‹ Philosophes et comédiennesChapitre 33 sur 68 · A LA POSTÉRITÉ · texte numérisé non relu

A LA POSTÉRITÉ

(( Passant, jette les yeux sur cette écriture, et tu sauras combien mon voyage a esté advancé; tu ne seras pas marri si que je retarde un peu pour le tien : je suis Jacques Callot, ce grand et excellent cacographe qui repose en ce lieu en attendant la résurrection des corps. Ma naissance fut médiocre, ma condition noble, ma vie courte et heureuse; mais ma renommée a esté et sera sans pareille. Personne ne m'a été égal en toutes sortes de perfections pour le dessin et la gravure sur l'airain. Toute la terre a consenti aux louanges extraordinaires qui m'ont esté données, sans que pour cela je sois jamais sorti de ma modestie naturelle. Je naquis à Nancy, l'année 159-4, et mourus aussi à Nancy, le 25 mars 1655, au regret in-

croyable de la Lorraine, ma patrie, et de tous les plus rares esprits de notre siècle, et principalement de Catlierine Kuttinger, mon épouse, qui, pour un dernier témoignage d'amitié, m'a fait ériger ce tombeau,

(( Prie Dieu pour celui qui te ne priera jamais de rien, et passe. )>

Les cordeliers, ne trouvant pas cette épitaphe à leur gré, l'effacèrent pour inscrire une épitaphe latine en beau style lapidaire; terminée parce disti({ue : Stabil in œtcrninn nonien et cirtis opus. Un ami de Callot, qui ne comprenait rien au grimoire des cordeliers, traça sous l'épitaphe latine ces lignes qui sont des vers, si j'en crois les rimes :

En vain tu ferais dos volumes Sur les louanges de Callot, Pour moi, je ne dirai qu'un mot :

Son burin vaut mieux que vos plumes.

Cette dernière épitaphe fut conservée ; on l'inscrivit sur un petit marbre ajouté sous le médaillon; seulement on fit un erraimu ; au lieu de vos plumes, on mit nos plumes, pour ne pas contrarier ces bons cordeliers. Il en coûte quelque chose pour être enterré en grand seigneur : en 1795, les sans-culottes, croyant avoir affaire à un grand-duc, mutilèrent le portrait et détruisirent le tombeau. On retrouva la moitié du portrait, on parvint à sauver ce débris curieux. Après avoir subi les atteintes de la Révolution française, les cendres de Callot, retrouvées en 1825, ont été religieusement transportées dans l'église. Callot repose, côte à côte avec les ducs de Lorraine, sous un tombeau en autel surmonté d'une pyra-

mide. Il faut espérer qu il reposera en paix cette fois jusqu'au jugement dernier.

Avait-elle lu cette pompeuse épitaphe, la petite-nièce de Callot, la mère de madame deGraffigny, qui de toutes les planches de Jacques Callot, les vraies armoiries de la famille, se fit faire une belle batterie de cuisine? 0 vanité des épitaphes!

YI

L'œuvre de Callot se compose de près de seize cents planches, en y comprenant celles signées d'Israël. Il faut passer à vol d'oiseau sur presque tous les petits sujets religieux : Callot sans fantaisie n'est plus lui-même. On voit qu'il s'ennuie à ce travail de petite patience. Où il s'épanouit dans tout son luxe, dans tout son éclat, dans toute son originalité, c'est dans la Tentation de saint Antoine, la Foire délia Madona Iniprunetta, les Supplices, le Massacre des Innocents, les Malheurs et Misères de la Guerre, les gueux de toute forme et de toute espèce, depuis le spadassin effronté jusqu'au mendiant qui se drape dans ses guenilles. C'est dans cette galerie étrange que se peuvent étudier tous les trésors qu'il a prodiges dans l'art de créer en gravant.

11 gravait avec une agilité merveilleuse, il a plus d'une fois terminé une planche en un jour; ce n'était souvent qu'un jeu pour sa main féerique et son imagination si riche et si vive. Il lui arrivait, comme dans son Livre des Caprices, dans ses fantaisies et ses grotesques, de laisser

aller sa main à raventiire ; il devisait avec ses amis, jetait un mot plaisant en même temps qu'un trait bizarre, et s'étonnait lui-même d'avoir créé une figure. Et son burin était si fécond en ressources, que dans ses innombrables créations il ne se reproduisait jamais. C'était d'ailleurs un artiste sérieux, étudiant sans cesse, plein de son labeur, aimant l'odeur de la lampe. Il avait la passion de créer des gueux, des matamores, des scaramouches, comme d'autres ont celle de jouer; c'était presque de l'ivresse : quand il veillait, il disait à ses amis qu'il passait la nuit en famille.

