COMMEINT MEURENT LES FEMMES
Cornille Schut ' était peintre et poëte. Le poëte est oublié; mais qui n'a vu un des charmants camaïeux du peintre dans les guirlandes de fleurs de Segliers?
Cornille Schut avait vingt-sept ans, Tamour du beau,
* Né à Anvers en 1590, mort vers le milieu du dix-septième siècle. Van-Dyck a peint Cornille Schut. C'est une figure à grandes lignes, d'un caractère rêveur; le sourcil est fin, les moustaches sont fièrement relevées; l'ajustement a toute la noblesse des costumes des gentilshommes du seizième siècle. Cornille Schut a vécu en France durant quelques années. Il a connu les poêles de la Pléiade. Élève de Rubcns. il avait, comme son maître, tout le feu de la création ; mais il ne l'ut presque jamais coloriste.
LA MAITRESSE DE CORNILLE SCHUT. 275 le sentiment poétique, tout ce qui tait le charme et la passion de la jeunesse. 11 avait jusque-là vécu gaiement, un peu dans le monde, beaucoup dans les tabagies; plus dune de ses aventureuses équipées avait émerveillé les jolies tilles d'Anvers. Il se sauvait de ses folies par le travail, tantôt poëte, tantôt peintre, aussi heureux d'un sonnet que lier d'un coup de pinceau.
Un soir qu'il rêvait, selon sa coutume, une pipe à la bouche, devant quelques pots de bière et quelques amis, dans un cabaret du port, il pensa qu'il éparpillait trop son cœur et sa vie; il prit une résolution subite; il se leva de table, mit fièrement son chapeau, et, tendant la main à ses amis, il leur dit adieu.
— Où vas-tu?
— Je ne sais, mais adieu.
— Et quand reviendras-tu? lui dit en riant Pierre Snavers.
— Dans deux ans, dit Cornille Schut.
— Deux ans, c'est la fin du monde.
Cornille Schut était sorti du cabaret. Il alla trouver une maîtresse qui l'aimait. Pour lui, il n'avait pas trop pris le temps de l'aimer ; mais il voulait réparer le temps perdu. C'était une belle lille, brune comme une Anversoise qui descend en ligne directe des Espagnols.
— Elisabeth, m'aimez-vous pour longtemps?
— Pour toujours.
— Eh bien! préparez-vous à me suivre ; nous partons demain.
— Où allons-nous?
— Si vous m'aimez, qu'importe! Cornille Schut embrassa Elisabeth et sortit.
21G LA MAITHESSE
Lliisloire ne dit presque rien d'Elisabeth Van Tliurenhoiidt. C'était une fille d'Eve, qui vivait pour aimer et pour être aimée.
Cornille Scliut alla ensuite trouver son oncle Mathieu.
— Mon oncle, il paraît que je suis bien placé sur votre testament. De toute votre fortune à venir, je ne réclame aujourd hui que mon ami Wael, votre chien bien-aimé. Je vais m'exiler pour une œuvre sérieuse. Les Révérends Pères m'ont commandé doux Assomptions pour leur église et pour leur maison de campagne : il me faut une pieuse solitude pour faire œuvre qui vive ; je vous en supplie, mon oncle Mathieu, donnez-moi votre chien. »
Le lendemain, le peintre Cornille Schut, sa maîtresse Elisabeth Van Thurenhoudt et le joyeux AVael arrivèrent, au soleil couchant, devant une petite maison toute rustique, bâtie au bord d'un bois. Déjà le peintre était venu rêver là. Cette petite maison, qui était un rendez-vous de chasse, dépendait d'une ferme voisine, formant toute sa fortune.
— Elisabeth, m'aimez-vous assez pour demeurer ici deux ans sans voir une autre figure que la mienne, avec mon chien Wael pour tout ami?
— Oui, dit-elle avec un peu d'inquiétude.
En moins de quelques jours, leur vie était poétiquement organisée. De longues promenades dans les bois et dans les prés avec le bondissant ^Yael, de doux propos d'amour que Dieu seul entendait, le travail béni qui repose le cœur, les chansons, les lectures, les rêveries, le déjeuner près de la fenêtre, le goûter au bord du ruisseau. Vous voyez tout ce charmant tableau d'une fraîcheur agreste.
DE COlliMLLE SCIIUT. 277
Elisabeth était belle, mais plus cliarnianle encore que belle par je ne sais quel rayon d'ardente tendresse qui mouillait son regard et passait sur ses lèvres.
