DE LA REPUBLICAINE ASP ASIE
Platon cependant conservait à sa postérité le beau style et les idées patriotiques d'Aspasie \ Aspasie, qu'il faut compter parmi les grandes figures du siècle de Périclès,
' Eloge ttcs inierrier? morts dans la guerre du Péluponèsc, composé pur Aspasie.
a écrit, entre autres pages sévères : « Les républiques sont les nourrices des hommes. Les bonnes produisent les bons ; les mauvaises les mauvais. La nôtre a pour base Yécjaliic de notre origine; l'autorité est dans les mains du peuple, qui confie le pouvoir aux plus dignes. La faiblesse, la pauvreté, la naissance, quelque obscure qu'elle soit, ne sont pas des motifs d'exclusion; mais les avantages contraires ne conduisent pas aux honneurs.
(( Notre république est l'accord unanime de tous les ordres de citoyens. Les autres villes sont composées d'hommes inégaux et de toute espèce; aussi leur administration est inégale; elle est tyrannique ou oligarchique. Parmi les hommes qui les habitent, les uns sont maîtres, les autres esclaves. Pour nous, qui sommes frères, et nés d'une mère commune, nous ne connaissons pas ces odieuses distinctions. L'égalité d'origine nous soumet aux mêmes lois et nous élève aux mêmes droits. L'intelligence et la vertu seules sont nos titres au pouvoir. Pour la liberté, nous sommes déterminés à combattre contre les Grecs eux-mêmes. »
Or, Âspasie, qui proclamait la liberté, l'égalité, la FRATERNITÉ, avaut Platon et avant Jésus-Christ, Aspasie, qui eut gouverné le monde visible, croyez-vous qu'elle n'avait pas une àme pour s'élever dans les voies éthérées de Platon? Que disait-elle, l'impure courtisane, à Socrate amoureux?
(( Pénètre-toi d'un enthousiasme sacré, élève ton esprit aux divines hauteurs de la poésie, ouvre les portes de ton àme à la lumière idéale ; c'est dans le chemin du ciel qu'il faut entraîner ceux que nous aimons )»
Platon n'était ni un amant ni un disciple d'Aspasie ; il
faut peut-être le regretter. Si la république d'Aspasie m'était ouverte, j'irais en toute joie, même si Platon ne me bannissait pas de la sienne.
Depuis qu'Aspasie est morte, croyez-vous que l'humanité ait marché en avant? Est-il un mot nouveau à ajouter à la langue des passions et des idées? Avec Platon, la chaîne d'or des destinées humaines a été brisée : le christianisme a-t-il eu autre chose à faire qu'à la renouer?
Mademoiselle Gaussin ne pouvait pas se prévaloir de son blason comme mademoiselle de Camargo qui étalait ses jupes en s'écriant: Trente-six quartiers! En effet, voici l'histoire de la naissance de mademoiselle Gaussin.
Le comédien Baron avait un carrosse et un château. Il avait ramené de son château, pour conduire son carrosse, un grand diable de Bourguignon haut en couleur, vif et gai comme un coteau de Chambertin, sentant son cru à vingt pas à la ronde.
Ce grand coquin de cocher, quand il se vit sur un trône doré au gouvernail de deux rosses harnachées comme des chevaux de race, se mit en tête de conter des gaillardises à toutes les Margots de son voisinage.
Gomme le drôle avait des allures cavalières, il tourna la tête à toute une phalange de cuisinières.
Baron ne montait pas une fois en carrosse sans trouver
84 MADEMOISELLE (i.VUSSIN.
près des chevaux, quelle que fût l'heure, en allant à la comédie comme en revenant de la comédie, quelque sentimentale laveuse de vaisselle en colloque élégiaque avec son coquin de cocher. « De quoi se mêle cette canaille? disait Baron. Apprenez donc la passion humaine dans Corneille, dans Molière et dans Racine! à la lin vous n'en saurez pas' autant qu'un cocher et qu'une cuisinière qui se donnent une accolade. »
Les hauts faits de ce cocher se répandirent de proche en proche; on en jasa beaucoup à la Comédie-Française, parce que ces demoiselles avaient toutes une servante affolée de ce don Juan bourguignon.
