CONTE PHILOSOPHIQUE
Ce conte va vous paraître étrange : c'est la vérité ellemême qui Técrit.
On respirait Tanière senteur des fèves. Le voyageur secouait du pied dans les bois l'étoile des fraisiers et le parfum des fraises déjà mûres. L'écolière s'amusait, au retour de l'école, à souffler, de ses lèvres virginales, le plantain en fleurs. Tout était joie et fête en ce beau soir. La terre chantait son hymne à Dieu par la voix des hommes, des forêts, des moissons et des oiseaux. 11 n'est pas jusqu'au champ de pommes de terre qui ne livrât au vent l'odeur plébéienne de ses vertes ramures étoilées de ces pauvres fleurs dédaignées que nulle main blanche n'a cueillies et que nulle muse n'a chantées.— Je vous salue,
û pommes de terre, — vertes espérances des Spartiates futurs !
Un jeune homme de vingt ans passait à cheval dans une petite vallée du Vennandois, coupée de prairies, de bois et d'étangs, dominée par une montagne où s'agitaient et babillaient quatre moulins à vent. Le soleil disait adieu aux flèches aiguës de l'église ; l'angélus ne sonnait pas comme dans, les romans, parce que le maître d'école arrosait son jardinet bordé de buis où fleurissaient sur la même ligne la ciboule et le dahlia. On entendait le cri argentin de la rainette, ce doux poëte des marais. Le coucou et le merle, qui avaient déjà fait leur lit sur la ramure, ne se répondaient plus qu'à de longs intervalles.
Ce jeune homme allait je ne sais où, ni lui non plus. Le cheval, tout enivré par la verte et savoureuse odeur de la luzerne fauchée, était léger comme la jeunesse. Il effleurait l'herbe et dévorait l'espace. Le cavalier allait plus vite encore : il voyageait à bride abattue dans le monde idéal qui ouvre à ceux qui ont vingt ans ses portes d'or et d'azur. D'où venait-il? du collège. Il n'avait pas vécu de la vie jusque-là. Il n'avait connu que les Grecs ei les Romains. L'étude avait chastement veillé en sentinelle sur son cœur comme la Vestale antique dans le temple de Junon.
Il allait vivre enfin ! la passion venait à lui tout échevelée avec ses fureurs divines et ses étreintes de flamme. Il avait appris à lire, mais il avait à peine entrouvert ce livre sacré, ce livre infernal où Dieu et Satan ont écrit leurs poèmes. Gomme il ne croyait qu'à Dieu, il entrouvrait le livre avec confiance. Il entrait dans la vie avec la pieuse ferveur d'un chrétien qui franchit le seuil d'une
église en songeant que là du moins, sous les regards des anges, des vierges et des saints qui sourient dans les vitraux ou dans les cadres, il est à l'abri des méchants.
George Arnault, — c'est son nom, — était fils d'un gentillâtre du pays qui le destinait à tout. Aussi il y avait mille à parier contre un que George Arnault n'arriverait à rien.
11 devait, après la saison, partir pour Paris, Paris le grand dévoreur d'hommes, Paris, qui engloutit mille ambitieux pour faire un nain. En attendant ce rude combat, il vivait d'insouciance, amoureux de l'aube et du crépuscule, du rayon qui descend et du bruit qui s'élève, confiant ses rêves aux nuages et à la rivière d'Oise.
Ce soir-là, après avoir côtoyé une haie de sureaux et d'aubépines où le liseron suspendait ses clochettes blanches, il s'arrêta soudainement à la grille d'un parc touffu où l'on voyait à travers les fraîches ramées se dessiner la façade du Château-aux-Grives, un petit château en briques à coins de pierres, avec toits aigus en ardoises, de pur style Louis XIII.