Cornille Schut était heureux par le cœur et par l'esprit : l'amour d'Elisabeth l'avait fait grand artiste, l'amour de l'art augmentait encore sa passion pour Elisabeth. Les nobles passions, que celles qui sont couronnées par les roses de l'idéal!
Au bout de deux ans, Cornille Schut termina ses Assomptions. Quand il les vit partir pour Anvers, Il lui sembla qu'on emportait quelque chose de sa vie.
— Mon Dieu! mon Dieu! se dit Elisabeth, il m'aime un peu moins depuis que ces tableaux ne sont plus là.
Cependant Cornille Schut commençait à reporter çà et là ses rêves sur la tabagie, où sans doute fumaient encore joyeusement ses camarades. Un jour il prit la main d'Elisabeth et lui dit :
— Savez-vo us qu'il y a deux ans que nous vivons ainsi sans nous soucier du monde?
— Je n'y pensais pas, dit-elle.
— Vous n'y pensiez pas, dit tendrement Cornille Schut en baisant la main de sa maîtresse; vous n'y pensiez pas, et pourtant c'est aujourd'hui que nous retournons à Anvers.
— Aujourd'hui? dit-elle en , pâlissant. Ah! vous ne m'aimez plus.
Le peintre, touché jusqu'aux larmes, dit avec transport:
— Elisabeth, consentiriez-vous donc à passer encore deux ans ici?
— Deux siècles, mon cher Cornille.
Ils continuèrent amoureusement cette vie silencieuse,
solitaire et charmante, n'ayant de rapport avec le monde que par le pâtre des prés voisins et par une domestique de la ferme qui venait chaque jour les servir. Un an se passa encore dans l'enchantement: mais, dès les premiers mois de la quatrième année, Cornille Schut commença à compter les jours.
A Anvers, on le croyait en Italie. Nul ne pouvait s'imaginer qu'un beau viveur comme lui s'était retiré du monde avec tant d'obstination. Son chien trahit sa solitude. Daniel Seghers, étudiant un jour en pleine campagne, aperçut le beau ^Yael, qu'il aimait de vieille date. Il alla à lui et renoua connaissance. Il savait que cet original de Cornille Schut avait emmené le chien de son oncle : puisqu'il avait retrouvé le chien, il allait sans doute retrouver l'ami. En effet, quelques minutes après, il surprenait le peintre et sa maîtresse assis à l'ombre sur la lisière du bois.
Dès qu'Elisabeth aperçut Daniel Seghers, elle se leva vivement et dit à Cornille Schut : «Fuyons! o Car, pensaitelle, s'il s'arrête avec nous, notre solitude est profanée.
Mais, hélas! Cornille Schut tendit la main à son ancien ami; on parla d'Anvers; Cornille Schut soupira.
— Quoi! dit Daniel Seghers, vous êtes donc bien heureux, puisque vous n'êtes pas venu jouir de votre gloire ; car ne le savez-vous pas ? vos deux Assompl'wns sont admirées de tout le monde. On vous croit à Home. Si on vous savait ici. on y viendrait vous chercher en triomphe.
Quand le peintre et sa maîtresse se retrouvèrent seuls, ils se regardèrent tristement.
— Elisabeth, est-ce que nous serons encore huit mois
DE CORNILLE SCllUT. 279
sans retourner hVbas, où la vie nous attend avec des ieles sans nombre?
— Partez, dit Elisabeth en voulant cai.'her ses larmes. Touché de tant d'amour, Gornille Schut oublia Anvers,
et ses amis, et sa renommée.
— Partir! partir sans toi, jamais!
Le temps passa, mais plus lentement; on ne chantait plus, on ne courait plus; voyant cela, le chien lui-même devint triste. De temps en temps il essayait encore ses vives gambades et ses gais jappements, mais il retombait bien vite dans son humeur taciturne.
Enfin les derniers jours de solitude allaient finir. Dans sa joie de revoir ses amis ou plutôt de se retrouver dans ses amis, le peintre ne s'aperçut pas que sa maîtresse pâlissait et s'étiolait; elle avait d'ailleurs toujours pour hii son tendre et charmant sourire. La veille du départ il lui demanda à traverser encore les sentiers les plus aimés du grand bois où tant de fois ils s'étaient perdus. Elle se suspendit à son bras et marcha silencieusement. C'était un beau jour d'août : la gaieté des moissons resplendissait sur la terre ; les sifflements du merle répondaient dans les bois aux sifflements de la faux dans les blés mûrs.
