‹ Philosophes et comédiennes (volume 2)Chapitre 30 sur 31 · LE SCULPTEUR · texte numérisé non relu

LE SCULPTEUR

Le sculpteur Maillefer est né en 1760 dans le Vermandois; il devait cela à un pauvre charpentier de la Tierrache; mais ici le Saint-Esprit ne fut pour rien. Sa mère était une douce et triste Flamande, vivant dans l'amour de Dieu et de ses enfants. Mais celui qui la récompensa le plus de toutes ses peines, ce fut Nicolas Maillefer, à moins que ce ne soit Dieu.

Il racontait ainsi son premier quart d'heure dans la vie, avec une bonhomie charmante :

« Je 'suis né au château de Marchais. Du premier coup d'œil, je vis ma pauvre mère qui n'avait pas l'air d'être à la fête; pourtant elle était couchée dans un beau lit à rosaces d'or, ombragé de velours et de soie ; survint bientôt une belle dame plus mignonne qu'une fée, qui me prit dans ses bras et me berça sur son sein. Ah ! quel doux oreiller pour s'éveiller dans la vie! Mais, hélas! je rêvais déjà. Le rêve ne fut pas long : un homme de mauvaise tournure et de mauvaise façon, mal vêtu et

mal peigné, le charpentier du château, ouvrit la porte de la chambre. « Monsieur Maillefer, lui dit la belle dame, « vous avez là un joyeux garçon. » Mais, au même instant, mon front se rembrunit, car je compris tout de suite à qui j'avais affaire ; je n'étais plus marquis, mais gros Jean comme mon père. Cependant mon père s'approcha du lit, s'inclina un peu devant la grande dame et me donna sur la joue, en signe de caresse, une petite tape, dont je ne lui sus pas gré du tout. < Je voudrais bien m'en al- « !cr, » dis-je en moi-même. Mais, en ce moment, je tressaillis à la vue d'un doux et triste sourire de mon père à ma mère, un sourire qui révélait bien des joies et des douleurs cachées. Je sentis déjà couler sur ma joue une larme venue de mon cœur. Je me résignai à la vie, à la vie du pauvre, pleine de labeur, pleine de larmes et pleine de joie en Dieu. »

A quinze ans, Nicolas Maillefer lisait Jean-Jacques ; à dix-sept ans, il faisait mieux que cela : il aimait sa femme; à vingt ans, il faisait mieux encore : il nourrissait sa famille avec son art de sculpter le bois.

Les critiques ne se sont jamais avisés de jeter un peu de jour sur cette race perdue des sculpteurs sur bois qui nous ont laissé tant de chefs-d'œuvre, çà et là éparpillés dans les églises, les châteaux, les monastères. Rien pourtant de plus curieux à raconter que l'histoire de ces laborieux artistes méconnus, qui n'avaient pas de journaux pour chanter leurs œuvres. Nicolas Maillefer ne sera point méconnu ; il est temps encore de cbasser l'oubli de sa mémoire.

Comme je traverse sa vie à vol d'oiseau, je prends au hasard le premier chapitre venu.

En 1787, — déjà le dix-huitième siècle, qui avait

commencé par des ariettes comme celle-ci : Allons danser sur la fougère, se préparait à finir par des chansons comme celle-là : Dansons la Carmagnole! — Nicolas Maillefer était marié depuis dix ans. Il plantait des arbres dans son jardin ; il sculptait dans son atelier ; il aimait sa femme au coin du feu ; il faisait l'aumône en deçà du seuil, n'oubliant pas d'arroser l'aumône d'un broc de clairet : « Tenez, brave homme, buvez; » et, quand le pauvre avait bu, il lui versait un coup de philosophie pardessus le marché.

Nicolas Maillefer était aimé de tout le monde, hormis de M. le curé et de M. le comte.

H gardait avec eux son franc parler; ainsi il se donnait la peine de les avertir du danger qui menaçait en France la noblesse et le clergé. « Oui, monsieur le curé, oui, monsieur le comte, prenez-y garde! les philosophes, dont vous dites tant de mal, ont semé les idées de délivrance dont nous recueillerons la moisson. Au dix-septième siècle on étudia les arts : l'arbre était en fleur; au dix-huitième on étudie l'humanité : l'arbre donne des fruits. L'heure de la science est venue : c'est l'heure de la liberté. J'ai bien peur que cette heure ne sonne mal à vos oreilles. Qu'importe? nous approchons d'une grande et belle lutte : Abel se réveille pour combattre Gain. » M. le curé et M. le comte auraient bien voulu chasser loin d'eux le philosophe ; mais l'église et le château ne pouvaient se passer du sculpteur.