George Arnault, né avec un vague sentiment de l'art, était dans l'enthousiasme.
a Àh I s'écria-t-il tristement, si mon père habitait un pareil château, je voudrais y vivre et y mourir sans m'inquiéter des pommes d'or des Hespérides! Ne peut-on trouver ici mieux qu'à Paris les joies du cœur, les fêtes du ciel et de la nature? »
Il avait mis pied à terre pour appuyer son front brûlant sur la grille. Il eût donné quelques beaux jours de sa vie pour pouvoir fouler en toute liberté l'herbe du parc. € Ainsi doit être la vie, pensa le jeune philosophe : des tentations qui vous montrent leur sein nu, mais qui vous défendent d'approcher. 9
À cet instant il vit apparaître, comme dans un songe, une jeune fille vêtue d'une robe blanche, qui débusquait d'une avenue de tilleuls et venait vers la grille d'un air recueilli. Elle avait vingt ans. Elle était belle comme si elle fût sortie des mains du Corrége; elle était pure comme si elle fût sortie des mains de Dieu. Praxitèle, qui n'a jamais trouvé son idéal, se fût incliné devant elle.
Quoiqu'elle semblât méditer profondément, elle s'arrêta tout à coup devant un papillon enjoué qui battait des ailes, comme pour applaudir à cette vision. Elle voulut saisir ces ailes toutes d'or et pourpre ; elle se mit à courir comme une écolière à travers les massifs et les branches. Sa chevelure, à peine nouéç, s'envola sur ses épaules et lui voila les yeux. Sa robe, battue par le vent, s'accrochait à tous les rosiers. Vingt fois elle fut sur le point de saisir le papillon, qui semblait comprendre le jeu et qui voulait secouer un peu de la poussière d'or de ses ailes sur cette main virginale.
Elle poussa un cri qui traversa comme une flèche de feu le cœur de George ; elle avait déchiré sa main à un rosier; le sang coulait en perles de pourpre. Elle se mit à rire pour oublier de pleurer ; elle saisit une rose blanche et la teignit de pourpre comme autrefois Vénus chassant avec les Heures.
Mais tout à coup voilà qu'elle cueille des sainfoins et des bluets ; elle essaye de se faire une couronne, et regarde dans l'eau pour voir si elle est plus belle avec des fleurs dans ses cheveux.
Je ne saurais raconter les mille et une folâtreries dont elle égaya sa méditation. George Àrnault était toujours à la grille. Il y serait encore si un hennissement de son
cheval n'eût effrayé la jeune fille. Dès qu'elle se vit surprise en sa solitude, elle s'envola comme une colombe, à travers les ramures. George Àrnault ne vit plus que les branches émues qu'elle avait touchées au passage.
Il remonta à cheval, bien décidé à venir tous les'soirs se promener vers ce parc enchanté.
Comme il éperonnait son cheval pour arriver chez son père à l'heure du dîner :
« Prenez donc garde! lui dit une paysanne ensevelie sous une moisson d'herbe fraîchement coupée, vous allez me jeter dans le ruisseau.
— Je ne vous avais pas vue, dit-il.
— Ne dirait-on pas que je suis une fourmi portant un brin de paille à sa fourmilière !
— A qui appartient ce château?
-— A la Belle-au-Bois-Dormant.
— Qu'est-ce que vous voulez dire?
— Ce château dépend de la succession d'un vieux général qui n'a point d'héritiers. Depuis un an qu'il est mort, il n'est plus habité que par ses chiens, ses chats et son jardinier.
— Et cette jeune fille que je voyais tout à l'heure, vêtue de blanc comme une communiante? »
La paysanne regarda George Arnault d'un air moqueur.
« Est-ce que vous êtes visionnaire?
— J'ai vu une jeune fille de dix-huit à vingt ans courant après des roses et des papillons.
— C'est un conte. Le jardinier est mon cousin. Hier encore, durant toute l'après-midi, j'ai scié de l'herbe pour mes vaches à vingt coins du parc. Les scellés sont sur les portes du château ; il n'y a pas âme qui vive. »
George Àrnault n'en voulait rien croire. Il partit au galop, bien décidé à revenir le lendemain.
