COMMENT ON DEVIENT COMEDIENNE
~ J'avais vingt-quatre ans, j'étais déjà célèbre, j'avais oublié Pimpette avec les comédiennes du théâtre et les comédiennes du monde. Je ne croyais ni à Dieu ni au diable, je soupais à fond tous les jours de ma vie sans m'inquiéter si le soleil se lèverait le lendemain. J'étais plongé comme un pourceau dans le bourbier philosophique de mon parrain, l'abbé de Châteauneuf. Ninon
de Lenclos, en me léguant sa bibliothèque, ne m'avait légué que de mauvais livres : c'étaient mes articles de foi.
Un jour que je n^vais rien à faire, une jeune fille se présente devant moi. Elle était si belle, que je me levai devaatelle comme un point d'admiration. Par exemple elle était vêtue pour l'amour de Dieu : une robe de belle étoffe à ramages, mais fanée depuis longtemps. La pauvre fille ne savait que me dire, moi je ne savais que lui répondre. Je la priai de s'asseoir; elle voulut rester debout.
— Monsieur de Voltaire, je venais à vous...
Elle était pâle et défaillante ; je la pris dans mes bras et l'appuyai sur mon cœur. Elle s'éloigna de moi sans se courroucer :
— Monsieur de Voltaire, je me destine au théâtre, c'est ma dernière ressource, car je n'ai plus ni père ni mère ; mais avant de débuter il faut que je prenne des leçons. Vous connaissez mademoiselle Lecouvreur ?
J'interrompis la jeune fille.
— Mademoiselle Lecouvreur, comme toutes les grandes comédiennes, n'a pris de leçons que de son cœur. Pourtant, si vous voulez, je vous conduirai chez elle. Mais que vous apprendra-t-elle? elle vous apprendra à dire comme elle dit avec sa passion, et non avec la vôtre. Avez-vous aimé?
La jeune fille rougit et sembla interdite. Je pris mon plus doux sourire et me rapprochai d'elle.
— Croyez-moi, mademoiselle, c'est à moi à vous donner des leçons. La préface du théâtre, c'est l'amour.
Je lui saisis la main et la portai à mes lèvres avec une tendresse un peu brusque.
— Vous allez voir, lui dis-je en prenant un air déclamatoire.
Je m'éloignai de quelques pas, et je revins vers elle en lui disant d'un air passionné des vers de tragédie.
Elle prit plaisir au jeuj d'ailleurs la pauvre fille n'avait pas le temps de faire la rebelle ; elle n'avait pas soupe la veille, et elle portait toute sa fortune sur son dos.
Elle avait vendu peu à peu jusqu'à ses hardes, croyant toujours qu'il y a un Dieu pour les orphelins. Elle s'était présentée à la Comédie^Française pour demander à débuter, ne sachant pas qu'il fallait pour cela la croix et la bannière. Un méchant comédien qui me savait l'oracle du Heu eut l'idée d'envoyer vers moi cette pauvre fille. Que vous dirai-je, madame la marquise? elle eut beau s'en défendre, il fallut bien qu'elle prît avec moi une première leçon de déclamation ; leçon éloquente, car c'était mon cœur qui la donnait.
— Comment vous nommez-vous? lui demandai-je après lui avoir montré comment on parle d'amour.
— Mademoiselle Aurore de Livry.
— Un beau nom qui sera redit de bouche en bouche, comme celui de mademoiselle Lecouvreur.
— Où demeurez-vous (moi je demeurais rue Cloche- Perche)?
— Rue Saint-André-des-Arts, où ma mère est morte, et où je dois plus de quatre-vingts écus. Aussi Dieu sait toutes les insultes qu'il me faut subir faute d'argent.
— Je ne vous en donnerai pas, lui dis-je, par une bonne raison : c'est que si je vous en donne, vous aurez pour moi de la reconnaissance et vous n'aurez pas d'amour ; mais ma maison est à vous, restez-y : je vous
conduirai à la Comédie ; après la comédie, nous irons souper follement en belle compagnie ; après souper, nous nous aimerons jusqu'au matin. Le jour venu, j'écrirai sur vos genoux quelques vers de tragédie, quelques rimes galantes, jusqu'à l'heure où les oisifs viendront nous prendre pour déjeuner et pour courir Paris, non pas en carrosse, mais sur nos chevaux de vingt ans. Madame de Boufflers interrompit Voltaire.
— Tout bien considéré, vous êtes un homme de beaucoup d'esprit et vous lisez à livre ouvert dans le cœur des femmes. Tout autre à votre place fût allé à son secrétaire et il eût compté quatre-vingts écus pour les offrir à mademoiselle de Livry. Comme vous l'avez dit : il n'eût recueilli là que de la reconnaissance : une fleur morte sans parfum. Je suis bien sûre au contraire que mademoiselle de Livry vous considéra tout de suite comme un amant et non comme un bienfaiteur.
Voltaire s'appuya doucement sur le bras de la marquise.
— Comme vous dites, madame, reprit-il, ce ne fut pas sans prières, sans combat et sans larmes. Ah! qu'elle était belle dans sa défense, avec ses cheveux épars, ses yeux si doux, ses joues tour à tour blanches et rouges. Elle m'a avoué depuis que c'était sa vertu seule qui luttait contre moi comme par instinct de la résistance, car elle m'aimait avant de me voir. Et, comme César, je n'avais eu qu'à me montrer pour être vainqueur. Passezmoi cette jactance d'empereur romain, vous savez que je n'en abuse pas.
Vous connaissez ma vie, je ne vous raconterai pas mot à mot toutes les phases de ce charmant amour. L'abbé de Bussy, Thiriot, le marquis de Mjmeur, Génouville, le
ET MAUEMOISELLE.DE LIVIIY. 7
prince de Vendôme, auraient pu vous dire combien j'étais heureux dans ma chère folie. J'avais jeté avec dédain le manteau des philosophes, je ne voyais plus la sagesse humaine que sous la figure de mademoiselle de Livry. Quels gais soupers ! Cet air de mélancolie qu'elle avait à notre première entrevue, elle ne l'avait plus que çà et là, quand je lui laissais le temps de réfléchir; sa passion avait d'ailleurs tous les caractères : tour à tour sereine comme un beau ciel ou emportée comme une cavale enivrée par la course, tour à tour folle et bruyante, pensive et attendrie. La rue Cloche-Perche était pour moi le paradis. Dans ce temps-là je croyais au paradis : je ne crois plus qu'au paradis perdu.
Ce bonheur-là dura bien six semaines ; je n'ai pas compté ; je vivais comme dans un rêve ; quand le réveil est venu, je n'ai pas voulu me souvenir, ou plutôt la maréchale de Villars m'a pris toutes mes idées. Bienheureux encore d'avoir retrouvé une folie, quand j'ai perdu celle-là.