‹ Philosophes et comédiennesChapitre 67 sur 68 · LES MAINS PLEINES DE ROSES · texte numérisé non relu

LES MAINS PLEINES DE ROSES

Georges crut sentir passer sur son cou le lugubre couteau.

— De quoi est-elle coupable? demanda-t-il à celle qui passait.

— Elle a frappé d'un coup de poignard la maîtresse du marchand de vin pour avoir à son tour la clef du comptoir.

Dans son épouvante, Georges Arnault alla chez madame ***. Quoiqu'il fût près de deux heures du matin, il la trouva dans la chambre du mort, feuilletant ses papiers pour étudier toutes les ressources de la succession.

Georges frissonna en entrant dans cette chambre d'où le mort n'était parti que la veille.

— Voyez, Georges, dit la dame en se jetant à son cou, il y a dans ce vieux meuble un tiroir plein d'or, voulezvouz compter?

— J'ai toujours pris sans compter, dit Georges Arnault avec un sourire distrait.

Il plongea ses deu.\ mains dans le tiroir, tout frémissant de colère sauvage, comme un combattant qui prend l'épée dans le fourreau.

Il se releva, les mains pleines d'or, et se tourna tout menaçant vers madame ***, qui poussa un cri d'effroi.

— Et tu crois que je t'épouserai? dit-il avec une fierté majestueuse.

Il jeta l'or à la face de madame ***. Elle tomba à genoux, toute suppliante.

A cet instant, on frappa à la porte de l'escalier.

— Georges, j'ai peur, sauvez-moi!

Il écouta avec inquiétude; la peur le prenait luimême.

On frappa encore. Après un silence mortel, un bruit

plus violent retentit dans le cœur des amants. On avait enfoncé la porte, déjà on traversait le salon voisin.

— Nous sommes perdus! grâce! grâce! grâce! s'écria madame *** en se traînant sur les genoux vers ceux qui arrivaient.

Elle avait reconnu les frères de son mari. Depuis deux jours, ils étaient en sentinelle autour de la maison pour surprendre les faits et les gestes de la veuve.

— Tout cela est à vous, dit Georges Arnault aux déshérités. J'ai empoisonné le mari et fait le testament qui vous dépouille : La propriété: c'est le vol. Celle qui se traîne à vos pieds comme un chien, c'est une sainte du calendrier, laissez-la prier Dieu en paix. Pour moi, c'est autre chose : je suis coupable. Conduisez-moi en prison; je veux mourir sur l'échafaud; ce sera ma dernière satire.

Cinq heures venaient de sonner au Val-de-Gràce ; il y avait foule à la barrière Saint-Jacques. C'était l'heure annoncée pour la tragédie; le théâtre était disposé avec ses décors funèbres ; les acteurs n'arrivaient pas. Les gamins, grimpés sur les murs, sur les arbres, jusque sur les toits, commençaient à siffler.

— La toile! la toile! criait-on de toutes parts.

— Patience, dit un spectateur émérite, voilà le gaz allumé.

Le soleil venait de jeter sur la guillotine ses premiers rayons du matin.

i>72 LES MAINS PLEIlNES DE ROSES,

- Enfin la charrette arriva lentement.

Le condamné était un jeune homme pâle, fier et triste, mais nullement ahattu par l'odieuse préface du supplice. Il regarda sans chanceler la guillotine.

— Qu'importe, dit-il en prenant la main du prêtre, c'est le chemin du ciel. Quand j'aurai monté ces degrés, je n'aurai plus qu'un pas à faire.

Il venait de raconter sa vie au prêtre dans une confession naïve, franche et pittoresque. Il n'avait pas oublié de lui parler, en passant, de la jeune fille du parc aux Grives qui, en plusieurs rencontres, avait si vivement frappé son imagination.

Il descendit de la charrette; le prêtre lui voulut montrer le chemin, mais il le devança.

Quand il fut sur l'échafaud. — le dernier théâtre de sa vie — il prit religieusement le crucifix et y appuya ses lèvres avec onction. Deux larmes de repentir tombèrent de ses yeux.

A cet instant, comme il voulait jeter un regard d'adieu au ciel et aux hommes, il vit passer dans la foule, —dans l'horrible foule en haillons qui la veille s'était enivrée de vin et qui allait s'enivrer de sang, — il vit passer une jeune fille vêtue de blanc, les pieds nus. les yeux au ciel, la chevelure flottante ceinte d'un cercle d'or.

Georges Arnault ressaisit la main du prêtre.

— Voyez-vous? lui dit-il d'une voix étouffée.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous ne voyez pas celle dont je vous ai parlé... làbas, dans ce groupe odieux... toute blanche... sa beauté frapperait un aveugle.

— On attend, dit le bourreau

— Une seconde I murmura le condamné d'un air suppliant.

Il indiquait du doigt la jeune fille.

— Voyez, c'est elle ! toujours elle ! mais quelle métamorphose étrange! Il semble qu'elle ait perdu jusqu'au souvenir de ses mauvaises passions; elle a repris comme par miracle sa robe d'innocence. Voyez, elle vient de me sourire avec la bouche d'un ange.

Georges Arnault tomba comme foudroyé.

— Finissons-en, dit le bourreau.

— Mon frère, qu'avez-vous donc? demanda le prêtre au condamné.

— Vous n'avez pas vu? répondit-il en joignant les mains, elle s'est envolée au ciel.

Georges Arnault s'abandonna au bourreau.

Déjà sa tète — cette belle tête qu'un rayon de suprême intelligence avait couronnée — était couchée sous le couteau quand le prêtre s'inclina pour lui dire ces mots :

— Celle que vous avez vue aux quatre époques de votre vie, — celle qui a été pure, — celle qui a été folle de son corps, — celle qui a vendu son àme et a trempé ses mains dans le sang,— celle qui s'est repentie et s'est envolée toute blanche au ciel — c'est votre ame qui vous est apparue.

DE CORNILLE SCHUT.

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