In soir mademoiselle Lecouvreur s'approcha mystérieusement de Baron et lui dit : — J'ai une réparation à vous demander : ma cuisinière, une vertu romaine, a été séduite par votre cocher, qui la menace de la laisser là avec son enfant, car la pauvre fille accouchera ces joursci. Je vous avertis que, si vous ne forcez pas Antoine à épouser Jeanne, je vous forcerai à reconnaître l'enfant. — A reconnaître l'enfant! s'écria Baron en riant. Je n'ai jamais signé mes œuvres, je ne veux pas revendiquer celles des autres; mais, puisque ce coquin a été coupable, il expiera son crime. Du reste, on n'a pas besoin de lui dire que quand le vin est versé il faut le boire. — Il n'y a que les comédiens, dit mademoiselle Lecouvreur, pour faire respecter la vertu : le théâtre est l'école des mœurs. Pour couronner l'œuvre. Baron, tu seras parrain de l'enfant. — Et toi la marraine, dit Baron.
Voilà l'origine de mademoiselle Gaussin.
Le cocher de Baron s'appelait Antoine Gaussin, la cuisinière de mademoiselle Lecouvreur se nommait Jeanne
Pollet; niadeiiioiselle Gaiissin eut les prénoms de .leanne- Gatherine-Marie-Madeleine. Ce fut celui de Madeleine qu'elle choisit plus tard, parce qu'elle voulait beaucoup aimer.
Les tableaux vivants ou les tableaux parlants ne sont pas, on le sait, d'une création moderne; les courtisanes de l'antiquité païenne avaient appris, dans les ateliers des peintres et des sculpteurs, à représenter les banquets et les fêtes de l'Olympe. On les voyait sur les places publiques d'Athènes et de Sicyone, sous la figure visible de Vénus ou de Diane, des Heures ou des Grâces, lutter avec l'œuvre des peintres ou des sculpteurs. Dans l'antiquité hébraïque, ne voit-on pas, à la cour de David et de Salomon , apparaître ces symboles vivants? Quand la reine de Saba vint à Jérusalem, elle avait toute une phalange de jeunes filles vêtues de l'air du temps, qui représentèrent devant Salomon les visions de la reine de Saba.
Mademoiselle Gaussin se révéla dans les tableaux anacréontiqiies ; il y avait tant d'expression dans ses yeux et dans sa bouche, elle possédait à un si haut degré l'art des contrastes et des nuances, elle avait tant de grâces adorables pour incliner la tête, pour poser le pied, pour soulever la main, pour dénouer et répandre sa chevelure comme un flot d'or sur le marbre frissonnant de son épaule ou la neige empourprée de son sein, que les spectateurs, tout émerveillés, voyaient en elle Vénus, Junon, Diane, Daphné, Therpsychore, — et jamais Madeleine Gaussin.
Ce qui lui faisait dire plus lard, quand on lui reprochait ses débuts un peu décolletés, qu'elle ne s'était jamais montrée elle-même au public.
Elle passait tout entière avec la foi de l'artiste dans le symbole qu'elle représentait.
Quand mademoiselle Racbel joue Hermione, qui songe à mademoiselle Racliel? La tragédienne a disparu sous la femme furieuse, plus jalouse que les panthères. Ainsi, mademoiselle Gaussin voilait sa nudité en montrant au spectateur l'épaule altière de Junon, le sein amoureux de Vénus et le flanc chaste de Diane.
Le cardinal de Bernis, qui s'y connaissait, non pas tout à fait en sa qualité de cardinal, écrivait un jour sur son bréviaire ces deux vers devant madame de Pompadour :
L'embarras de paraître nue, C'est l'altrait de la nudité.
Mademoiselle Gaussin ne donnait pas cet attrait-là au public; elle était comme cette Suzanne de Santerre quij pour se cacher aux yeux des deux vieillards, se découvre devant le spectateur. Dans le tableau, comme le disait Diderot, Suzanne est chaste, elle ne sait pas que le public la regarde. Pareillement mademoiselle Gaussin se cachait par la métamorphose.
D'Auberval, dans le discours de clôture qu'il adressa au public, en 4763, rappela les tableaux anacréontiques de mademoiselle Gaussin : « Ses yeux, dit-il avec emphase, « parlaient à l'âme; l'amour semblait l'avoir fait naître « pour prouver que la volupté n'a pas de parure plus (( piquante que la naïveté. »
Elle commença, selon la coutume du temps, par courir la j)ruvin(t': l'histoire ne dit pas ce qu'elle lit de
son cœur dans ces pérégrinations prinlaniéres : il ne s'est pas rencontré, comme pour mademoiselle Clairon, quelque indiscret amant pour éditer ses premières aventures.