— Quel beau jour ! s'écria l'enthousiaste Cornille Schut; j'ai le pressentiment que nous laisserons encore ici bien des heures charmantes. La nature ne m'a jamais parlé avec plus de poésie. Elisabeth, vous le voyez, notre amour ne vieillit pas.
— Hélas! dit-elle en baissant la tète.
— Nous reviendrons, reprit le peintre, nous reviendrons souvent, car, je le sens comme vous, c'est ici que
nous retrouverons toute notre jeunesse. On n'est heureux
qu'uae fois sous le ciel. .
— Alors, pourquoi partir? Vous m'avez habituée à vivre seule avec vous ; le monde effarouche le bonheur ; je perdrai tout là-bas.
— Enfant, vous le savez, la vie n'est pas seulement faite d'amour; le monde a prescrit des lois qu'il faut suivre; il faut vivre pour soi; mais il faut vivre aussi un peu pour les autres.
— Moi, dit Elisabeth, je ne puis vivre que pour vous. A ce moment, plus pfde encore que de coutume, elle
tomba agenouillée sur l'herbe, élevant vers son amant ses beaux veux mouillés de larmes.
— Ami, lui dit-elle, partirez-vous?
Il la releva, l'appuya sur son cœur, et lui dit en lui baisant les cheveux :
— Il le faut,
— C'est bien! dit-elle d'une voix tremblante, c'est bien! Nous partirons; mais songez-y bien, moi, je ne reviendrai plus.
Le peintre ne comprit pas ce qu'elle voulait dire.
— Vous reviendrez comme moi, lui dit-il; laissez-moi vivre six mois à Anvers avec vous ; nous reviendrons ici peut-être pour toujours.
Ils arrivaient vers le milieu du bois.
— Voulez-vous, continua Cornille Schut, aller nous reposer dans la prairie de la chênaie, que vous aimez tant.
— Non, dit-elle, je le voudrais bien; mais je n'ai plus de force; retournons sur nos pas; rentrons, car je ne sais ce que j'ai aujourdhui; mais ne vous inquiétez pas, demain je serai prête à partir.
DE CORNILLE SCllUT. 281
Le lendemain, le peintre passa le matinée dans son atelier à mettre en ordre ses tableaux, ses esquisses, ses dessins et ses livres. Il avait un peu de cette joie qui saisit l'exilé aux portes de son pays. Elisabeth, qui était restée dans sa chambre près de la fenêtre, le regard perdu sur la campagne, entendit son amant chanter gaiement cette chanson :
La vie est au cabaret. Belle hôtesse, ma mie, apportez-nous à boire; que vos petites mains blanches nous versent la bière ccumante.
On n'a pas l'idée de la douleur profonde qui saisit Elisabeth, car cette chanson était celle que Cornille chantait avec ses amis dans ses jours de fête. Son cœur bondit et se brisa : elle leva les yeux au ciel et pria Dieu avec ferveur.
Cependant il chantait toujours, de plus en plus emporté par ses gais souvenirs. La pauvre fille ressaisit tout à coup ses forces évanouies ; elle se leva vivement et courut à la porte de l'atelier. La porte était entr'ouverte ; elle s'arrêta sur le seuil. La voyant apparaître ainsi les cheveux en désordre, la gorge haletante, les yeux égarés, Cornille Schut vint vers elle surpris et effrayé :
— Elisabeth, qu'avez-vous?
Elle sourit amèrement.
— Ce que j'ai... Écoutez-moi. ,
Et aussitôt elle se mit à chanter cette chanson que Cornille Schut avait rimée pour elle dans les plus beaux jours de leur solitude :
Les pâquerettes se flétriront. L'hiver viendra souffler la neige. L'hiver ne passera jamais sur mon cœur, ma helle maîtresse.
Mon cœur, qui est un printemps éternel, quand tu me souris, soleil radieux ! quand je vois flotter ta noire chevelure, quand j'effleure ta lèvre embaumée.
Non, je ne veux pas craindre l'hiver: il passera sans toucher mon cœur. Je brave son givre et sa tempête, quand je baise tes bras nus sur l'herbe.
Pourtant, il y a un hiver qui m'effraye : celui qui, dans ses bras de marbre, nous emportera dans le noir tombeau, et sèmera sur nous des fleurs sans parfum.
Ce dernier hiver glacera nos cœurs ; mais nous emporterons làhaut le souvenir des marguerites qui ont étoile le ciel où tu marchais, car c'était le ciel sur la terre.
Au dernier mot de la chanson, Elisabeth tomba épuisée dans les bras de son amant : elle avait jeté toute sa vie dans sa voix.