Il revint, il revint encore, il revint toujours : la vision avait pour jamais disparu. Il interrogea tout le monde ; le jardinier lui ouvrit la grille et le conduisit partout. Il ne trouva pas même l'empreinte des pieds de cette belle fille aux cheveux flottants, Eve idéale de ce paradis terrestre.
f Pourtant , disait-il en étreignant l'espace dans ses bras amoureux, je Fai vue, — et je l'ai aimée. »
George Arnault partit pour Paris quand vint l'automne.
La veille du départ, il alla au cimetière cueillir des immortelles sur la tombe de sa mère.
Gomme il baisait tristement ces fleurs du sépulcre, il pensa qu'il lui fallait emporter aussi une rose, — fût-elle fanée,— du parc aux Grives. La nuit tombait ; il monta à cheval et s'élança à bride perdue comme l'amant de Lénore.
Le vieux jardinier fumait sa pipe dans l'avenue du château. George le pria de garder son cheval et courut dans le parc vers la grille.
Comme il cherchait les roses des mains plutôt que des yeux, car la nuit était profonde, il vit passer, sous les arbres noirs, cette adorable vision blanche qui avait enchanté son cœur. Il s'élança pour la saisir, mais elle disparut comme le fantôme d'un rêve.
A Paris, George Arnault étudia le droit comme font
tous les vrais étudiants. Il se levait à midi sous prétexte qu'il se couchait après minuit. Il allait étudier au café en compagnie de sa voisine, qui lui répondait politique quand il lui parlait amour. 11 admirait beaucoup Licurgue en fumant à la Chaumière ou au Château-Rouge. 11 .vantait, après dîner, le brouet lacédémonien, et déclamait contre l'argent en pensant qu'il avait des dettes.
Çà et là, il était allé à l'Ecole de droit ; une fois on lui avait parlé mur mitoyen, il était rentré en toute hâte pour redire sa leçon à sa voisine, laquelle avait un lit mitoyen.
Une autre fois il avait rencontré sur le seuil de l'École de droit une fille d'Eve qui cherchait son chemin.
« Où allez-vous?
— Je ne sais pas.
— Eh bien ! puisque nous allons au môme endroit, nous ferons route ensemble. »
Et ils étaient allés.
Aussi George Arnault passa son premier examen comme César passa le Rubicon, comme Louis XIV passa le Rhin, sans sourciller. Ses ennemis, les professeurs de droit, ne réussirent pas à le battre avec leur grosse artillerie. Il leur fit un discours sur la contrainte par corps en homme qui avait profondément étudié la question. Un des trois oracles s'endormit, le second éclata de rire, le dernier essuya une larme : total, trois boules rouges.
Dans le tohu-bohu amoureux du pays latin, George Arnault avait oublié son pays, — le pays de sa mère. — Les immortelles qu'il avait cueillies sur la tombe, trop tôt ouverte, les baisait-il encore d'une lèvre respectueuse? La vie était devenue pour lui un bal masqué, un carnaval sans fin, presque une descente de la Courtille; il allait
sans détourner la tète, enivré par toutes les ardentes folies de la pleine jeunesse, jetant son cœur comme son argent— par la fenêtre — à tous les hasards de l'amour.
Un soir il arriva seul, contre son habitude, au Château* des-Fleurs.
Il était attiré sur le champ de bataille de la danse par les dehors engageants de mademoiselle Pochardinette, — une Taglioni bien connue à l'Opéra en plein vent.
Nais tout à coup, tandis que cent yeux suivaient avec passion les gargouillades spirituelles de cette danseuse illustre, il pâlit et chancela.