Donc, en 1787, un beau matin d'avril, un valet du château vient à l'atelier dire au sculpteur : « M. le comte veut vous voir. — Va dire à ton maître que je suis visible. »

Au rapport du valet, le maître re mit on fureur; mais,

la fureur éteinte, il fallut bien passer par la boutique du sculpteur. Le comte de B... alla donc un soir voir le sculpteur, mais avec son fusil et ses chiens, comme s'il revenait de la chasse ; Maillefer était assis devant sa maison, sur un banc de pierre, sous un dernier rayon de soleil, — le soleil, son seul maître! —

Après cette visite, le sculpteur alla au château. À l'heure du dîner, on l'appela en vain ; à l'heure du goûter, comme la comtesse passait à cheval dans un sentier du bois voisin, elle fut très-surprise de rencontrer le sculpteur côte à côte avec un mendiant, devisant tous deux en frères et mangeant chacun un morceau de pain du meilleur appétit du monde.

Le lendemain, elle s'aventura dans une salle où travaillait Tartise, très-préoccupée de sa manière de vivre. « Vous êtes bien fantasque, monsieur Maillefer; vous aimez donc mieux vivre dans les bois que de vivre au château ? — Je ne veux vivre ni avec des valets ni avec des maîtres, madame. Un peu de pain, le pain du labeur, l'eau de la fontaine, un rayon de soleil, voilà tout ce qu'il me faut, sans parler du parfum des bois, qui est pour moi le meilleur dessert. En un mot, madame, j'aime à vivre de l'air du temps. — C'est un repas bien frugal, dit la comtesse ; cependant j'ai vu hier avec bien du plaisir que vous trouviez encore le moyen de donner aux pauvres les miettes de votre table. — Le bon Dieu, madame, a permis les joies de la charité à ses plus humbles créatures. »

La comtesse rougit. On faisait l'aumône au château, mais on pouvait appeler cela jeter l'aumône.

Sur le soir, comme le sculpteur s'en allait* il vit, sur le seuil de la porte du vestibule, la jolie main de la comtesse suspendue sur la main grossière d'un pauvre. « Ah!

madame la comtesse, dit-il, cette main-là, si elle continue ainsi, effacera bien des péchés ; c'est par cette mainlà que saint Pierre vous conduira dans le paradis. » Et làdessus, sans autre préambule, Maillefer baisa la main de madame la comtesse, qui ne songea pas trop à s'en offenser. Après tout, le sculpteur était aussi beau qu'il était fier ; elle aimait à voir ce rêveur, tantôt atlristé, tantôt égayé, suivant les rêves, ayant parfois l'âme dans les yeux ou sur les lèvres, comme à l'instant du baiser. H y a bien des comtesses du dix-huitième siècle qui lui eussent donné les deux mains.

La comtesse était une jolie femme, qui rappelait tout à la fois les portraits de Greuze et les pastels de La Tour ; c'était bien la comtesse du dix-huitième siècle, mais un peu trop loin du doux soleil de la cour, mais pressentant déjà la bourrasque qui allait effeuiller les roses de son corsage. Ainsi, beaucoup de gaieté presque licencieuse sur la bouche, mais en même temps, dans le fond du cœur, une pensée pieuse, une image du ciel, je ne sais quel retour à la vertu bannie; en un mot, madame de B. . . , qui comptait trente-quatre ans, avait commencé avec l'amour à l'ombre des paravents de sa grand'mère, la marquise de R... ; elle songeait à finir avec la vertu, à l'ombre des grands bois de son château. Jusque-là elle avait divisé dans son esprit l'humanité en deux espèces : les enfants du bon Dieu, c'est-à-dire les nobles, et les animaux du bon Dieu, c'est-à-dire les gens du peuple. Le baiser de Nicolas Maillefer modifia singulièrement ses idées là-dessus.