La gravure à l'eau-forte est, comme on l'a dit, l'écriture de la pensée de l'artiste. Avec elle, toute liberté de touche et de fantaisie. Elle ne glace pas l'inspiration par sa marche patiente, elle a les fières allures de la cavale emportée. Callot, si varié, si original, si capricieux, si abondant, si improvisateur, est le grand maître de la gravure à l'eau-forte.

Son génie a divers caractères dignes d'étude; il est surtout hardi et fantasque. Quel que soit son déguisement, il étonne toujours. Sa manière est très-précise de dessin et très-finie sans labeur; aussi il exprime sans nulle confusion les mille actions tourbillonnantes des foires, des sièges, des camps, des spectacles. Il lui fallait, pour bien faire, peu de place et beaucoup de personnages; car en deux traits il créait une scène, un caractère, une physionomie. Selon le révérend père dom Calmet, « il est telle gravure de Callot où l'on peut, sous un ccu de six francs, cacher cinq à six lieues de pays et une inconcevable multitude de figures toutes en action. » Jamais, en si peu d'espace, on n'a eu tanl de feu, d'esprit, de finesse et de

lilj CALLOT.

charme ; jamais on n'a été plus pittoresque. Salvator Uosa -M lui-même, dans ses eaux-fortes, ne surpasse pas le pitto- f resque du graveur lorrain. Toutefois, malgré sa merveilleuse adresse, Callot ne frappe pas toujours juste ; il vous É éblouit, mais ne vous convainc pas ^ 11 a surtout l'art de " saisir et de surprendre ; une fois qu'il vous tient sous le charme d'une gravure, il ne vous lâche pas que vous n'ayez vu et revu la moitié de toutes ses magiques créations; je dis la moitié, car on ne peut jamais tout voir -. Venu après Albert Diirer et avant Rembrandt, Callot,

1 Gallol a des admirateurs plus enlhousiasles : « Que de noblesse cl d't'lcvalion dans son style, s'il traite des sujets liistoriqucs et surtout des sujets sacres, tels que le Nouveau Test.iment. la vie de la Vierge, le passage de la mer Rouge, le massacre des Innocents, le martyre de saiut Sébastien, et tant d'autres ! L'enfant prodigue n'estil pas aussi noble quand il prend congé de son père, qu'il et^t dégradé quand il revient implorer son pardon ? Quon remarque le beau maintien de celte dame, l'élégance de son cavalier, en opposition avec l'attitude bumibée du pauvre qui implore leur pitié. Quelle fierté dans ce chef de guerre, quelle charité dans ce religieux qui exhorte le patient à la mort! l'arlout on retrouvera les mêmes contrastes et la même vérité, dans l'audace du crime et dans l'effroi des tourments, dans les jeux du peuple et dans les exercices des grands, dans l'ignoble effronterie du farceur et dans l.i céleste résignation du martyr.

- Il s'est rencontré un sculpteur sur bois, un bon bourgeois de jSancy, Laurent Mannoyse, qui a mis en relief la plupart des grotesques de Callot. L'œuvre de cet excellent figuristc était des plus curieux et des plus variés. Ses grotesques ont paré la cheminée et le bahut de nos pères. « Ces figurines, disait, il y a cent ans, le cordelier F. Husson, dans son éloge de Callot, remplacent avec agrément, sur les cheminées de Paris comme à Nmcy, les magots de la Chine. » On citait ces mendiants comme de petites merveilles. Le temps a tout épar()illé. tout mutilé, tout détruit; il ne nous est resté que le nom de l'artiste.