Il venait de voir passer dans un tourbillon de nouveaux venus une figure qui lui était bien connue. C'était une jeune fille d'une beauté accomplie en plein épanouissement. Elle se jeta follement au milieu du quadrille et dansa avec passion. Jamais Fanny Elsler n'avait montre avec plus de coquetterie impertinente sa jambe de Diane chasseresse ; jamais gorge-plus émue n'avait fatigué corsage plus orgueilleux. Elle était belle par la vie, par la jeunesse, par la volupté. Sa chevelure légèrement dorée et ses yeux qui avaient dérobé un rayon au soleil rappelaient Violante, la maîtresse du Titien. C'était la même floraison, la même exubérance, la même violence de beauté humaine. Mais de beauté divine, point. Elle avait oublié le ciel pour la terre. Cependant, quand elle fut au bout de sa cachucha enragée, elle pencha sa tête avec un accent de mélancolie,— comme si un souvenir eût touché son cœur.
Mais, au même instant, un sourire profane passa sur sa bouche; elle jeta ses mains jointes sur l'épaule de son danseur, et sembla le prier de l'emporter encore dans toutes les joies furieuses de la danse.
George Arnault avait reconnu la jeune fille du parc aux Grives. C'était la môme figure chargée de trois printemps de plus; trois printemps savoureux, couronnés de bluets, de raisins, d'épis et de cerises, comme une bacchante de Yarotari. Elle était fraîche encore, mais pourtant déjà atteinte par les premiers ravages des passions. Sa bouche, autrefois pure comme un sourire de pêche, n'avait plus cette adorable naïveté d'une bouche ignorante qui n'a encore ri qu'à elle-même : la science d'aimer avait passé par là.
« C'est elle pourtant, dit George en s'avança nt du côté de la folle danseuse. J'ai reconnu ce beau cou nonchalant que je n'ai retrouvé que dans la Psyché de Praxitèle. Et ces yeux si fiers et si doux! Et ce profil taillé en plein marbre! A n'en pas douter, c'est elle! Enfin elle va m'expliquer ce mystère étrange.
— A qui en as-tu dans ton monologue? »
George Arnault fut ainsi interrompu par un ami intime qu'il connaissait depuis la veille.
« Écoute : il y a trois ans, dans un parc de mon pays, j'ai vu passer — comme une vision — une belle fille dont je suis encore amoureux et que je n'ai jamais pu approcher, sous le prétexte que ce n'était qu'une vision. Aujourd'hui, cette vision, détachée du bleu des nues, voilà que je là retrouve dansant au Château-des-Fleurs. Vois plutôt cette robe bariolée, ce chapeau si insolent et si joli, cette écharpe dont elle fait un serpent, cette ceinture de pourpre qui vaut bien une bonne renommée.
— Tu te. moques de moi ! Je ne vois ni la robe, ni le chapeau, ni l'écharpe, ni la ceinture. Est-ce que tu es visionnaire?
— Comment! s'écria Georges Arnault avec impatience,
tu ne vois pas cette danseuse éperdue qui répand autour d'elle une odeur de jeunesse en floraison? On dirait une bacchante qui savoure du pampre. Regarde-moi bien, je cours à elle, et je l'enlève avec toute la force de ma passion. »
George s'élança pour saisir la danseuse; mais, comme il croyait la toucher déjà, elle disparut dans un flot envahissant de beautés surannées que H. Brididi amenait sur ses pas.
Durant plus d'une heure, George Arnault courut tout le jardin pour la retrouver. Il tomba épuisé dans les bras de son ami, qui lui offrit un sorbet et lui jeta sur la tête un verre d'eau glacée, tout en lui promettant de le recommander au docteur Blanche.
« Je ne suis pas. fou, — dit avec fureur George en tombant agenouillé. — Je ne suis pas fou, mais j'ai peur. »
Cependant George Arnault ne passa pas son second examen. Il avait trop pris au pied de la lettre la pensée du philosophe, qui dit : « L'homme sans passions est un vaisseau qui attend le vent, voiles tendues, sans faire un pas. » 11 avait appelé à lui tous les vents : ceux qui viennent par la tempête comme ceux qui viennent pour la fleur des blés. Il s'était hrisé aux écueils, il avait fait eau de toutes parts; encore quelques ouragans, il échouait sans une planche de salut.