Les comédiennes ne courent pas la province sans déchirer aux buissons leur robe de lin ; mais comme, après tout, Madeleine Gaussin n'est pas une sainte du calendrier, je n'ai pas à faire l'apologie de ses vertus.
Ce qui est hors de doute, c'est que le 28 avril 1751, quand elle débuta à la Comédie-Française, elle connaissait à fond la science du cœur.
Elle avait été à l'école du sentiment, de la jalousie, de la fureur : elle faisait résonner sous son jeu toute la gamme des passions.
Elle avail passé par les joies infinies, par les tendresses ineffables, par les douleurs sauvages de l'amour. Nulle, au théâtre, n'était plus variée, plus légère et plus profonde, plus folle et plus méditative ; elle éclatait en gaieté et elle fondait en larmes.
Aussi on peut dire sans hyperbole que, dix années durant, tout Paris fut amoureux d'elle : gens de'cour et gens d'église, bourgeois et robins, hommes d'épée et hommes de plume, se laissaient prendre à cette expansion vibrante et attendrie.
M. de Voltaire, Voltaire lui-même, s'inscrivit sur la première page du livre d'or de Madeleine Gaussin ; il lui donna le rôle de Zaïre, ce qui fut une des meilleures inspirations de sa tragédie.
Aussi, après la représentation. Voltaire écrivit une épître à la tragédienne :
Jeune Gaussin, reçois mon tendre hommage, Reçois mes vers au théâtre applaudis ; Prolége-les, Zaïre est ton ouvrage, Il est à toi, puisque tu l'embellis.
Je ne dirai pas toute cette épître. On connaît ces madrigaux qui ne sont pas de la poésie , mais qui sont de l'esprit. Voltaire écrivait cela sur des genoux impatients, dans le style chiffonné des grâces du temps.
Après Zaïre, ce fut Alzire. Seconde édition, revue, corrigée et augmentée du madrigal :
Ce n'est pas moi qu'on applaudit, C'est vous qu'on aime et qu'on admire, Et vous damnez, charmante Alzire, Tous ceux que Guzman convertit.
Ce n'est pas moi qu'on applaudit! Cependant si on avait dit à Voltaire que c'était-là une parole d'Évangile! Celui qui écrit pour le théâtre pourrait toujours dire au comédien , quand le comédien lui donne son âme , de signer aussi la pièce, à moins que celui qui écrit pour le théâtre ne se nomme Molière.
Ce fut surtout dans le rôle d'Inès, cette célè})re tragédie de la Motte , que Voltaire voulait mettre en vers, que mademoiselle Gaussin révéla la poésie passionnée et expressive de son jeu. On se rappelle le vers célèbre :
Tout Paris, pour Inès, a les yeux de don Pèdre.
Madeleine Gaussin ayant été peinte par Tournières dans ce rôle si émouvant, la Motte fit inscrire ce vers sur le cadre en lettres d'or.
A ses débuts, elle fut poursuivie par tout ce qui restait de roués de la régence. Richelieu , qui avait paraphrasé le vers de Boileau :
Ld femme est une esclave, et ne doit qu'obéir,
Richelieu , habitué à la conquête sur un plus haut théâtre, fut très-surpris et très-irrité de voir la porte de mademoiselle Gaussin se fermer devant lui. 11 jura de se venger sur une femme de la cour.
Or, pourquoi la porte de mademoiselle Gaussin se fermait-elle devant ce héros de ruelles, qui ne gagna jamais de batailles qu'avec monsieur de Cupidon?
C'est que Madeleine Gaussin était une fille de cœur, qui n'avait qu'un amant à la fois.
Or, quel était celui qui défendit la place quand le maréchal de Richelieu y mit le siège?
Un brave garçon, nommé Bagnole, qui n'avait pas le sou, mais qui pouvait rendre des points au maréchal sur les choses du cœur.
Voici toute cette histoire :
Un matin, sa fille de chambre lui apporta dans son lit, avec son chocolat et ses nouvelles à la main, une lettre écrite dans ce beau style :
« Mademoiselle,
« Je suis un pauvre écolier en droit que vos yeux ont « à jamais perdu. 11 faut que j'aille me jeter à vos pieds « et y mourir d'amour. Je vous ai vue hier dans Zaïre! « Vous êtes si belle, que je n'ai pas entendu un mot. « Cette nuit, je l'ai passée à rôder sous vos fenêtres sans
« savoir le temps qu'il fait. De grâce, faites-moi vivre ou « faites-moi mourir. Votre laquais ne veut pas me laisser « entrer. Je ne veux pas faire antichambre. Donnez des « ordres pour que j'aille jusqu'à vous. En me voyant si « bête, ou si sublime dans ma folie, vous aurez des lar- « mes ou un éclat de rire, ma vie ou ma mort.
