‹ Philosophes et comédiennesChapitre 34 sur 68 · PARMI TES PLUS FANTASQUES SILHOUETTES · texte numérisé non relu

PARMI TES PLUS FANTASQUES SILHOUETTES

UAOUL ET GABRIELLE.

Depuis que les romanciers ont pénétré dans le labyrinthe de la passion contemporaine avec le fil d'Ariane, ils se sont perdus et retrouvés tant de fois, qu'en vérité on ne rencontre plus un coin inconnu. La forêt vierge a été profanée sous chaque ramure. Pas une violette cachée qui n'ait été découverte et cueillie pour embaumer quelque page romanesque.

Le roman n'est plus là. Il faut laisser à la destinée le temps d'écrire encore dans les cœurs; il faut que la passion se révèle sous une autre forme, car la passion change de masque à chaque génération. Qu'il y a loin de la Régence à l'hôtel Rambouillet, de Jean-Jacques à Voltaire, des bergères de Roucher aux nymphes de Prudhon ! En attendant cette métamorphose, voyageons dans le passé, arrêtons-nous une heure dans ce roman touffu où chan-

tent l'amour et la pcx^sie du douzième sièide, \c lomau de Uaoul et de Gahrielle, un roman qui s'est fait tout seul, et qui est encore, n'en déplaise à l'ombre de Bernardin de Saint-Pierre, le plus beau de la littérature française, à part celui de l'abbé Prévost.

Ce roman est écrit mot à mot dans les poésies du héros et de riiéroïne, dans la tradition et dans les miniatures du temps, point du tout dans le drame de du Belloy. J'écris ceci sur la haute tour de Coucy, en évoquant les fantômes du passé.

Le château de Gabrielle a disparu, mais la tour de Coucy est encore debout, fière, mystérieuse, gigantesque.

Les monuments de l'art gothique n'ont pas, comme ceux de l'antiquité, une rose vermeille de jeunesse. On y respire l'odeur du sépulcre, ils parlent avec éloquence du ciel qui nous couronne : mais, pour en montrer le chemin, ils indiquent la sombre voie du tombeau.

La tour de Coucy, élevée sur une montagne qui domine la vallée d'Or, est une des pages les plus éloquentes de l'histoire de France. On dirait un vieux roi de la première race, couronne au front, debout sur un trône imposant. C'est une ruine si majestueuse, que l'idée n'est venue k Personne de l'utiliser, dans un siècle où les utilitaires ont tout envahi. Un la respecte comme un temple formidable, dont l'autel est renversé, mais dont le dieu vit encore.

i;i2 HAOUL ET GABUIELLE.

La fondation du cliàteau date de 880. Un archevêque de Reims en posa la première pierre. Charles le Simple y fut enfermé en 929. L'histoire commence par la prison. Le château passa des mains du comte de Yermandois dans celles des comtes de Senlis, bientôt dans celles de Hugues, comte de Paris, enfin dans celles de Thibaut, comte de Champagne ; mais c'est sur la souche des comtes de Yermandois que fut greffée cette puissante famille des sires de Coucy : Roy ne suis, ne prince, ne duc, ne comte aussi, je suis le sire de Coucy. Celui qui avait adopté cette fière devise aspirait au trône de France; un autre Coucy disputa la couronne à l'Autriche; un troisième prit le titre de sire de Coucy, par la cjràce de Dieu.

Et, en effet, les sires de Coucy étaient rois sur leurs terres, et quelquefois sur celles de leurs voisins. Ainsi Enguerrand T"", dans ses excursions vaillantes ou seulement aventureuses, rencontra à Chàteau-Porcien la belle comtesse Sybille, célèbre par le nombre de ses amants. Elle venait d'épouser le seigneur de Namur, mais il était parti pour la guerre. Enguerrand enleva, sans trop de violence, Sybille, et l'épousa devant Dieu et devant les hommes, en attendant que l'autre fût revenu de la guerre. L'Église se disposa à lancer ses foudres sacrées, mais ç était un sire de Coucy !

Le premier mari déclara la guerre à Enguerrand. Ce fut une guerre d'extermination. On coupait les pieds aux prisonniers, et on leur disait : « Allez, vous êtes libres. » Les plus privilégiés étaient pendus et mouraient en prononçant le doux nom de Sybille. Enfin la guerre cessa, parce que Sybille trompa ses deux maris. Cet Enguerrand était père du célèbre Thomas de Marie, « qui comptait

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sur ses doigts ses orinics do la veille » eomme prière du matin.