L'orgie l'avait envahi de la tête au cœur. Il était entré dans le labyrinthe de la passion. Quand l'âme, étouffée sous les impurs embrassements, n'a plus un rayon pour
conduire le corps, l'étudiant d'hier n'est plus qu'un désoeuvré aujourd'hui, qui vit des hasards du jeu et de l'amour.
Je ne raconterai pas toutes les chutes de George Arnault. Un seul sentiment le relevait au-dessus de luimême : c'était l'amour de sa patrie. 11 avait gardé jusqu'à vingt ans les vertus républicaines, il avait vécu longtemps en familiarité intime avec Lycurgue et avec Saint-Just; l'orgie n'avait pu l'entamer par ce côté-là. La patrie a cela de bon — comme la mère — qu'elle peut préserver un homme des dernières chutes et le relever même sur les hauteurs d'où il est tombé !
George ne fut pas préservé : il tomba jusqu'au fond de l'abîme — f abîme sans fond.
Gomme Figaro, ne sachant plus que faire, il avait pris une plume — entre deux vins — pour fustiger cette société bâtie sur l'argent, vivant pour l'argent, adorant l'argent. On avait du premier coup reconnu en lui un véhément satiriste, poétiquement inspiré dans ses patriotiques et sauvages colères. Quelques journaux lui donnèrent de quoi boire et fumer. Un de ses amis était devenu ministre. Ils se rencontrèrent, ils se comprirent; George Àrnault fut inscrit parmi les honnêtes gens qui sont marqués au cœur de ces deux mots odieux : fonds secrets! La veille, il avait bafoué la royauté, le lendemain il souffleta la France.
Ce crime de lèse-nation ne fut pas le dernier. 11 avait une maîtresse, une femme du monde, vieille fille dévote qui avait épousé un voltairien et l'avait métamorphosé en dévot imbécile. Elle tâtait toutes les nuits la bourse et le pouls du vieillard. Elle parvint à dépouiller sa famille, qui était pauvre, par un testament en son honneur.
Quand le testament fut si'gné, George Ârnault apporta sa collaboration dans cette œuvre infernale : quelques milligrammes d'arsenic pour sucreries tisanes.
La veuve n'est pas encore consolée.
Le surlendemain de la mort du vieillard, George Arnault acheta un cheval et se promena en triomphateur dans les Champs-Elysées, suivi d'un groom de très-bon style.
« Je te salue à cheval », lui cria un de ses amis qui était à pied.
Car on a toujous des amis, quel que soit le chemin où Ton va.
George Arnault daigna s'incliner et retenir son cheval.
c D'où te vient ce luxe inaccoutumé? Je ne te connais pas d'oncle d'Amérique. Est-ce que madame *** est veuve?
— Toutes les femmes sont veuves de moi, dit George avec impatience : mon père a tué le veau gras, voilà tout le secret. »
Et le cavalier s'éloigna au galop.
« Son père! son père! dit l'autre en tournant. la tête d'un air de doute, il y a longtemps qu'il est à son dernier écu. Le secret, je le connais hien : George Arnault a commencé par prendre la femme, il finira par prendre l'argent du mari. Après cela, il n'y a pas grand mal. C'est un usage qui a force de loi.
Tout en galopant vers l'Arc-de-Triomphe, George Arnault s'apprivoisait avec son crime : « Suis-jç bien coupable? ce vieillard était déjà mort à toutes les joies de la terre; j'ai brisé ses chaînes corporelles, j'ai renversé sa prison, je lui ai ouvert le ciel. Sans les passions, qu'estce que la vie? C'est le fourreau sans la lamo, la tige sans
les fleurs, l'autel sans le dieu. Là-haut, aux voûtes étherées, ce vieillard bénit les deux mains qui Font frappé et qui vont se donner Tune à l'autre dans onze mois accomplis. Il me reste onze mois de liberté,grâce à la loi. — La loi! quelle ironie! N'y a-t-il pas déjà onze mois que j'ai épousé madame ***? »
Le soir, George sortit du café Anglais, où il avait bu pour oublier, selon sa coutume. Il coudoya sur le boulevard une fille de joie qui lui jeta au nez un rire insolent. II faillit tomber à la renverse.