({ Bagnole. »
Mademoiselle Gaussin relut trois fois cette lettre. — C'est un fou! dit-elle. Et elle sonna. — Jacquelinette ! — Mademoiselle? — Qu'est-ce que cela veut dire?
Jacquelinette se mit à rire. — Ah! mademoiselle, celui-là vous fera tourner la tête, mais de l'autre côté. — Il est donc laid? — Oh! que nenni ! Mais il est équipé! c'est à mourir de rire. Il est venu déjà trois ou quatre fois, comme si nous nous levions avec le soleil. — Sa lettre est bien jolie. — S'il revient, que lui dirons-nous? — Tu lui diras qu'il m'en écrive d'autres.
Bagnole revint. Il eut beau faire du tapage à la porte, il n'entra pas.
Il se mit en sentinelle au bas de l'escalier pour surprendre au passage la comédienne; mais à midi, comme elle ne descendait pas, il entra au café Procope pour lui écrire une seconde lettre.
Pendant qu'il écrivait, elle sortit. Ce jour-là, elle joua dansrO?Y/c7e. Dans l'entr'acte, comme elle recueillait des bouquets et des compliments au foyer, Bagnole, plus fou encore que la veille, accourut à elle et se jeta à ses pieds, après avoir renversé Pont-de-Yesle sur son passage.
Il y avait vingt-cinq personnes au foyer. Tout à sa passion , il ne vit que Madeleine Gaussin , et lui dit d'une
voix émue, agenouillé devant elle : — Je vous aime , et je vous le dirai partout.
Mademoiselle Gaussin voulut se lever et s'enfuir, mais il la retint par le bras.
Un jeune homme, le marquis d'Imécourt, l'apostropha vertement et voulut le séparer violemment de la comécienne. Mais Bagnole tint bon.
Mademoiselle Gaussin , d'ailleurs, toute courroucée qu'elle fût par cette manière de vivre, ou plutôt cette manière d'aimer, avait remarqué la figure de l'écolier en droit.
C'était une belle figure , très-pàle et très-exprCvSsive : l'âme y rayonnait. Une fleur de jeunesse et de poésie y répandait une auréole. — Savez-vous qu'il a une tète charmante! dit la comédienne au marquis d'Imécourt, qui était son amant du lendemain. — Ma foi ! dit celui-ci, je m'en lave les mains. Et il lâcha Bagnole.
En ce moment les soldats de garde à la Comédie-Française vinrent pour le saisir. Sous le charme pénétrant d'un regard attendri de mademoiselle Gaussin, il se laissa conduire comme un homme ivre à la caserne du Luxembourg. Il demanda son père; c'était un cabaretier de la Bâpée ; croyant que son fils était fou ou qu'il se disposait aux folies de l'enfant prodigue, il le conduisit à Saint-Lazare avec la force armée.
Mais le lendemain l'amoureux s'envola par une fenêtre et courut à la Comédie-Française.
Il attendit cette fois que mademoiselle Gaussin vînt à passer. Quand elle descendit de son phaéton , il se jeta encore à ses pieds. — J'ai voulu vous revoir, lui dit-il avec passion.
i)2 MADE.MOISELLE GAUSSIN.
Et lui montrant un poignard : — Mais ne vous impatientez pas, tout à l'heure tout sera fini. — Vous êtes un enfant , lui dit-elle en lui prenant la main — pour lui prendre le poignard ; — relevez-vous et ne mourez pas. Je ne suis pas cruelle jusque-là. S'il faut queje vous aime, eh bien ! je vous aimerai.
Le pauvre Bagnole eut une joie si inespérée d'entendre ces paroles — ou plutôt cette belle voix qui venait de s'attendrir pour lui , — qu'il tomba évanoui sur le pavé.
Madeleine Gaussin appela son laquais tout en soulevant la tête de Bagnole.
Le laquais le prit dans ses bras et le transporta au café Procope, où mademoiselle Gaussin entra elle-même.
Il y avait là Piron et Boissy. On fit cercle autour de la comédienne qui raconta, avec toute sa naïve simplicité, la folie de l'écolier en droit.
