‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 108 sur 153 · ie déteste les mains paresseuses · texte numérisé non relu

ie déteste les mains paresseuses

hommes que nous imitons, dans le présent où nous recevons les honneurs qu'ils ont obtenus ou mérités, dans l'avenir par la certitude qu'il parlera de nous comme nous parlons d'eux. Mon ami, ne rétrécissons pas notre existence, ne circonscrivons point la sphère de nos jouissances. Regardez-y bien. Tout se passe en nous. Nous sommes où nous pensons être. Ni le temps ni les distances n'y font rien. A présent vous êtes à côté de moi. Je vous vois, je vous entretiens. Je vous aime. Je tiens les deux mains de M"« Collot, et, lorsque vous lirez cette lettre, sentirez- vous votre corps? Songerez-vous que vous êtes à Pétersbourg? Non. Vous me toucherez. Je serai en vous, comme à présent vous êtes en moi. Car, après tout, qu'il y ait hors de nous quelque chose ou rien, c'est toujours nous que nous apercevons, et nous n'apercevons jamais que nous. Nous sommes l'univers entier. Vrai ou faux, j'aime ce système qui m'identifie avec tout ce qui m'est cher.

AU MÊME

LE JUPITER DE PlUDIAS.

Septembre 1766.

J'en viens à votre examen du Jupiter Olympien de Phidias; ici, vous êtes le maître, je suis le disciple, et j'ose n'être pas de votre avis. Si j'ai ma façon de sentir, si je veux être instruit, il faut que je parle et que vous m'écoutiez avec indulgence. Je vous avouerai donc que tout ce que vous dites sur la disproportion de la figure et du lieu ne me touche point du tout. Et que m'importe s'il prend envie au dieu d'abandonner son temple, qu'il brise la voûte de sa tête, que les murs et les combles soient renversés de deux coups de coude, et que tout l'édifice ne soit plus qu'un amas de décombres : je ne sais comment il est entré là, et je me soucie l'ort peu de savoir ce que le temple deviendra s'il en veut sortir. Le point important, c'est que, tandis qu'il y est, il frappe, il épouvante, il effraie; qu'il soit grand de position, de caractère, d'expression; que j'y reconnaisse ce dieu du poète qui

ébranle l'Olympe du seul mouvement de ses noirs sourcils; que je voie sa chevelure s'émouvoir sur sa tête immortelle, et que je sois incertain qui a le mieux connu Jupiter, ou de Phidias ou d'Homère : peut-être même que, tandis que je suis prosterné devant le Jupiter de Phidias, l'idée que, s"il vient par hasard à se remuer, je suis enseveli sous des ruines, ajoute à ma terreur et à mon respect.

AU MÊME

J'ai été malade, mais je ne le suis plus, mes amis. Depuis le mois d'octobre passé, du lait le matin, du lait le soir; ni vin, ni liqueurs, ni café... Voudriez-vous de la santé à ce prix-là? Je ne boude point. J'écris rarement, mais quand je m'y mets, je ne finis point; et vous m'êtes toujours également chers, soit que je me taise, soit que je m'entretienne avec vous. Aimez-vous tous les deux, aimez-moi bien tendrement. Qui est-ce qui vous consolera de vos peines, à qui confierezvous vos plaisirs, si vous ne vous' aimez pas? Rendez vos amusements communs ; ayez vos âmes ouvertes l'un à l'autre ; pensez tout haut, soyez plus jaloux de vous connaître que de vous estimer; montrez-vous mal plutôt que mieux que vous êtes. Tant qu'il y aura quelque chose de secret dans votre commerce, il perdra quelque chose de sa douceur et de son utilité. Ne vous épargnez pas la vérité. Vous aurez fai> tout le chemin que j'exige lorsque vous vous avouerez tout sans rougir. L'histoire fidèle de vos cœurs sera toujours assez belle, sans qu'il soit besoin d'en altérer la vérité. Si vous yous livrez à cette intimité sans réserve, vous saurez bientôt ce que l'un doit attendre de l'autre. Vos petits défauts privés vous déplairont moins ; vous prendrez plus de confiance réciproque dans vos bonnes qualités ; vous ne pourrez plus vous offenser de la diversité de vos goûts ; ils deviendront même un fonds de plaisanterie utile et douce. Les points sur lesquels chacun de vous prétend être libre vous seront connus, et vous trouverez que la vie cénobitique à laquelle vous êtes condamnés peut avoir aussi ses délices.