<;ALLOr. 147

mali»rô tout son g(hn(% s'efface un pou entre ces deux grands maîtres en l'art de graver. Albert Diirer est une imagination toute allemande ; il est naïf jusqu'au suldime, il dédaigne l'esprit et la manière. 11 lui manque l'idéal du beau, mais il caresse avec amour l'idéal de l'expression. Le sentiment est son génie. 11 copie la nature qu'il a sous les yeux, comme fait Callot; mais Albert Diirer, s'élevant à la plus haute mission de l'art, ennoblit ses créations par la pensée et l'expression. Callot, plus amoureux de la forme, se contente de faire jouer à son monde sa comédie fantasque. Le premier nous touche et nous fait rêver; le second, avec toute sa grâce piquante, son esprit original, son joli contour, nous éblouit et nous amuse. Raphaël, voyant les gravures sur bois d'Albert Durer, lui demanda son portrait en lui envoyant le sien. Van Dyck, voyant les merveilles de Callot, voulut peindre ce maître à son voyage en Flandre; ils firent aussi un échange : pendant que Van Dyck peignait, Callot dessinait son peintre. Si je ne craignais de comparer, je dirais qu'entre Callot et Albert Diirer il y a la distance du divin créateur de V Ecole d'Atlièncs au chevaleresque portraitiste flamand.

Rembrandt, qui touche à la grande famille de Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, Corrége, Titien et Rubens, a été aussi, comme l'artiste lorrain, un peintre des haillons; mais s'il est la plus haute poésie en guenilles, Callot n'est souvent que le caprice en guenilles. Rembrandt néglige le contour pour l'effet, Callot néglige l'effet pour le contour; l'un est la couleur en gravure, l'autre le trait. Callot, né aux portes de l'Allemagne et de la Flandre, n'avait rien delà naïveté des Allemands, rien

(lu naturalisme des Flamands : né Français, il avait la netteté, le rire clair, la philosophie de sa nation; de plus, en Italie, sa seconde patrie, il avait trouvé le caprice spirituel et la hardiesse savante. Malgré la diversité de leur génie et de leur caractère, Albert Diirer, Rembrandt et (ballot seront toujours confondus dans une égale admiration, quand on parlera de ceux qui ont créé par la gravure. Tous trois ne se proposaient pas le même but, mais tous trois ont touché leur but'.

Nul n'a si abondamment que Callot moissonné avec une faucille d'or dans le pavs verdovant de la Fantaisie. La fantaisie est la dixième Muse, elle voyage dans le bleu. Si elle descend sur la terre, son domaine est partout où il y a des roses à cueillir. Elle néglige le fruit doré qui courbe la branche. C'est une écolière qui s'attarde le long des buissons odorants, qui se détourne pour cueillir un bluet ou pour boire au ruisseau. Elle va toujours comme l'abeille sur les fleurs rouges ; elle butine la poésie sur les haies vives des sainfoins; mais l'abeille retourne à sa ruche, tandis que l' écolière s'égare à la poursuite de ses chimères. La muse de Jacques Callot était la Fantaisie : esprit, grâce, rime, rien ne manquait à ce joli poëte; rien, hormis la raison. Sa Fantaisie, c'est la vive bohémienne qui cache ses guenilles sous son air de jeunesse et de folie. D'où vient qu'elle nous charme sans nous émouvoir profondément? C'est que Callot n'a pas

1 Callot, ne voulant jamais rosier en deçà du but, l'a souvent dé • passé dans les hasards de sa verve. Son expression est quelfjuefois outrée. Ayant peur de ne pas assez dire, il «lit trop : comme ces prédicateurs emportés par l'ivresse de l'éloquence et non par le sillon luniimux do la pensée..

peint l'homme avec sa joie ou sa douleur; il a peint un masque eurieux qui i-rimacc la douleur ou la joie. Cet éternel tableau des misères humaines n'attriste ou négayc que l'esprit. Sa comédie de quinze cents actes n'est donc ni franchement gaie, ni franchement triste ; il s'arrête à l'écorce, il ne frappe qu'à coups légers. Ses plus beaux tours de force dans les scaramouches, ses plus jolies grimaces dans les gueux nous font sourire du bout des lèvres, un sourire qui flotte, comme il flottait lui-même, entre le naturel et la manière. Son œuvre n'est pas le tableau de la vie, c'en est le carnaval ; ses guenilles ne sont que des déguisements. Quoique Français, il n'a rien de la profondeur comique de Molière ni de la naïveté gauloise de la Fontaine. Mais ce carnaval de Callot est éblouissant ; c'est toute l'histoire de la belle gaieté ilalienne qui a jeté son premier chant dans l'Arioste, et dont le dernier éclat de rire retentit au dix-huitième siècle dans les comédies de Gozzi.

Page 1