Piron, qui n'avait pas encore été amoureux, s'approcha du jeune homme et le salua avec respect. — Les gens des Académies, dit-il à Boissy, saluent la Sagesse qui est stérile ; moi , je fais comme Érasme , je salue la Folie qui va où la mène son cœur.
Bagnole, qui revenait à lui, ouvrait des yeux baignés de joie sur mademoiselle Gaussin doucement inclinée audessus de lui.
— Moi, dit Boissy, je salue la Passion quand elle si forte et si franche. — Et moi, dit mademoiselle Gaussin, à tant de folie et à tant de passion , je donnerai ma folie et ma passion.
Bagnole s'était levé; il jeta un regard jaloux autour de la comédienne, et sembla lui demander s'ils n'allaient pas
aller savourer ailleurs leur lune de miel. — Honni soit qui mal y pense! dit Madeleine Gaussin.
Elle alla, suivie de près par Bagnole, jusqu'à son phaéton. — Montez! dit-elle à l'amoureux.
Il eut l'esprit de ne pas lui demander où ils allaient. Où ils allaient, le savaient-ils bien tous les deux? Mais à la Comédie, quand on annonça que Madeleine Gaussin, « subitement enrliumée , » ne jouerait pas ce jour-là le rôle de Lucinde dans VOraclc, les spectateurs, nés malins, s'écrièrent. — Bagnole! Bagnole!
Mademoiselle Gaussin revint, — on en revient toujours! Elle revint seule; c'est ce qui arrive souvent quand on est parti deux. D'ailleurs, mademoiselle Gaussin ne voulait pas se donner les airs d'une Pliilis sentimentale; elle voulait bien que tout le monde fût amoureux d'elle, mais elle craignait un peu le sublime ridicule d'aimer quelqu'un. Pour Bagnole, il était encore dans toutes les flammes de la passion ; mais il avait, en quelques jours, subi tant de caprices, qu'il avait dit adieu à la Gaussin sans trop de regrets, comptant bien se consoler ailleurs, avec quelque bonne fille du pays latin, sans mise en scène.
Malgré ses caprices de reine de tliéàtre, mademoiselle Gaussin avait une manière de vivre très-facile. — Je n'ai pas de préjugés, disait-elle; ce qui voulait dire : Je vais où va le vent, j'aime quand il me plaît, je n'écoute que ma folie, et je m'amuse de la sagesse des autres. Elle aimait mieux une ceinture dorée qu'une bonne renommée.
— Une ceinture! a-t-elle jamais eu le temps de la nouer?
— Pour sa renommée, c'était la plus mauvaise du théâtre. Le parterre vengeait çà et là les mœurs outragées en la frappant d'une allusion. A la première représentation
d'une comédie de Doslouclies, h Force du nalurei quand ce vers :
Je crois que de sa vie elle ne dira non,
vint indiquer le caractère du personnage représenté par elle, toute la salle éclata de rire. Mademoiselle Gaussiu relevait ses très-chancelantes vertus par beaucoup d'esprit et d'originalité. Elle ennoblissait, si on peut dire, ses airs de courtisane par quelques accents de vraie passion et par un beau désintéressement. Une histoire entre mille : elle aimait Helvétius pour sa beauté et pour sa distinction ; un soir, au foyer, pendant un entr'acte, Helvétius était là près d'elle qui pérorait sur je ne sais quel point de philosophie transcendante; un financier, vieux roué de la régence, devenu fort laid et fort riche, s'approcha de mademoiselle Gaussin, et lui offrit, sans autre entrée en matière, cent pistoles pour aller souper avec lui. — Turcaret, mon ami, dit mademoiselle Gaussin à voix haute, avec l'air de tète le plus impertinent, je vous donnerai deux cents pistoles si vous voulez venir souper chez moi avec cette figure-là. Et, disant ces mots, elle indiqua du doigt Helvétius.
On a beaucoup discuté sur la beauté de mademoiselle Gaussin. Voici comment mademoiselle Clairon Ta peinte : « Mademoiselle Gaussin avait la plus belle tète, la voix la plus touchante; son ensemble était noble, tous ses mouvements avaient une grâce enfantine à laquelle il était impossible de résister, et elle ne résistait pas non plus; mais elle était mademoiselle Gaussin dans tout. Zaïre et Rodogunc étaient jetées dans le même moule; âge, état,
MADEMOISELLE CALSSIN. y.>
situation, lieux, tout avait la même teinte. » Mademoiselle Clairon dit ailleurs que mademoiselle Gaussin n'a qu'un vague instinct de l'art dramatique, qu'elle n'en a pas comme elle le sentiment passionné et intelligent. Elle lui refuse tout net le droit de juger une œuvre de théâtre, pas plus une comédie qu'une tragédie. Mademoiselle Clairon me semble plaisante. Ce droit déjuger, qui estce qui l'a? Le temps, et encore! M. de Voltaire jugeait Corneille à cent ans de date; le jugeait-il mieux que le cardinal de Richelieu? Mademoiselle Clairon aurait mieux fait d'aimer une heure de plus que de promener sa balance.