Le soir, comme ce souvenir l'empêchait de dormir, elle appela le comte pour lui apprendre que le sculpteur était un homme d'esprit et un homme de cœur, digne

d'un meilleur rang dans le monde; ce à 'quoi le comte répondit que Nicolas Maillefer, malgré son bagout et ses airs de philosophe, était bien à sa place; que le bon Dieu lui avait donné des mains pour être manœuvre, rien de ^plus; qu'il n'entendait rien à la science humaine; qu'il était ignorant comme un maître d'école. La comtesse avait bien envie de répliquer que Maillefer avait les yeux et la bouche d'un homme qui en sait long sur tous les chapitres ; mais, voyant qu'elle aurait beau dire à ce sujet, que le comte avait ses raisons pour ne pas être de son avis, elle se fit à elle-même l'apologie de Nicolas Maillefer.

Quelques jours après, le sculpteur, au bout de son travail, quittait le château sans mot dire. À la porte du parc, il s'arrêta pour saluer la comtesse. «Vous partez ? Est-ce donc déjà fini? — Oui, madame. »

Le comte survint à la porte du parc. « Il faut que je vous paye, monsieur Maillefer. — Ce n'est guère la peine, monsieur; j'ai réparé tant bien que mal une œuvre d'art... — Vous avez travaillé pour moi, interrompit le comte, qui ne craignait plus d'offenser le sculpteur; je ne veux pas être votre obligé. — Comme il vous plaira. — Retournez au château, j'y vais de mon côté. »

Maillefer salua une seconde fois la comtesse, qui lui dit : « Moi aussi je vais au château; venez de mon côté. »

Au château le comte fit sonner dans sa main cinq petits écus en les offrant au sculpteur : « Vous avez travaillé pendant cinq jours, monsieur INicolas Maillefer. — Je n'ai pas compté, monsieur; mais, pour être p3yé, je veux l'être bien. Ce n'est pas un écu, mais un louis par jour. Ainsi donnez-moi cinq louis ou ne me donnez rien, cela m'est égal. — Vous êtes un original indigne de mes faveurs. — J'en suis bien aise, monsieur le comte. — Pre*

nez garde, au moins; pas d'impertinences, s'il vous plaît. — Allons donc, monsieur le comte, point de fanfaronnades ! Vous savez bien que je n'ai pas peur de vous. Mais, puisque vous voulez me payer par de mauvaises paroles, je vous donne quittance et je m'en vais. — Attendez, attendez; encore une fois, je ne veux rien devoir à un homme de votre espèce. Tenez, voilà : je né vous marchande pas. »

En disant ces mots, le comte jeta, plutôt qu'il ne mit, cinq louis dans la main du sculpteur; un de ces louis tomba sur la dalle, « Vous ne m'en donnez que quatre, monsieur le comte. — Et celui qui- est tombé? — Je ne compte pas celui-là. — Croyez-vous donc que je vais vous le ramasser? — Croyez-vous donc que je le fasse, moi? dit Maillefer eh appuyant avec énergie sur ce dernier mot. — Mais voilà tout à propos un de vos valets. Jean ! Jean! venez ici. »

Et, Jean venu : « Ramassez cette pièce d'or. »

Le valet regardait tout ébahi ; le comte était près d'éclater dans sa colère; enfin, le valet, habitué à obéir, ramassa la pièce d'or. « C'est bien, mon ami, gardez-la pour vous, » dit-Maillefer en s'en allant.

En descendant le perron, il répéta cette prophétie d'1saïe : « Malheur à vous qui joignez maisons à maisons et qui ajoutez terres à terres, sans qu'il reste de place pour les pauvres! Êtes-vous donc les seuls habitants de ce monde? *

Dans la même saison, s'il faut en croire quelque souvenir indiscret, le sculpteur rencontra plusieurs fois, — par hasard, — la comtesse dans les sentiers touffus du château ; mais l'historien n'a pas à dire cette page de roman, que le vent d'automne a emportée dans l'infini.

En 1792, la puissance avait un peu changé de place en France. Maillefer était commissaire de la République, c'est-à-dire le maître souverain du pays. Grâce à son pouvoir, il pratiquait la charité tout à son aise. Le curé avait crié : « Sauve qui peut! » dans son église; il avait pris la fuite, mais sans entraîner le bon Dieu. Nicolas Maillefer lui avait succédé dans la chaire pour prêcher la fraternité.