C'est au milieu de cette rude époque que nous voyons se détacher, toute l'adieuse, dans l'auréole de la jeunesse et de l'amour, la figure de Raoul de Coucy.

C'était le temps des tournois et des ménestrels; on se reposait des guerres religieuses et barbares dans toutes les délicatesses de la galanterie. Raoul de Coucy vit dans un tournoi Gabrielle de Vergies; elle était belle entre les plus belles; vingt printemps avaient couronné son front de roses et de lis; mais sa blanche main, qui, selon les vers du temps, n'eût pas rougi dans la neige, elle l'avait donnée à Eudes, seigneur de Fayel, qui n'était ni un guerrier ni un poëte, mais un rustique chasseur, amoureux des forêts.

Dans ce tournoi, Raoul ne parla à Gabrielle que par ses yeux passionnés. Elle eut l'air de ne pas comprendre; pourtaat, quand elle monta sur son palefroi sur l'ordre du seigneur de Fayel, elle laissa tomber sur Raoul un regard qui l'éblouit et l'enivra.

Raoul, de retour à Coucy, y trouva un ménestrel qui courait la province, un de ces extravagants poètes, sans feu ni lieu, qui mettaient leur poésie au service de ceux qui n'en avaient pas. Jusque-là, Raoul n'avait pas écrit un vers : ce fut l'amour qui lui ouvrit le sanctuaire de la poésie.

154 n.VOUL ET GABRIELLE.

Quand il eut soupe en compagnie du ménestrel, il lui raconta sa vision toute céleste au tournoi. Le ménestrel était, comme ses pareils, grand coureur d'aventures, et recherchait sans peur le péril des galantes entreprises. Il dit à Raoul : — Si vous n'osez aller vous-même chez le sire de Fayel dire à sa femme que vous mourez d'amour jtour elle, je vais partir en votre nom et je lui chanterai à la barbe de son mari le lai le plus tendre que jamais amoureuse ait entendu.

Raoul consentit à prendre le ménestrel pour ambassadeur; mais le ménestrel partit et ne revint pas, n'osant reparaître aux yeux de Raoul , après avoir été mal accueilli au château de Fayel.

Raoul, cependant, aguerri par sa passion, se décide à aller lui-même chanter les joies et les tristesses de son cœur au château de Gabrielle. Il monte à cheval et se met en route dans le charme des visions amoureuses.

Il arrive au château, effrayé des battements de son cœur. On l'introduit dans une grande salle aux noires solives , où étaient appendus des trophées de chasse. Gabrielle était seule dans l'ogive de la fenêtre , regardant par les vitres encadrées d'arabesques les nuages fuyant dans le ciel. Raoul mit un genou sur la dalle, alla s'asseoir devant Gabrielle, et la contempla en silence.

Klle était si belle avec ses cheveux retenus par un cercle d'or et sa robe aux banderoles flottantes, qu'il était tout yeux et ne pouvait trouver un mot à dire.

Giibriolle était si paif;iitc.

Que Dieu pour aimer l'avait faite.

J'ai sous les yeux la vieille miniature qui représente

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Raoul et Gabrielle à cette éloquente entrevue. Il est chaussé de mules pointues, comme l'empereur de Chine. 11 est armé d'un coutelas, dont le manche d'ivoire est en forme de cœur : charmant bijou de l'époque. Cela veut dire : vivre avec vous , ou mourir sans vous. Il a un collier d'argent à demi caché par une longue barbe et de longs cheveux. 11 lève la main comme un point d'admiration devant Gabrielle. La châtelaine de Favel semble attendre qu'il s'explique.

Enlin, elle alla au-devant de sa confession par ces paroles si naïvement engageantes : — Messire de Fayel est au bois depuis hier matin.

Raoul, enhardi, se mita chanter : — Jamais mes yeux ne furent assouvis de regarder sa face douce et tendre, ses blanches mains, ses doigts effilés qui font éprendre d'amour, ni ses beaux bras, ni son gentil corps souple comme un roseau qui ondoie au vent, ni ses cheveux blonds comme la gerbe en août; toutes les beautés qui resplendissent dans les autres sont réunies en elle.