Il la transporta à la fenêtre pour lui faire respirer l'air pénétrant du matin ; elle rouvrit les yeux et lui dit :
— Adieu , cette chanson-là ne te fait plus battre le cœur, c'en est donc fait.
Elle murmura encore :
DE CORNILLE SCIIUT. 285
Pourtant, il y a un hiver qui m'effraye : celui qui, dans ses bras ilc marbre...
— Ma chère Elisabeth, criait Cornillc Schut glacé d'épouvante, ma chère maîtresse, où es-tu?
— Ami, répondit-elle d'une voix mourante, tu m'as dit qu'il fallait partir; je m'en vais avant toi. Tu m'aurais abandonnée là-bas; j'aime mieux mourir ici.
A peine Elisabeth eut-elle dit ces mots, qu'elle ferma les yeux pour jamais. Cornille Schut la ressaisit dans ses bras et l'embrassa comme pour lui donner son âme.
On peindrait mal son désespoir; il passa toute sa journée à pleurer et à crier comme un fou. Cent fois il prit sa maîtresse sur son cœur. Elisabeth ne se réveilla pas à ses embrasseraents.
Il se rappela que depuis plus d'un mois la pauvre fille pâlissait tous les jours ; il comprit qu'elle mourait pour l'avoir trop aimé ; il jura de ne pas retourner à Anvers, de vivre au milieu des bois avec le souvenir toujours palpitant de la triste Elisabeth.
Après les funérailles seulement, il s'aperçut qu'il n'avait pas son portrait. On ne fait pas le portrait de la maîtresse qu'on aime; car peut-on rendre sur la toile le charme d'une figure adorée? Elisabeth avait posé pour les vierges de ses tableaux, mais il n'avait saisi dans sa figure que l'angélique pureté des traits : il s'était bien gardé de donner à la mère des anges l'expression toute profane de sa maîtresse.
Quand elle eut disparu pour toujours, il regretta avec désespoir de n'avoir pas reproduit tout ce qui faisait le caractère et lo charme de sa chère Elisabeth. 11 la voyait
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encore passer dans ses rêves, fuir comme une ombre le long des prairies ou au fond des bois. Mais ce n'était plus la fraîche et rieuse fille des premières fêtes; c'était la pâle et triste amante que déjà la mort a glacée. Il tenta de faire son portrait en étudiant ses souvenirs; mais chaque fois que la figure se ranimait sous son pinceau, il reculait avec effroi, car c'était toujours Elisabeth mourante qu'il retrouvait sur la toile.
Durant près d'un mois Cornille Schut demeura dans sa solitude, qui était devenue tout àcoup uneThébaïde. Son oncle, averti par Daniel Seghers, inquiet d'un exil si obstiné, vint le surprendre un soir qu'il rêvait sur la tombe d'Elisabeth Yan Thurenhoudt. Le bonhomme Mathieu fut effrayé de la pâleur et du désespoir de Cornille Schut. Le peintre raconta mot à mot toute l'histoire de son cœur.
— Tu t'en vas me suivre à Anvers, lui dit l'oncle tout ému.
— Non, dit le peintre, tant que les pâquerettes n'auront pas fleuri sur cette fosse, j'y viendrai pleurer.
Il attendit. Tous les matins il allait rêver sur la fosse de sa maîtresse. Il lui parlait comme au beau temps. — Va , lui disait-il avec effusion , nous nous retrouverons dans une autre solitude pour nous aimer toujours; — mais retrouverai-je tes beaux yeux, si doux quand tu me parlais? — Pauvre Elisabeth, te voilà seule couchée dans la tombe, mais tu n'es pas seule comme moi!
Un matin, il eut un mouvement de joie en voyant deux pâquerettes écloses dans l'herbe naissante.
Il les cueillit, les baisa et les porta à son cœur.
Il partit pour Anvers avec le pauvre Wael, qui depuis longtemps ne gambadait plus. Il retourna à la taverne.
DE CORNILLE SGUUT. 285
Ses amis le voulurent railler sur sa mystérieuse passion ; mais, quand on le vit si pâle et si sombre, quand on l'entendit parler de sa solitude avec une voix brisée par les sanglots, on respecta sa douleur; tous ses amis lui tendirent silencieusement la main.
N'ai-je pas lu cette pensée dans les vers de Coriiille Schut : « L'homme le plus passionné ne trouve pas toute sa vie dans l'amour; la femme seule peut vivre et mourir par le cœur. »