DE I, A SOUVERAINETE ET DE L IMMORTALITE
DE l'aME.
Platon, tout en reconnaissant l'hymen harmonieux du corps et de Tàme, proclame la souveraineté de l'âme. « L'homme intérieur doit dominer l'homme extérieur; la partie humaine ou plutôt divine doit commander à la partie animale, car celle-ci est un monstre à plusieurs tètes. » Le philosophe voit surgir sur le corps toutes les passions violentes, comme la volupté, monstre dont la gueule béante engouffre toute la floraison de la vertu. Il faut les flatter comme des lions, les endormir et les tuer dans leur sommeil si on les craint dans l'exaltation. « Imitons ce sage laboureur qui détruit les animaux féroces, qui nourrit et élève les animaux pacifiques. » Cependant on pourrait dire à Platon qu'il faut combattre les passions et non les tuer; car que de fois le génie, le courage, l'héroïsme, sont éclos dans les tempêtes des passions, même des mauvaises passions! Faisons que les passions brutales et féroces deviennent douces et apprivoisées.
Et après avoir ainsi bâti son temple avec du marbre, de l'or, de la pierre et de l'airain, — monument d'aspect grandiose, mais disparate, Platon inscrit ces mots majes-
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tueux sur le fronton, comme si Dieu lui-même eût conduit sa main : imimoktalité de l'ame.
Et en effet, ce n'est point assez d'avoir bâti un monument immortel destiné à abriter des créatures périssables, il faut indiquer qu'au delà du monument, plus haut que l'angle du fronton, plus haut que le nuage qui s'y repose, plus haut que le soleil qui y répand ses rayons d'or, il y a Dieu, — Dieu qui a pris notre àme dans son âme, qui nous a versé l'amour de son sein comme le pélican qui donne sa vie à sa famille, en donnant son sang ; Dieu qui est tout feu et toute lumière, source éternelle de vie et d'amour, de beau et de bien, d'intelligence et de vertu.
Quel sera le culte de ce Dieu? Platon appelle Dieu luimême à commander ou à inspirer les solennités de son culte. « Laissons à Apollon Delphien le soin de faire les plus grandes et les plus belles lois de la république, celles qui regardent la construction des temples, les sacrifices, le culte des dieux, des génies et des héros, les funérailles et les cérémonies qui apaisent les mânes désolés. Là où nous fondons la république, il ne serait pas sage de nous en rapporter à d'autres hommes ni de consulter d'autre interprète que les hommes et l'interprète du pays. Or le dieu de Delphes est en matière de religion notre interprète naturel, puisqu'il a choisi le nombril de la terre pour rendre de là ses oracles ^ »
Notre àme, dit Platon, est immortelle. L'ophthalmie est le mal des yeux; la maladie, celui du corps; la nielle, celui du blé ; la rouille, celui du fer. Toute chose visible
1 Les anciens croyaient Delphes située au centre de la terre ; Eschyle le dit dans les Euménides.
-s DE LA HEPUBLIIJUE
porte en elle un principe de corruption, qui la détruit peu à peu: mais Tàme est un feu qui subit toutes les atteintes du mal invisible sans y périr, parce qu'elle est d'origine céleste et que les mauvaises passions de la terre s'y viennent consumer. Pour bien reconnaître l'âme, son origine et ses destinées, il faut la voir par les yeux de l'esprit, non pas dans son puits de ténèbres, mais comme la radieuse Vérité qui est toute nue sur la margelle du puits. C'est seulement ainsi que nous découvrirons ses aspirations vers tout ce qui est divin et impérissable. « Nous devinerons ce qu'elle devient quand elle s'abandonne avec ferveur à cette sublime poursuite vers le ciel, quand elle s'élance par un noble effort du fond de cette mer écumante où elle est plongée, quand elle se détacbe des cailloux et des coquillages qui s'attachent à elle par la nécessité où elle est de se nourrir de choses terrestres. » Quoique d'origine céleste, quoique destinée à revoir son pays, l'âme, selon Platon, arrive quelquefois souillée devant les juges par un feu impur. Il se sert du récit de lier, rArménien, pour indiquer la récompense de l'âme du juste et la punition de l'âme de l'injuste : la première, comme un oiseau amoureux de l'azur, déploie ses ailes dans les routes du ciel; la seconde est condamnée aux ténèbres. Comme plus tard le Juif Errant, elles étaient condamnées à la poussière de la route. Entre le ciel et la terre, selon l'Arménien, il y a un point de rencontre où les justes et les injustes viennent, après un voyage de mille ans, se parler du paradis et de l'enfer. « C'est une prairie où elles se saluent et se demandent des nouvelles de ce qui se passe au ciel ou sous la terre. Les unes racontent leurs aventures avec des gémissements et des
pleurs arrachés par le souvenir de leurs souffrances ou le spectacle des souffrances des autres ; les autres racontait toutes les joies, toutes les délices, toutes les merveilles, tous les enchantements du ciel. » On voit que les Grecs avaient découvert aussi le paradis et l'enfer. C'est toujours le même tableau, seulement le peintre est plus ou moins coloriste. C'est toujours la même idée et la même poésie avec des mots différents.
Cependant , après avoir voyagé dans tous les enchantements du royaume — ou de la république de Dieu — les âmes des justes, purifiées pai l'azur et le feu du ciel, « doivent recommencer une nouvelle carrière et rentrer dans un corps mortel. Le génie ne vous choisira point, vous choisirez chacun le vôtre. La première âme que le sort désignera choisira sa place dans le monde. » lier a vu Orphée choisir la condition du cygne, « en haine des femmes, qui lui avaient donné la mort autrefois, car il ne voulait devoir sa naissance à aucune d'elles. » L'âme de Tamyris avait choisi la condition de rossignol, tandis que des cygnes et des rossignols tentaient les périls de la condition humaine. Je veux être lion, dit l'âme d'Ajax, car je me souviens trop de l'affront que j'ai subi dans le jugement des armes d'Achille. Je veux être aigle, dit Agamemnon. L'âme d'Atalante voulut devenir athlète. L'âme d'Épée, qui construisit le cheval de bois, voulut filer de la laine comme Pénélope et Lucrèce. Thersite revêtit le corps d'un singe, fidèle à ses instincts de bouffon. Ulysse, le plus sage, chercha dans un coin du monde, loin de la cour, la condition du plus obscur et du plus simple paysan, car Ulysse avait encore appris la pruden.ce là-haut.
Platon a terminé son livre par ces mots : « Nous mar-
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cherons toujours par la route céleste, nous nous attacherons de toutes nos forces à la pratique de la sagesse et de la justice. En paix avec nous-mêmes et avec les dieux, après avoir remporté sur la terre les palmes de la vertu, semblables à des athlètes victorieux conduits en triomphe, nous serons encore couronnés là-haut pour accomplir avec toutes les joies infinies ce voyage de mille ans dans les routes enchantées. ))
Je ferme ce beau livre avec un sentiment de tristesse. Pourquoi n'avons-nous pas vécu, — non pas dans la république de Platon, — mais dans ce beau siècle où les dieux avaient transporté l'Olympe à Athènes! Depuis Platon, le monde a vieilli, mais n'a pas marché. Quand Platon est mort, la nuit est tombée de son linceul. Trois fois une aube nouvelle s'est levée sur le monde : l'aube du Christ, l'aube de la Renaissance, enfin l'aube de 1789. Cette aube plus vive annonçait un soleil radieux : mais quand le soleil se lèvera-t-il?