Il ne s'arrêta pas à cette strophe : dans la seconde, sans doute, il s'enhardit trop, car soudainement la dame de Fayel lui rappela qu'elle était engagée dans le fort lien du mariage.

Cependant Raoul fut tenu au souper; mais il ne put ni boire ni manger. — Mangez donc, lui disait malicieusement la dame de Fayel; je vous en prie par la foi que vous me jurez. Faites un peu meilleure figure. — Ilélas! je suis trop amoureux. — Je ne m'afflige pas de vos cha- . grins, seigneur Raoul , car on m'a dit que chagrin d'amour ne durait qu'une saison.

Le chasseur rentra comme ils étaient à table. Il ne

loG RAOUL ET GADHIELLE.

pensa pas à s'alarmer de la visite du sire de Coiicy; il lui dit qu'il serait toujours le bienvenu sous son toit. Il raconta avec un naïf orgueil toutes ses prouesses de chasse. Il promit à Raoul de conduire un jour sa meute dans les bois de Coucv.

Quelques jours après, Raoul revint à Fayel. Cette fois, Gabrielle essuya les larmes de son amant. Toutefois, elle lui dit que tout ce qu'elle pouvait faire pour lui serait de pleurer avec lui, mais qu'elle ne trahirait pas la foi jurée. Raoul revint encore, toujours plus amoureux, toujours plus suppliant. Il trouvait le plus souvent Gabrielle seule; il la quittait à l'heure où rentrait le sire de Fayel. Maintes fois il lui parla de l'enlever pour la conduire en Champagne, en l'un de ses châteanx, qui serait pour eux le paradis terrestre. Â ces paroles, elle s'indignait toujours et menaçait de lui fermer sa porte. Mais Raoul avait trop vaillamment combattu et avait fait trop de brèches pour s'arrêter en chemin. — Je ne vous ai jamais vue, lui ditil, qu'à la lumière du jour ou à la lumière des lampes d'argent; je veux vous voir, ma belle châtelaine, à la lumière amoureuse de la lune et des étoiles. — Moi, je vous y vois tous les soirs, répondit Gab^'ielle de sa voix si douce ; quand la lune se lève , je descends dans ces parterres, et votre chère figure m'apparaît comme une vision sous tous les arbres où je passe. Plus d'une fois, vous le dirai-je? il m'est arrivé de sortir par la tourelle qui regarde vers Coucy, et de marcher une heure, comme si j'allais à votre rencontre; je sais bien que vous ne viendrez pas, mais je suis heureuse comme si vous deviez venir. Raoul ne dit pas qu'il viendrait, mais il vint. La première nuit, Gabrielle ne sortit point de la four ;

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mais la seconde, llaoul, appuyé sur la porte, entendit le bruit de la clef dans la serrure. Elle ouvrit; d'une main il saisit la main de Gabrielle, de l'autre il saisit la clef. — Puisque aussi bien j'ai celle de votre cœur, pourquoi n'aurais-je pas celle de votre château?

Toute une saison se passa pour eu\ en rendez-vous nocturnes. Jamais la lune n'avait vu de ses yeux mélancoliques des amoureux si passionnés : ils ne se voyaient qu'une heure, mais pour eux, tout le jour et la nuit, c'était cette heure-là.

Cependant Raoul , qui naguère encore était le beau chevalier partout renommé, ne voyait plus ses amis, n'allait plus aux tournois, ni aux fêtes des châtelains. Vainement une de ses voisines, ennuyée de sa solitude, tenta de l'appeler à elle et de l'emparadiser dans son château. 11 se laissa prendre d'abord, car la dame était jolie; mais l'image de Gabrielle triompha. La châtelaine dédaignée dit à Raoul qu'elle se vengerait. — Je sais, lui dit-elle, pourquoi vous ne me voyez pas quand je suis devant vous, c'est que vous aimez Gabrielle de Vergies ; mais prenez garde, le seigneur de Fayel est mon cousin.

Raoul ne prit point garde; il alla, selon sa coutume, au château de Fayel. Il prit la clef et ouvrit la porte de la tourelle; mais, s'étant aventuré dans l'ombre, il saisit une main qui n'était pas celle de son amante. — Je suis trahi, s'écria-t-il ; à moi, mon cou.elas! Il avait reconnu le sire de Fayel.

