné, vous voyez que votre place n'est pas ici.

— Ni la vôtre non plus, monsieur, dit le baron avec colère. Que signifient tous ces enfantillages? Vous allez sans retard prendre le chemin du château, si vous ne voulez que le château se ferme à jamais pour vous. »

Hector ne répondit plus : il était tout à Daphné. « Encore une fois, monsieur, dit le baron, songez à ce que vous faites.

— J'y songe, murmura Hector en soulevant la pauvre fille dans ses bras. Le château se fermera à jamais pour moi si vous voulez.

— Voyons, monsieur, pas tant de jactance ; revenezvous avec moi, ou restez-vous ici?

— Écoutez, mon père, je vous suivrai par respect; mais, je dois vous le dire, j'aime mademoiselle Deshoulières de toutes les forces de mon cœur; entre elle et moi, c'est à la vie, à la mort.

— Deshoulières, Deshoulières; j'ai ouï parler de ce nom-là. J'ai connu un M. Deshoulières dans nos campa-

DAPHNIS ET DAPIINÉ. 501

gnes de Flandre, un galant homme qui avait une belle femme, mais qui n'avait ni sou ni maille... Revenezvous avec moi, monsieur? >•

Repoussé par Daphné, qui le suppliait de partir, Hector suivit son père en silence, espérant l'attendrir, espérant pouvoir bientôt aimer Paphné avec toute liberté de cœur et d'esprit. M. de Langevy salua la jeune fille, souhaita, en passant dans la chaumière, bon appétit à la vieille, et se mit en route en sermonnant son fils sur ses tendresses extravagantes. Pour toute réponse, Hector se retournait à chaque pas pour jeter un regard d'adieu à la petite fenêtre.

Quand Daphné vit disparaître Hector sous les arbres touffus du chemin, elle soupira, versa une larme d'adieu, et murmura : « Je ne le verrai plus! » Elle regarda d'un œil désolé les murs attristés par le soir de cette petite chambre qui avait renfermé tant de rayonnantes espérances. Elle cueillit une rose sur la fenêtre, la respira tristement, l'effeuilla avec un plaisir sauvage et jeta les feuilles au vent, « Ainsi je ferai de mon amour, dit la poétique amante, j'irai le jeter au vent de la mort. »

Elle descendit en passant à son corsage la tige défleurie.

« Adieu, dit-elle en embrassant la vieille ; adieu, je retourne avec résignation d'où j'étais venue si follement. Si vous revoyez Hector, dites-lui que je l'ai bien aimé; mais dites-lui qu'il m'oublie comme je vais l'oublier moimême. »

En prononçant ces derniers mots, la pauvre fille pâlissait et chancelait.

Elle partit, elle reprit le chemin du château d'Urtis. En arrivant à la prairie, ses yeux s'arrêtèrent sur la houlette

qu'elle avait cassée le matin; elle la ramassa et l'emporta comme le seul souvenir d'Hector. Le soleil était couché, la nuit tombait peu à peu, la nature, dans tout son luxe, répandait un parfum de bonheur qui fut amer pour Daphné. Elle tomba agenouillée, et pria Dieu tout en pressant la houlette sur son cœur.

Elle ne trouva plus sa mère au château ; madame d'Urtis l'accueillit avec bien de la joie.

« Eh bien! ma blanche brebis égarée, vous voilà donc revenue au bercail?

— Hélas! dit la pauvre fille, oui, me voilà revenue, mais plus égarée que jamais; j'étais partie avec les plus folles et les plus riantes espérances, et je reviens toute seule. Voyez, voilà encore ma houlette cassée, mais celte fois Daphnis ne viendra plus m'en couper une autre. »

Elle confia tout à madame d'Unis.

De retour au château de Langevy, en face de son père et de Clotilde, Hector demeura fidèle à son cœur. Il raconta ce qui s'était passé avec l'enthousiasme entraînant de l'amour. H. de Langevy fut touché; Clotilde elle-même fut attendrie. Elle pria M. de Langevy pour Hector.

t Allons, mon oncle, vous aurez beau faire, on ne détruit pas les passions en les combattant, comme disait grand'mère.

— Les passions passent vite comme le vent, le temps balaye le cœur du bout de son aile , disait aussi votre

grand'mère. Avant huit jours Hector aura oublié sa bergère : telle est ma volonté.

— Autant en emporte le vent, mon oncle. Le cœur seul a de la volonté, car la volonté du cœur vient de Dieu.

— Allons, Clotilde, je vois que vous déraisonnez comme les autres.

— Ah ! mon oncle, sur ce sujet celui qui déraisonne le plus est, je crois, le plus raisonnable.

— Je vous le dis encore, avant huit jours Hector aura changé de culte; vous le savez trop bien, vous n'avez pas en vain de si jolis yeux.

— Mon oncle, soyez-en sûr, Hector ne m'aimera jamais ; et, d'ailleurs, je ne tiens pas du tout à succéder à une autre : comme dit mademoiselle de Scudéry, en amour les plus heureuses reines sont celles qui créent des royaumes dans les pays inconnus.

— Vous lisez des romans, Clotilde; tant pis : je ne raisonne ou ne déraisonne plus avec vous.

