LA PREFACE
H y a cent et un ans.
M. de Voltaire surprit un matin la marquise de Boufflers tout éplorée sous les vieux ormes de son château, où il était venu avec le marquis et la marquise du Châtelet.
— Voilà des larmes de Madeleine, dit-il à madame de Boufflers avec son impertinence accoutumée.
— Je ne vous répondrai pas, dit la marquise sans s'indigner, — car on donnait à Voltaire le droit de tout dire; — je ne vous répondrai pas, parce que vous n'avez jamais aimé.
Voltaire se récria et fit une pirouette.
— Je n'ai jamais aimé! Àh t madame la marquise, ceci est une injure; quiconque a eu vingt ans sous le soleil a
senti battre son cœur sur un cœur qui battait; il n'y a que le diable dont sainte Thérèse ait pu dire : Le malheureux, il n'a jamais aimé!
— Je sais cela, dit madame de Boufflers en essuyant ses beaux yeux avec une rose fraîchement cueillie ; mais voulez-vous, monsieur de Voltaire, que je vous confie un secret?
Voltaire s'approcha de la marquise en souriant.
— Ce secret, poursuivit-elle, c'est que vous êtes le diable !
— Je sais bien, dit Voltaire, sans s'émouvoir du secret, que tous les hommes comme moi ont le démon, comme on dit ; le démon, c'est l'esprit, c'est le génie, c'est la folie, si vous voulez ; mais croyez bien, madame, que plus on a le démon, plus on a le dieu. Le dieu, qui peut le nier? c'est l'amour. Pour moi j'ai aimé quatre fois avec passion. Ne savez- vous donc pas mes aventures? Ne me suis-je pas déguisé en sœur grise, en abbé, en mousquetaire, pour tromper les sentinelles?
— Oui, vous avez aimé Pimpette, madame de Rupelmonde, mademoiselle de Livry et la marquise du Châtelet.
— Vous oubliez la maréchale de Villars, dit Voltaire en portant la main à son cœur.
— Oui, vous avez aimé ; mais ce sont là des amours de paravent, sans tempêtes et sans larmes, comme Pontde-Vesle et madame du Deffant.
Voltaire bondit comme un daim.
— Sans tempêtes ! sans larmes ! dit-il avec une soudaine colère ; sans tempêtes ! mais vous ne savez donc pas que nous ne passons jamais huit jours sans nous battre, madame du Châtelotet moi? Ah! je ne suis pas
passionné! mais il y a trois jours, si ce bon M. du Châtelet n était venu en personne mettre le holà, nous nous serions arraché les yeux.
— Je crois à vos frénésies, dit la marquise d'un air moqueur. Mais pourquoi vous battez-vous ? ce n'est pas, comme cela arrive à tant de vrais amoureux, par jalousie «t par désespoir; c'est sans doute parce que vous ne pouviez pas parvenir à vous entendre sur un point de métaphysique.
Voltaire éclata de rire.
— C'est vrai, dit-il en reprenant sa ligure malicieusement égayée. Je n'y avais pas songé. Mais , reprit-il tout à coup, si vous n'avez foi en mes tempêtes amoureuses, vous croirez du moins à mes larmes. Je n'en ai point versé sur les beaux cheveux bruns de Pimpette; mais comme j'ai pleuré mademoiselle de Livry! Ah ! marquise, si vous saviez comme j'aimais celle-là! C'était le second amour, le plus terrible, le plus charmant.