Il y eut un combat à outrance. Le sire de Fayel avait du renfort, mais Raoul combattait pour revoir Gabrielle. Toutefois, si Gabrielle ne fût arrivée dans la tourelle, forte par l'amour méuTC dans l'épouvante, c'en était fait de son

amant Les feninios do cette époque amoureuse et barbare ne se contentaient pas de tomber à genoux et de pleurer. Elles étaient vaillantes dans la passion et dans le dani^er.

Six semaines se passent. Voyez-vous là-bas dans la vallée, à travers les saules, le toit jaune et la cheminée rouge de ce petit moulin babillard qui tourne le jour et la nuit? Depuis hier, on y trouve un gentil meunier qui se nomme Raoul et qui chante tristement un lai d'amour; il est vêtu de toile et couvert de farine; mais, sous la toile et sous la farine, on voit bien que ce gentil meunier n'a point passé sa jeunesse à moudre du blé. Pourquoi Raoul de Coucy est-il donc venu là? Est-ce qu'il s'est épris soudainement de la meunière?

Depuis six semaines qu'est devenue Gabrielle ? Le sire de Favel a mis son château en état de siège. Sa femme a pleuré, mais sans montrer ses larmes. — Eh bien! lui dit-il un jour, est-ce que vous pensez encore au sire de Coucy? — Depuis si longtemps que je ne l'ai vu, comment voulez-vous que je ne l'aie point oublié? Je ne vous demande qu'une chose, seigneur deFayel, c'est d'empêcher que je ne meure d'ennui; donnez-moi quelques distractions. Ainsi, pourquoi ne vous accompagnerais-je pas à la chasse?

Le sire de Favel aimait sa femme comme tous les Sganarelle du moyen âge et d'aujourd'hui. 11 lui permit de

RAOUL ET (lAniUELLE. IùO

l'accompagner dans les bois. Après trois ou quatre promenades, elle avait trouvé le moyen d'envoyer prévenir le sire de Goucy qu'elle serait le dimanche au moulin du Gué, ce qui explique la métamorphose de Raoul. )lais comment ira-t-elle au moulin du Gué, cette amante passionnée ({ui en remontrerait aux héroïnes de George Sand?

Le dimanche, elle a entendu la messe dans la chapelle du château. Le chapelain lui a donné sa bénédiction ; elle supplie le sire de Fayel de monter à cheval et de l'accompagner dans le vallon pour aller entendre les chansons des moissonneurs.

Elle l'entraîne vers le gué du moulin, lui disant ([uc jamais elle ne s'était sentie si heureuse qu'en cette promenade. Arrivée au gué, elle lance son cheval et se précipite elle-même en pleine eau. Le sire de Fayel se jette après elle, la soulève et l'entraîne sur la rive. — Et maintenant, lui dit-il, que vais-je faire de vous en ce piteux état? — Je suis plus morte que vive. Mais n'entends-je pas le bruit d'un moulin? Portez-moi là, et courez au château me chercher d'autres habits.

Le jaloux sire de Fayel porta sa femme au moulin. Ilaoul était sur le seuil. — Mon brave homme, accordez pour une heure l'hospitalité à la dame de Fayel. Allumezlui un bon feu ; dites à votre femme de veiller sur elle et de lui ouvrir son lit. Je retourne au château pour revenir bientôt.

Il partit. Faut -il dire que Raoul prit Gabrielle dans ses bras et qu'il la sécha sous ses baisers?

Trouve-t-on dans les romans modernes des inventions plus hardies et des pages plus fraîches? G'est toute une

suite de tableaux (Vun accent pittoresque, d'une couleur vive et charmante.

Quand le sire de Favel revint au moulin avec une robe, Gabrielle était couchée et ne voulait pas s'habiller; elle dit à son mari qu'elle était malade et qu'elle ne pourrait de longtemps retourner au château.

L'historien n'a pas raconté mot à mot toutes les jolies scènes de cette comédie. Ce moulin a été pour les deux amants un jardin d'Armide. L'amour a cela de beau, qu'il crée un paradis partout.

llaoul et Gabrielle ne pouvaient pas toujours rester au moulin. Il y avait un vrai meunier et une vraie meunière qui s'ennuyaient de ne plus faire de farine. Et puis, celle que faisaient les deux amoureux n'était pas toujours d'or et de neig-e, dit la chronique, car plus d'une fois, en leurs ébattements joyeux, ils oubLaient d'engrainer à point. Ce fut pourtant au moulin, au bord des étangs, sous les saules verts du pré, dans la saveur rustique, qu'ils furent heureux à plein cœur. Ils avaient des sentinelles pour les avertir, par un air de chalumeau, quand le sire de Fayel venait au moulin, en allant à la chasse.