AU MÊME

Bonjour, mes amis; il y a longtemps que vous n'avez entendu parlerde moi. Il y a une éternité que je n'ai entendu parler de vous. Je vous crois tous les deux en santé. Je vous crois heureux l'un et l'autre : il faut que j'aie celte persuasion, bien ou mal fondée, parce que sans elle je reviendrais sur le passé avec trop de regrets, parce qu'avec elle j'arrange notre vie domestique comme il me plaît. Je ne serai pas content que je ne sois allé à Pétcrsbourg vous voir, m'établir à côté de vous, et vérifier mon roman... Quel jour! quel moment, pour vous et pour moi, que celui où j'irai frapper à votre porte, où j'entrerai, où j'irai me précipiter dans vos bras et nous nous écrierons confusément : C'est vous!... oui, c'est moi... vous voilà donc enfin!... Enfin, me voilà... Comme nous balbutierons; et malheur à celui qui a perdu ses amis pendant longtemps, qui lesrevoit, qui a la force de parler et qui ne balbutie pas... En attendant ce bonheur qui n'est pas aussi éloigné que vous le croiriez bien, je vous prie de recevoir M. Lévesque : premièrement parce qu'il vous entretiendra d'un homme qui vous chérit et que vous chérissez, et que vous chérissez beaucoup, si vous n'êtes pas des ingrats ; cet homme-là, c'est moi. Secondement parce que c'est un honnête et galant homme qui réunit à des connaissances et à des talents une douceur et une modestie rares; parce qu'il a besoin de bons conseils, et qu'il les recevra avec les sentiments de la plus sincère reconnaissance. Il va à Pétersbourg remplir une place de gouverneur à l'hôtel des Cadets. 11 se sépare d'une femme de mérite (]ui est la sienne; il aime sa femme, mon ami, et cela dans un pays où, comme vous savez, ce n'est pas l'usage. Une vie utilement occupée l'a sauvé du libertinage épidémique qui a gagné toutes les conditions de notre société. Vous lui parlerez littérature, et il vous répondra; vous lui montrerez votre monument, et son admiration pourra vous flatter, parce qu'il dessine et grave, non

comme feu M. le comte de Caylus, car il n'est pas grand seigneur, et, partant, il est obligé de savoir ce qu'il sait, mais comme un artiste de profession; mon ami, je vous recommande M. Lévesque. Écoutez et réjouissez-vous. Demain, oui, demain, je pars pour La Haye; et quand j'aurai embrassé le prince de Galitzin pendant une quinzaine de jours, qui sait ce que je deviendrai? Le plus léger clioc de sa part pourrait me jeter tout au beau milieu de votre atelier. Cependant je laisse ma femme, ma sœur, mon gendre, ma fille, ma fille grosse; tenez, puisque, en y pensant, cela me fait un si grand mal, n'y pensons plus, et parlons d'autre chose. Parlons de mon cher ami M. Grimm, qui est à présenta Potsdam, qui accompagne M™« la princesse d'Armstadt, qui s'achemine peut-être à présent vers Pétersbourg, et avec lequel vous aurez peutêtre bu à ma santé avant que cette lettre vous soit parvenue. Vous êtes là tous les trois, et pourquoi n'y suis-je pas aussi? Vous verrez que j'aurai le guignon d'arriver la veille ou le lendemain de son départ. Cela serait à me désoler. N'importe, partons toujours. Bonjour, mon ami; bonjour, mon amie, je vous embrasée tendrement tous les deux. Il me tarde bien d'éprouver une chose que je soupçonne : c'est qu'on aime plus tendrement encore ses amis au loin qu'au coin de son âtre ou du leur. C'est un si grand plaisir que de se retrouver 1...

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