Hector prit son père par son côté faible:

« Songez-y, mon père; si j'épousais mademoiselle Deshoulières, je suivrais glorieusement la carrière des armes; le chemin, vous me l'avez ouvert, et n'y serais-je pas dignement conduit par ce brave M. Deshoulières, que Louvois honore de son amitié. »

M. de Langevy finit par dire qu'il réfléchirait là-dessus; ce qui était beaucoup dire en faveur de l'amoureux.

Hector était le lendemain au point du jour à la Chaumière-des-Vignes.

« Eh bien ! lui dit la vieille en lui ouvrant la porte, elle est partie, la chère fille.

— Partie! Et vous l'avez laissée partir! Mais.je sais où la trouver. »

304 DAPnrns et daphné.

Il courut au château d'Unis. En arrivant à la porte, il vit avec un triste pressentiment un carrosse qui fuyait au bout du chemin. Il sonna d'une main agitée. Un vieux demestique le conduisit vers madame d'Unis, qui lui parut triste, contre sa coutume.

« Ah ! c'est vous, monsieur de Langevy ; vous venez sans doute pour revoir mademoiselle Deshoulières. Tout est fini entre vous deux; vous ne la verrez plus en ce monde, car dans une heure elle ne sera plus de ce monde : elle est partie avec ma fille de chambre ^pour le couvent du Yal-Ch rétien.

— Partiel s'écria Hector tout atterré.

— Elle m'a laissé son adieu pour vous en cette lettre. » Madame d'Unis alla prendre un billet dans sa corbeille.

« S'il vient jusqu'ici, donnez-lui cette lettre, » m'at-clle dit.

Hector prit le billet de Daphné et l'ouvrit en pâlissant :

« Adieu donc! ce n'est déjà plus Daphné qui vous « écrit, c'est une pauvre fille repentante qui va prier Dieu a pour ceux qui souffrent. La fortune m'éloigne du « monde, je me résigne : je vais m'enterrer vivante. Je « ne me plains pas, car j'ai eu un beau rêve ici-bas. Un « jour de bonheur m'a fait entrevoir le ciel; nous avons « commencé le plus doux roman du monde, nous n'a- « vons pu le finir; mais les beaux rêves ne finissent « qu'au ciel. Adieu. »

« Madame, dit Hector en baisant ce billet, avez-vous un cheval ?

— Qu'en voulez-vous faire ?

— Je veux rejoindre mademoiselle Deshoulières.

— Vous pouvez la rejoindre, mais non la détourner de son chemin.

DAPflNIS ET DAPHNE. 305

— De grâce, madame, un cheval ; prenez pitié de mon malheur. »

Madame d'Urtis, qui n avait vu qu'avec regret la triste résolution de Daphné. fit seller un cheval pour Hector.

« Allez, lui dit-elle; que Dieu vous conduise tous les deux! »

11 partit au galop; il atteignit le carrosse en moins de deux heures.

« Daphné, vous n'irez pas plus loin, dit-il en tendant la main à la triste résignée.

— C'est vous! s'écria Daphné avec de la surprise, de la joie et de la douleur.

— Oui, moi qui vous aime comme une amante et comme une épouse; mon père a fini par entendre raison.

— Moi aussi, j'ai fini par entendre raison, et vous savez où je vais. Laissez-moi dans le bon chemin : vous êtes riche, je suis pauvre; vous m'aimez aujourd'hui, mais qui sait si vous m'aimerez demain? Que notre beau rêve garde toute sa fraîcheur, tout son parfum du mois de mai, toute sa grâce printanière. Nos houlettes sont cassées, on a déjà tué deux de nos moutons, on abat depuis hier les saules de la prairie. Vous voyez bien que notre plus doux soleil a lui. Votre femme doit être celle que j'ai vue hier. (Comme vous l'embrassiez, méchant!) Ëpoùsez-la donc, et, dans vos jours de bonheur, si vous vous promenez encore sur les bords du Lignon, nion ombre vous apparaîtra peut-être, mais, cette fois, je vous sourirai.

— Daphné, Daphné, je vous aime, je ne vous quitte plus ; je vis ou je meurs avec vous. »

306 DÀPHNIS ET DAPHNÉ.

vin

Près d'un demi-siècle après, un soir, dans un hôtel de la rue Saint-Dominique, où l'on soupait gaiement, le comte de Caylus raconta la mort d'un original qui avait recommandé de mettre dans sa bière un vieux bâton cassé.

« C'est M. de Langevy, dit Fontenelle. Il avait, à son grand regret, épousé la belle Clotilde de Langevy, qui se fit enlever si scandaleusement par un mousquetaire. Pauvre M. de Langevy! il avait fort aimé Bribri Deshoulières. Ce bâton cassé, c'était une houlette coupée durant leurs amours sur les bords du Lignon. Le dernier berger est mort, messieurs, il nous faut aller à son enterrement.

— Et Bribri Deshoulières, qu'est-elle donc devenue? demanda madame du Deffant.

— On m'a dit qu'elle était morte très-jeune dans un couvent du Midi, reprit Fontenelle; ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'on a trouvé, en l'ensevelissant, une houlette attachée à son cilice. On croyait que c'était pour garder l'agneau pascal : c'était pour se défendre du loup. »

LES

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