Il y a au foyer des acteurs, à la Comédie-Française, un portrait de mademoiselle Gaussin — plus ou moins authentique. — C'est une jolie femme avec du rouge et de la poudre, peinte par Nattier. Elle est vêtue en Vestale du dix-huitième siècle. Elle montre une fine et blanche épaule; elle ne prend guère souci de cacher son sein^
Toute cette beauté, tout cet éclat, toute cette gloire
1 Voltaire a peint cette belle fille dans son beau temps, en prose et en vers, de face et de profil. Dans un exemplaire de Zaïre, j'ai lu ce dizain fantasque écrit de la main du poëte:
Non, le prophèie de la Mecque Dans son sérail n'a jamais eu Si gentille Arabesque ou Grecque.
Son œil noT, tendre et bien fendu, Sa voix et sa grJce intrinsèque Ont mon ouvnige défendu Contre l'auditeur qui rebéque; Mais quand l'auditeur morfondu I/aura dans sa biblioihèiiue, Tout mon honneur sera perdu.
0() 3IADEM0ISELLE GAUSS1^'.
|)assèreiU vite, comme tout ce qui aime le soleil. Le foyer de la Comédie se dépeupla autour de mademoiselle Gaussin. Le siècle se faisait raisonneur; ses amants tournaient à la philosophie. Pour elle, ne sachant plus à quel vent tourner, elle chercha la sagesse, — par curiosité. — L'exemple de mademoiselle Gaussin n'a pas corrigé , plus tard , mademoiselle Guimard, qui a fini comme elle.
Or, voici comment finit mademoiselle Gaussin : Le mariage, qui lui avait pendant cinquante ans semblé un préjugé, lui apparut tout à coup comme une planohe de salut pour l'éternité. Elle eut un si vif désir de mourir dans le sacrement, « honorée comme toutes les femmes, » que, ne pouvant s'allier à plus haut personnage, elle épousa un danseur de l'Opéra, elle qui avait vécu familièrement avec des ducs et des philosophes, Richelieu ou Helvétius! Elle devint donc Madame Toalaicjo gros comme le bras. Mais il était trop tard pour être heureuse, partant pour avoir beaucoup d'enfants; le sieur Toalaigo, jaloux du passé, le pauvre homme! — je veux dire le pauvre danseur! — la battit pour tous les amants qu'elle avait eus. La pauvre femme! — Vanité des vanités! elle se consola un peu quand Toalaigo acheta en Berri la terre de Laszenoy dont il prit le nom. Mais, quel que fût le nom, c'était toujours le cœur et l'esprit de Toalaigo.
On raconte que, pendant une saison passée à ce fameux château, elle rencontra son cher Bagnole, qu'elle n'avait pas voulu prendre le temps d'aimer. Bagnole était devenu un philosophe agreste; il chassait en méditant sur les agitations et les vanités humaines. — Ah! Baijnolé! Ba-
MADKMOISELLE (jAUSSIN. i)7
gnolé! s'écria-t-elle en se jetant clans ses bras, c'était vous, et non les autres. — C'est vrai, dit Bagnole en pâlissant, mais il est trop tard pour vous appuyer sur ce cœur qui ne bat plus pour vous.
Elle retourna à son mari, plus désolée encore.
Toalaigo lui fit la grâce de la quitter pour l'autre monde. Mais que lui restait-il, à elle, dans celui-ci? des yeux pour voir la solitude qui se fait autour de celles qui ont trop vécu dans la foule.
Elle n'avait plus qu'un parti à prendre, — c'était de se fuir elle-même, — ce qu'elle lit le 6 juin 1767. Pauvre Gaussin! tant de beauté, tant de charme et tant d'esprit! Elle qui avait eu quatre chevaux à son carrosse, elle qui avait été l'adoration de tous les enfants prodigues de la génération de Voltaire, elle mourut sans avoir de quoi faire un testament, et, ce qui est bien plus triste, sans un ami pour qui elle pût regretter de n'avoir pas à faire un testament!