Gabrielle, surprise plus d'une fois dans le duvet de pêche de la santé, ne put persister à se dire malade. Le sire de Fayel donna un cheval au meunier pour avoir si bien gardé sa femme, et emmena enfin Gabrielle. 11 apprit trop tard la comédie romanesque. 11 se vengea en doublant les

HAOUL ET UABIIIELLE. Kit

veiTOUs. Gabi'iellc ne vil plus le ciel désormais ({ue par vsa fenêtre. Toutefois, après la fureur jalouse, le sire de Fayel lui permit d'aller par tout le château, espérant rentrer dans ses bonnes grâces. On ne sait si elle put écrire encore à Raoul , mais un soir sa chambrière lui dit : — Dame, entendez-vous le vent et la pluie? — Oui, j'entends le vent et la pluie. — Entendez-vous, dans le vent et la pluie, une voix qui pleure et qui chante? — Oui, car mon coeur bat plus haut, c'est mon seigneur de Coucy. — Dame, le sire de Fayel est revenu harassé de la chasse; il ne se réveillera pas avant le jour. — Berthe, ne me parlez pas ainsi. Donnez-moi mon missel. — Quoi! vous n'avez pas le coeur touché ? le pauvre sire de Coucy va mourir à la porte. Dame, prenez mes habits, et allez dans la tour; si le sire de Fayel se réveille, je serai là dans votre lit.

Gabrielle aimait les aventures, elle prit la jupe de la chambrière et alla ouvrir à Raoul. Si le mari se réveilla, qu'importe ?

Toutes les ruses espagnoles étaient connues de l\aoul et de Gabrielle. Un soir, un vieux pèlerin tout cassé, manteau en guenille, barbe de Juif-Errant, rosaire et croix tle buis aux mains, se présente au château et y demande ritospitalité.

Le sire de Fayel était à souper avec la cliiitelaine ; il appelle le pèlerin et lui donne une place à sa table —

162 RAOUL Eï GADHIELUE.

D'où venez-vous? — Du pays des passions.' — Où allez vous? — Au pays bleu tout étoile. — Votre nom ? — Je n'en ai plus. — Mon père, dit à son tour Gabrielle, vous avez la prescience? — Oui , car je suis un pécheur, j'ai hanté les sept péchés capitaux, fatal rosaire qu'on égrène dans sa vie avant d'entr' ouvrir avec sa foi les portes du ciel. — Mon père, vous avez entr'ouvert les portes du ciel? — Oui, noble dame, dans mon pèlerinage à Jérusalem. — Jérusalem! — Oui, j'ai rapporté de Jérusalem un lambeau du voile de la Vierge.

Disant ces mots, le pèlerin prend sur son cœur un voile et l'offre à Gabrielle. — Si le sire châtelain y consent, je vous donnerai ce voile, noble dame, car nulle au monde n'est plus digne de le porter en cérémonie chrétienne. Pour toute grâce octroyez-moi l'hospitalité pour faire une neuvaine en votre chapelle du château. — Nous serions trop heureux, dit Gabrielle avec empressement, qu un si saint personnage répande ici le parfum de sa foi et l'encens de ses prières.

Neuf jours encore, Raoul et Gabrielle rouvrirent leur roman aux pages les plus brûlantes.

Le sire de Fayel, ennuyé des oraisons du pèlerin, partait tous les matins pour la chasse et ne paraissait qu'au souper. Un soir, cependant, il les faillit surprendre. On ne l'avait pas entendu rentrer; la chambrière chantait et s'écoutait chanter; tout à coup, le sire de Fayel apparut dans la chambre de Gabrielle ; mais le pèlerin avait eu le temps de se jeter à genoux dans le prie-Dieu.

Gabrielle était en train de peigner ses beaux cheveux et d'y répandre des violettes. — Vous arrivez à temps, dit-elle au châtelain en cachant sa rou2:eur dans ses très-

HAOUL Eï G AniUELLI-:. \{\7,

ses blondes, car ce pauvre pùleriii finissait par m'cndorniir avec ses litanies.