Le comte était venu l'écouter comme un courtisan ; Tayant rencontré dans la nef, au milieu de la foule qui lui tendait les bras, il lui dit en l'abordant : « En vérité, vous parlez comme un procureur; mais vous êtes sans pitié pour nous. »

Et, tout en parlant ainsi, le comte glissa une bourse pleine d'or dans la main du tribun improvisé. Le sculpteur eut un mouvement de belle indignation ; mais, se contraignant tout de suite, il prit la bourse, s'avança vers le tronc des pauvres, y versa tout l'or en souriant, et revint aussitôt rapporter la bourse au comte. « Nous sommes perdus ! pensa le comte ; il n'y a plus rien à faire avec cette canaille. »

Quelques jours après, le comte était allé rejoindre son curé à Coblentz, avec la comtesse et ses deux fils. Mais survint le décret qui séquestrait, au profit de la nation, tous les biens d'émigrés. Maillefer reçut de Paris Tordre de vendre le château et toutes ses dépendances.

Bientôt, au bout des formalités, il fit annoncer que la vente aurait lieu le premier dimanche d'octobre, en l'ancienne salle de justice, sur la mise à prix de vingt-cinq mille livres.

La veille, à onze heures du soir, il venait de s'endormir paisiblement à côté de sa femme; tout à coup il fut

réveillé par un bruit de pas dans la salle voisine. Comme il n'y avait pas de verrous à la porte, on était entré sans obstacle. « Qui vive? — Silence, s'il vous plaît; je suis le comte de B...»

Le sculpteur alluma sa lampe et passa du côté du comte. « Qu'y a-t-il donc si matin, monsieur le comte? » M. de B... était pâle comme la mort. — Hélas! je viens me jeter à vos pieds; je suis un homme perdu, mais vous pouvez me sauver ; si on vend mon château, me voilà sans ressources^ — Un honnête homme n'est jamais sans ressources, monsieur le comte. — Oui, mais en même temps me voilà à jamais banni de la France. — Qu'importe? ce n'est plus votre patrie, monsieur le comte.

La femme du sculpteur, qui était assez épineuse, survint, à peine habillée, dans la salle, a Ah çà, Nicolas, ne t'avise pas de t' attendrir ; tu es ici le représentant du peuple. Songe à ton devoir. — Ma femme, allez vous coucher. — Songe que le citoyen ci-devant te jetterait comme un chien à la porte de son château si tu allais lui demander une grâce. — Eh bien ! moi, je veux lui apprendre à vivre. — Tu ferais mieux de lui apprendre à mourir. »

Nicolas Maillefer écrivit en silence ce certificat qui pouvait le perdre •

« Je certifie que le citoyen Adolphe D*.., ci-devant « comte de B..., n'a pas quitté le territoire national, « comme nous l'avions pensé ici. C'est, d'ailleurs, un t homme charitable. 11 donne la moitié de sa fortune « pour faire la guerre nationale; et, s'il en est besoin, il « fera de son château un hôpital pour les soldats blessés. « En conséquence, la vente annoncée n'aura pas lieu, et,

« jusqu'à nouvel ordre, il jouira de tous les droits de « citoyen français.

« Fait et donné à Bruyères, par nous soussigné, com- « missairede la République pour le district. M aille fer. »

f Voyez, monsieur le comte, si vous voulez de mon certificat. — Diable! se dit en lui-même le comte ; la moitié de ma fortune pour la guerre nationale ! Bab ! je n'en ferai rien. Je courberai la tête pendant l'orage ; mais, une fois l'orage passé, je la relèverai plus haute que jamais. •

Et, après cet avant-propos, le comte parla ainsi à Nicolas Maillefer : « Vous êtes mon sauveur! permettez-moi de presser votre main. Cette bonne œuvre sera une bonne leçon pour moi. — Allez, allez, citoyen ci-devant, cela ne vous rendra pas meilleur, * dit en fermant la porte la femme du sculpteur.

lie lendemain, la comtesse de B... vint demander Maillefer. Dès qu'elle fut seule avec lui, elle se jeta dans ses bras. « Je vous aime, je vous ai aimé, je vous aimerai, » lui dit-elle en laissant éclater mon cœur.

Maillefer, tout attendri, la regarda avec amour; voyant deux larmes dans ses beaux yeux, il les prit sur ses lèvres. Elle partit; elle-même emporta sur son sein deux larmes du sculpteur, deux larmes trop brûlantes qu'elle a senties jusqu'à la mort.

LES

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