Il venait de reconnaître la jeune fille du parc aux Grives, la danseuse enragée du Château-des-Fleurs.
« C'est vous! c'est toi! mon Dieu! tant de beauté radieuse! Je t'aurais payée de ma vie, et tu ne vaux pas une pièce de cent sous ! »
Elle restait devant lui, immobile et silencieuse comme le marbre, les yeux allumés, la houche flétrie, les joues ravagées, sans un battement de «œur.
« Non, ce n'est plus toi, je ne te reconnais plus, » dit George Arnault effrayé.
Elle lui tourna le dos et s'en alla à un autre. Il suivit des yeux sa robe transparente, dont les couleurs criardes attiraient tous les yeux.
— Et pourtant, si j'allais à elle, si je J'entraînais chez moi, si je l'interrogeais? Il faut que je sache toute l'histoire de cette douloureuse décadence; mon cœur saigne devant une chute si profonde ; cette jeune fille n'avait donc pas de mère? Mais il reste toujours un peu de place dans le cœur pour le repentir : Madeleine avait encore d< s larmes pour laver les pieds de Jésus-Christ. »
Il rejoignit la fille de joie, qui, une seconde fois, s'arrêta silencieusement devant lui. Elle lui montra un ma-
gnifique collier de perles fines, un camée antique du plus haut prix, des bagues allumées de diamants.
1 pauvre folle! dit George avec abattement, tu crois donc que la beauté s'achète avec de l'or? Je t'ai connue plus belle, il y a huit ans, dans le parc aux Grives. »
Elle sourit et pencha sa tête.
c Autre temps, autres mœurs, comme a dit l'historien. Du reste, ta beauté est encore vivante et glorieuse. Quelle opulence de corsage ! »
George avança la main sans façon. Le corsage se dégrafa, et un poignard ensanglanté tomba à terre. La fille de joie le ramassa et s'enfuit en toute hâte.
« La coquine! dit une de ses pareilles en passant, elle cache son crime, mais elle sera guillotinée. »
Georges crut sentir passer sur son cou le lugubre couteau.
t De quoi est-elle coupable? demanda-t-il à celle qui passait.
— Elle a frappé d'un coup de poignard la maîtresse du marchand de vin pour avoir à son tour la clef du comptoir. •
Dans son épouvante, George Arnault alla chez madame ***. Quoiqu'il fût près de deux heures du matin, il la trouva dans la chambre du mort, feuilletant ses papiers pour étudier toutes les ressources de la succession.
George frissonna en entrant dans cette chambre d'où le mort n'était parti que la veille.
f Voyez, George, dit la dame en se jetant à son cou, il y a dans ce vieux meuble un tiroir plein d'or, Voûtezvous compter?
— J'ai toujours pris sans compter, » dit George Arnault avec un sourire distrait.
II plongea ses deux mains dans le tiroir, tout frémis* sant de colère sauvage, comme un combattant qui prend l'épée dans le fourreau.
Il se releva, les mains pleines d'or, et se tourna tout menaçant vers madame ***, qui poussa un cri d'effroi.
t Et tu creis que je t'épouserai? » dit-il avec une fierté majestueuse.
Il jeta l'or à la face de madame ***. Elle tomba à genoux, toute suppliante.
À cet instant, on frappa à la porte de l'escalier.
« George, j'ai peur, sauvez-moi ! »
Il écouta avec inquiétude ; la peur le prenait luimême.
On frappa encore. Après un silence mortel, un bruit plus violent retentit dans le cœur des amants. On avait enfoncé la porte, déjà on traversait le salon voisin.
« Nous sommes perdus ! grâce ! grâce! grâce! » s'écria madame *** en se traînant sur les genoux vers ceux qui arrivaient.