Le pèlerin prosterné se retourna. — Dame châtelaine, dit-il en s'inclinant devant le mari, un jour viendra où vous reconnaîtrez qu'il ne faut pas se faire belle que pour Dieu seul. — Et moi? dit d'une voix féodale le châtelain. — Dieu, le roi qui est l'image de Dieu, le châtelain qui est l'image du roi et de Dieu, voilà ce que je voulais dire, murmura le pèlerin tout troublé.

Le mari impatienté alla conduire au chenil trois grands chiens familiers qui avaient leurs entrées dans les salles du château et qui gambadaient follement ou huilaient après la curée.

Le pèlerin s'approcha de Gabrielle. — Adieu, mie; adieu, mon cœur; adieu, ma joie, car je vois bien que nous sommes au bout de la neuvaine. — Demain seulement, dit Gabrielle suppliante. — Mais il y a ce soir neuf jours que je suis arrivé. — Le sire n'a pas compté, ni moi non plus. Est-ce que vous n'avez plus une seule oraison pour demain?

Raoul regarda passionnément Gabrielle. — Ne suis-je donc plus belle au bout de neuf jours?

Elle était si belle avec ses cheveux flottants semés de violettes, que Raoul, enivré, saisit cette folle chevelure d'une main agitée et la mordit de ses dents blanches avec frénésie. 11 ramassa toutes les violettes et jura de les porter sur son cœur « jusqu'au jour ou mes lèvres les auront brûlées. »

iOî MAOUL ET GABRIELLE.

Raoul partit pour la Terre-Sainte. Ils se revirent encore pour se dire adieu, elle lui donna un lacqs de sole mpuli bel et bien faïct, et y avoit de ses cheveux ouvrés parmi la soie. Elle lui donna en outre un anneau précieux qu'elle avait toujours gardé et qu'il jura de porter jusqu'à son dernier soupir. Que de larmes et que de baisers à ce dernier adieu, car la Terre-Sainte était loin de la France au

moyen âge!

Voici le chant d'adieu de Raoul :

« Amants, c'est à vous que je conte ma douleur. Il me faut aller outre-mer, il me faut quitter ma loyale amie. En la perdant, je n'ai plus le pied sur la terre où fleurissent les roses au renouveau. Ah! si l'on meurt pour avoir le cœur déchiré, on n'entendra plus mes lais amoureux.

(( J'irai mourir si loin ! Et elle ne sera pas là, quand je tomberai, pour soutenir mon front sanglant sur son sein de neige. Et elle ne sera pas là pour me dire ces doux propos, qu'elle seule sait dire sous le ciel.

« 0 mon cœur, où voulez- vous aller? vous bondissez dans ma poitrine, comme la biche dans la foret, atteinte par le chasseur. Le chasseur, c'est mon mauvais destin ; c'est la mort qui m'envoie outre-mer. 0 mon cœur, allez à elle.

(( Gomment, ô mon cœur, me restes-tu, quand Gabrielle s'est arrachée de mes bras! Chanson partie de mon cœur, allez à elle, allez lui dire que je pars pour le Seigneur, et que je reviendrai pour elle. )>

RAOUL L:T liABlllELLi:. 165

Dès son arrivée lmi Syrie, llaoïil fut suriiomnic le clievalier aux i^randes prouesses; il ne comballail sou amour qu'à force de vaillance.

Ou bien il chantait encore pour bercer son cœur.

« Quand soufile le doux vent qui vient du pays où se trouve celle que j'aime, je tourne mon visage de ce côté, il me semble que je le sens par-dessus mon manteau gris le doux vent qui vient du pays où m'attend celle que j'aime. 0! souffle de Gabrielle, àme de sa bouche et de son cœur, n'est-ce pas toi qui m'arrive de si loin? »

Cependant il voulait vivre pour la Sainte-Croix. Gabrielle se sentait mourir loin de lui. L'amour aussi l'avait faite poêle, elle composait des lais.

« Je veux chanter pour réconforter mon cœur, car, malgré la perte cruelle que j'ai faite, je ne veux pas m'abandonner à la folie du désespoir. Je veux muuiir, mais quand je l'aurai embrassé une fois encore, car, à ce dernier embrassement, je mourrai. »

La strophe la plus curieuse est celle-ci :

Sa cil omise c'ot veslue, M'envoioil por ombrai scier.

