‹ Philosophes et comédiennesChapitre 56 sur 68 · LE MARQUIS, LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

LE MARQUIS, LE CHEVALIER

LE MARQUIS, à |.art.

Il prend bien son temps! L'amour est tout hérissé d'obstacles. Je cours sous la charmille: il ira tout à son aise j argonner auprès delà marquise . (ii fait (lutiqups pas pour s'en aiicr.)

LE CHEVALIER

Marquis, je te salue.

Mon très-cher, la marquise est là qui chante plus ou moins. Va-t'en chanter avec elle. Pour moi, une affaire des plus graves. . .

LE CHEVALIER

Mais, avant tout, accorde-moi une minute. (\ itan.) Il veut y aller, mais je ne veux pas. Est-ce qu'il se figure qu'il est le mari de sa femme? iiiaui^ Une trouvaille inouïe! (A part) Que vais-jelui dire?

Tu me raconteras cela tout à l'heure.

LE CHEVALIER

Tout de suite. C'est une merveille. Une charade qui m' arrive dans le Mercure!

Eh bien! sais-tu le mot?

LE CHEVALIER

Si nous le cherchions ensemble...

LE MARQUIS sViifuit.

Je vais chercher le mot ailleurs.

LE CHEVALIER, le racnaiit encore.

Au moins, dis-moi quel est le diable qui t'emporte ainsi?

C'est le diable amoureu.\, mon cher. Mais, de grâce, ne m'arrête plus.

LE CHEVALIER, jouani la Surprise et rindignaiion.

Comment, toi que je croyais si digne de ta femme, mon pauvre ami, quel funeste égarement! tu ne sais pas où tu vas, infortuné!

Ah çà, d'où viens-tu, toi? Mon cher, les philosophes te perdront, si ce n'est déjà fait. Cela te va bien de t'affubler de la philosophie, ô Socrate de ruelles, tout paré des fanfreluches de la frivolité!

LE CHEVALIER

Une femme si belle, et si digne d'un meilleur culte! S'en aller de gaieté de cœur hors de son chemin, quand on a un pareil compagnon de voyage! C'était bon il y a vingt ans, quand les anges des oratoires n'étaient plus que des Cupidons surannés. Aujourd'hui, il faut laisser au vulgaire les derniers échos de la régence. La Dubarry porte un cilice.

Tu me fais tomber des nues. Est-ce que tu laboures ta terre comme Helvétius et le duc de Choiseul? Est-ce que les bonnes fortunes ne viennent plus s'asseoir à ta porte, ô philosophe de coulisses ? Est-ce que c'est aujourd'hui vigile et jeûne d'amour? Est-ce que tu vas te marier? Estce que tu travailles à l'Encyclopédie?

LE CHEVALIER

Tout cela est hors de saison : je veux t'empècher...

Et j'ai l'innocence de m'arréter aux bagatelles de ta phrase.

r DE LA MARQUISE. 243

LE CHEVALIER, le relouant encore.

Encore une fois, tu n'iras pas plus loin dans la mauvaise action. Si tu persistes, j'appelle madame de Yermand.

Voilà qui est violent! — La pauvre fille doit se morfondre là-bas.

LE CHEVALIER

Qu'à cela ne tienne, j'irai l'avertir. Où est-elle? Je suis au courant de ces choses-là. Le nom n'y fait rien : Yermand ou Versac, à l'heure qu'il est, n'importe lequel des deux. Mais de quelle vertu est la dame?

Toutes les vertus sont égales devant h nuit.

LE CHEVALIER

A quel chapitre en es-tu avec elle?

Au premier; mais le roman ne doit pas être long. (A pan.) Ma femme n'est pas mal entichée de lui. Quel bon tour à lui jouer en l'envoyant là-bas! Comme cela brouillerait les cartes!

LE CHEVALIER

Faut-il des sels? s'évanouira-t-on? Où est le rendezvous? à une fenêtre? Faiidra-t-il prendre une échelle?

LE MARQUIS , se parlant à lui-même.

La fumée s'envole; oui, la raison me revient. Pourquoi copier nos devanciers? — C'est ton affaire, à toi qui n'as

pas de chaînes et qui n'as rien à risquer. — Eh bien donc, va au fond du parc; tu appelleras doucement Marianne, car c'est elle. — Une belle fdle! Je suis un sot. Tu lui feras un sermon. Enfin, mon cher, fais comme pour moi.

LE CHEVALIER

Je ferai comme pour moi. C'est la Normande que tout le monde trouve si belle! J'étais bien sûr que ta bonne fortune était une princesse en petit bonnet. Qu'importe? la beauté n'est pas roturière, surtout depuis que madame de Pompadour a fondé la dynastie des cotillons.

Tiens, décidément j'aime mieux aller moi-même à mes affaires.

LE CHEVALIER, s'élançaiU vers la cliarmille-

Je suis ton procureur. (Lutte emre le marquis elle chevalier. A la fin celui-ci l'eiDporte. — La nuit est venue.)

Page 1