Elle avait reconnu les frères de son mari. Depuis deux jours, ils étaient en sentinelle autour de la maison pour surprendre les faits et les gestes de la veuve.
n Tout cela est à vous, dit George Arnault aux déshérités. J'ai empoisonné le mari et fait le testament qui vous dépouille : La propriété, c'est le vol. Celle qui se traîne à vos pieds comme un chien, c'est une sainte du calendrier, laissez-la prier Dieu en paix. Pour moi, c'est autre chose : je suis coupable. Conduisez-moi en prison \ je veux mourir sur l'échafaud ; ce sera ma dernière satire. »
Cinq heures venaient de sonner au Val-de-Grâce ; il y avait foule à la barrière Saint-Jacques. C'était l'heure annoncée pour la tragédie ; le théâtre était disposé avec ses décors funèbres ; les acteurs n'arrivaient pas. Les gamins, grimpés sur les murs, sur les arbres, jusque sur les toits, commençaient à siffler.
c La toile! la toile! criait-on de toutes parts.
— Patience, dit un spectateur émérite, voilà le gaz allumé. »
Le soleil venait de jeter sur la guillotine ses premières caresses du matin.
Enfin la charrette fit son entrée en scène.
Le condamné était un jeune homme pâle, fier et triste, mais nullement abattu par l'odieuse préface du supplice. Il regarda sans chanceler la guillotine.
« Qu'importe? dit-il en prenant la main du prêtre, c'est le chemin du ciel. Quand j'aurai monté ces degrés, je n'aurai plus qu'un pas à faire. » %
11 venait de raconter sa vie au prêtre dans une confession naïve, franche et pittoresque. Il n'avait pas oublié de lui parler, en passant, de la jeune fille du parc aux Grives, qui, en plusieurs rencontres, avait si vivement frappé son imagination.
Il descendit de la charrette ; le prêtre lui voulut montrer le chemin, mais il le devança.
Quand il fut sur Téchafaud, — le dernier théâtre de sa vie, — il prit religieusement le crucifix et y appuya
ses lèvres avec onction. Deux larmes de repentir tombèrent de ses yeux.
A cet instant, comme il voulait jeter un regard d'adieu au ciel et aux hommes, il vit passer dans la foule,— dans l'horrible foule en haillons qui la veille s'était enivrée de vin et qui allait s'enivrer de sang, — il vit passer une jeune fille vêtue de blanc, les pieds nus, les yeux au ciel, la chevelure flottante ceinte d'un cercle d'or.
George Arnault ressaisit la main du prêtre.
« Voyez-vous? lui dit-il d'une voix étouffée.
— Que voulez-vous dire ?
— Vous ne voyez pas celle dont je vous ai parlé,— làbas, dans ce groupe odieux,— toute blanche : —sa beauté frapperait un aveugle.
— On attend, dit le bourreau.
— Une seconde! » murmura le condamné d'un air suppliant.
Il indiquait du doigt la jeune fille.
« Voyez, c'est elle! toujours elle! mais quelle métamorphose étrange! Il semble qu'elle ait perdu jusqu'au souvenir de ses mauvaises passions; elle a repris comme par miracle sa robe d'innocence. Voyez, elle vient de me sourire avec la houche d'un ange. »
George Arnault tomba comme foudroyé.
« Finissons-en, dit le hourreau.
— Mon frère, qu'avez-vous donc? demanda le prêtre -au condamné.
— Vous n'avez pas vu? répondit-il en joignant les mains, elle s'est envolée au ciel. »
George Arnault s'abandonna au bourreau.
Déjà sa tête, — cette belle tête qu'un rayon de suprême intelligence avait couronnée, — était couchée sous le cou-
teau impatient, quand le prêtre s'inclina pour lui dire ces mots :
« Celle que vous avez vue aux quatre époques de votre vie,
f Celle qui a été pure,
< Celle qui a été folle de son corps,
c Celle qui a vendu son âme et qui a trempé ses mains dans le sang,
«r Celle qui s'est repentie et qui s'est envolée toute blanche au ciel,
c C'est votre ame,-- c'est votre conscience — qui vous est apparue. *