La nuict, quand l'anior m'argûo, La mit dessus moy couchiiM' Toute nuict à ma char nue Por mes mais rasuagnier.

On voit que la passion de Raoul et de Gabrielle était tout à la fois tendre et furieuse, douce et sauvage, il lui envoyait non pas une tresse de cheveux, ni un collier d'ambre, ni un anneau d'or iin, mais sa chemise pour

Vembraiscier. Ce verbe emhra'iscïer, c'est le paradis et l'enfer. Fi'ancesca de Riniini n'a rien trouvé de plus ardent dans le poëme du Dante.

Raoul, après avoir envoyé sa chemise à Gabrielle, lui envoya son cœur.

Il y avait deux ans qu'il bravait tous les dangers en Syrie ; il fut frappé au côté, bien avant, d'un dard envenimé, au siège d'Acre. Le roi d'Angleterre le prit dans ses bras avec respect et lui donna le baiser d'espérance. Mais le dard était empoisonné, Raoul comprit qu'il lui restait peu de jours à vivre. Il tendit les bras vers la France : — France! France! Gabrielle! Gabrielle!

Il voulut partir, mais, à peine dans le vaisseau, il appela son écuyer :

« Quand je serai mort, tu prendras mon cœur et le porteras en France à madame de Fayel ; pareillement tu lui porteras tout ce que j'ai en annelets et diamants, en amour et souvenance. ))

Après quoi Raoul écrivit d'une main que la mort allait saisir :

(( Dame, j'aime à vous faire savoir que je suis toujours resté votre homme. J'ai emporté votre cœur avec moi, je vous envoie le mien. Ah! charmante et onctueuse créature, vous surpassez toutes les femmes comme l'étoile du soir brille plus haute que ses sœurs. Votre cœur est le grain le plus pur. Votre beauté parmi les autres beautés, c'est le diamant, le saphir, la rose vermeille. Douce fontaine de charité, vous êtes remplie de toutes les vertus. Quand je pense qu'il me faut mourir loin de vous! Mais vous connaissez le chemin pour nous revoir, c'est le chemin du ciel. Je vous attends en Dieu! »

Raoul, comme on voit, otait rosté poëte au milieu des combats, en face de la mort. Cette lettre, ce fut comme le chant du cygne : à peine Teut-il signée de son sang qu'il expira en levant les yeux au ciel, cet autre rendezvous, que personne ne manque, et où il n'attendit pas longtemps Gabrielle.

Son écuyer, conime il l'avait voulu, prit son cœur, « le sala et le confit en bonnes épices, » ce qui veut dire qu'il l'embauma. Après quoi il revint en France avec ce précieux testament. En passant à Brindes, il y déposa le corps de Raoul pour qu'il y fût enterré avec éclat.

Le' château de Fayel était toujours pour Gabrielle une prison. Le sire de Fayel ne voulait pas lui pardonner. Si Raoul était parti pour la Terre-Sainte, c'est que Gabrielle avait décidé son mari à la croisade; mais celui-ci, ayant su que Raoul partait, était resté. Il s'était, par distraction, constitué le juge et le geôlier de sa femme. Quand il allait chasser, il emportait toutes les clefs à son ceinturon.

Vainement l'écuyer de Raoul avait tenté de pénétrer dans le château de Fayel ; c'était comme le château de la Belle-au-Bois-Dormant.

Il rencontra le sire de Fayel sous les 'dehors les plus rustiques; le dernier de ses gardes-chasse était mieux vêtu que lui. L'écuyer lui demanda s'il ne pourrait pas pénétrer au château. Tout à sa douleur, il ne vit pas la

joie farouche du sire de Fayel qui, selon la chronique, sentait la chair fraîche de Uaoul.

L'écuyer se laissa désarmer après avoir reçu dans le côté un coutelas de chasse. Le sire de Fayel dévoilant le précieux envoi et lisant la lettre de Raoul, eut le secret de ce funèbre message. Il rentra au château, et courut à son cuisinier avec une joie sauvage. — Tu appareilleras ce cœur en telle confiture qu'on en puisse bien manger.

Ainsi fit le cuisinier a et fist d'autre viande toute pareille et mist en bonne charpente en un plat, et en fust la dame servie au disner, et le seigneur mangeait d'une autre viande qui y ressemblait. )>

Oui, au dîner, le cœur de Raoul fut servi à Gabrielle qui ainsi mangea le cœur du cliastelain Raoul, son amy. Quand elle eut mancfié, le seigneur lui demanda: « Dame, avez-vous mangié bonne viande? » Elle répondit qu'elle i avait mangiée bonne. « Pour cela iai-je fait appareiller, reprit le cliastelain, car cette viande que vous avez moult aimée, sachiez que vous avez soupe avec le cœur de Raoul de Coucij. »

Disant ces mots, le sire de Fayel jeta sur la table le coffret ouvert qui renfermait encore la lettre. Gabrielle, pâlissant, reconnut le scel, elle prit la lettre d'une main défaillante et la lut d'un œil hagard.

(( Sire de Fayel, dit-elle avec un air de majesté qui ébranla son mari, vous avez élevé votre vengeance à la hauteur de votre Ame. Je ne m'en plains pas. Il est vrai que cette viande je l'ai moult aimée, car je crois qu'il est mort dont est dommaige comme du plus loyal chevalier du monde. Vous m'avez fait mangier son cœur, et est la dernière viande que mangerai oncques. Si n'est pas raison

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qu'apirs si gentil viande j'en doye mettre antre dessns.

« Lors est à icel mot pâmée, et vSans vie demonra li corps. »

Gabrielle s'évanonit et ne revint à la vie que pour se

voir mourir. La chronique ne dit pas si elle mourut de

faim après avoir mangé le cœur de son amant.

On a dit que le sire de Fayel avait été cruel et sauvage ; cruel, oui; sauvage, non; car, au lieu de faire manger le cœur de Raoul à sa femme, il pouvait le manger lui-même. Le sire de Fayel a été raffiné et délicat dans sa vent-eance.

Les poésies de Raoul de Coucy, comme celles de Gabrielle de Vergies, sont l'éternel chant de mai que, depuis les bergers deThéocrite jusqu'aux rêveurs en nacelle de 1825, tous les amoureux ont chanté. La muse de l'amour est toujours la poésie qui confie au ciel et à la terre, aux bois et aux fontaines, les espérances d'un cœur entr'ouvert à la vie. C'est toujours la même chanson, il n'y a que la rime qui change — et encore c'est presque toujours la même rime. —

J'aime mieux la poésie de Gabrielle ; on y sent mieux la passion. Tout le poëme de son cœur n'est-il pas dans ces trois strophes :

Eu un verger, sous la feuille d'aubépine, Tient la dame son ami sur son cœur, Jusqu'à ce que l'aube vienne de la colline, Oh Dieu ! mon Dieu ! que l'aube tant tôt vienL

170 RAOUL ET (iABRIELLE.

Doau doux ami, laisons un nouveau jeu Dans le moulin qui chanle dans les roseaux. Belle meunière encore serai pour vous.

Oh Dieu ! mon Dieu 1 que l'aube tant tôt vient.

Mais prenons garde, il a sa sentinelle!

La douce nuict s'en va, ami, adieu.

J'ai bu ton ànie comme un rayon du ciel.

Oh Dieu ! mon Dieu ! que l'aube tant tôt vient.

Pas un de ces vei's qui ne soit Je la poés'e et du sentiment. Parmi les grands poètes, en est-il un qui désavouerait ces trois strophes? On a défiguré la poésie et les amoureux du douzième siècle, à l'Opéra-Comique, sous la Restauration ; mais, pour les bons esprits, une époque f a toujours son caractère sérieux, même sous les caricatures. Ce qui frappe surtout dans ces mœurs du douzième siècle, c'est que la France galante et raffinée commence à sortir > des forêts sauvages et à se montrer dans quelques chà- | teaiix. La féodalité c'est le cœur de la dame, le servage .' c'est la foi du chevalier. Les tournois ont çà et là enchaîné la barbarie primitive. 11 n'y a plus qu'aux jours de guerre qu'on crie : Sang et pillage; il n'y a plus qu'aux jours de ripailles qu'on perpétue l'orgie romaine. Ce que le catholicisme n'a point encore fait, la femme, cet apùtre du cœur, va le faire avec un regard, avec un sourire, avec une larme.

La femme, au moyen fige, a été comme l'image visible de la Divinité; elle a entr'ouvert la porte au monde nouveau, elle a cueilli pour la main rude et sauvage de l'homme la fleur sacrée du spiritualisme.

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