Voir plus haut pages
2. « Je ne mourrai pas tout entier; la meilleure part de moL être échappera au trépas. » Horit., lib. UI, oii. ixx.
Le peuple, mon ami, n'est à la longue que l'écho de quelques hommes de goût, et la Postérité que l'écho du présent rectifié par l'expérience.
AU MÊME
Février 1766.
Tout ce qui tend à émouvoir le cœur et à élever l'âme ne peut qu'être utile à celui qui travaille. Or, le sentiment de l'immorlalité; le désir de s'illustrer chez la Postérité ; de faire l'admiration et l'entretien des siècles à venir; d'obtenir après sa mort les mêmes honneurs que nous rendons à ceux qui nous ont précédés; de fournir une belle ligne à l'historien, d'inscrire aussi son nom à côté de ceux que nous ne prononçons jamais sans verser une larme, sans pousser un soupir, sans éprouver le regret ; de nous assurer les bénédictions que nous avons tant de plaisir à donner aux Sully, aux Henri IV, à tous les bienfaiteurs du genre humain, tend à émouvoir le cœur, à enflammer l'esprit, à élever l'âme, à mettre en jeu tout ce que j'ai reçu d'énergie. Donc, etc.
Archimède ordonna que l'on gravât sur son tombeau la sphère inscrite au cylindre.
On ne porte guère en soi le sentiment de s'immortaliser sans la conscience de quelque talent rare. Ce sentiment est grand; il est honnête, même dans l'homme médiocre. Il est naturel au grand homme , c'est une portion de son ^panage, qu'il ne peut négliger sans un mépris cruel de l'espèce humaine.
Parmi toute cette canaille qui est à naître, et qui naîtra toutefois votre égal, votre supérieur, peut être au moins un juge, un poêle, un artiste, un ministre, un souverain digne de vous.
Lorsque, sur la garantie de tout un siècle éclairé qui m'environne, je puis m'écrier aussi : No7i omnls moriar, que je laisse après moi la meilleure partie de moi-même, que les seuls instants de ma vie dont je fasse quelque cas sont éternisés, il me semble que la mort en a moins d'amertume.
Parmi tant d'idées superstitieuses dont on a entêté les hommes, je suis toujours surpris qu'on ne leur ait pas persuadé qu'ils entendraient sans cesse sous la tombe le jugement qu'ils auraient mérité : l'homme de bien, la voix de la louange et du regret ; le méchant, la voix de l'analiième et de l'exécration,
AU MÊME
Septembre 1766.
Lorsque mes contemporains modestes m'apportent avec leur éloge celui de la Postérité, ce sont les représentants du présent et les députés de l'avenir; et quelle raison puis-je avoir de séparer en eux ces deux caractères, d'agréer l'un et de dédaigner l'autre? Ils ont, comme représentants et comme députés, les mêmes lettres de créance, la lumière de leur siècle et le bon goût de la nation. Ils ont, par la comparaison qu'ils font de moi avec les hommes les plus honorés des âges antérieurs, par l'expression de leur propre sentiment, par la perspective glorieuse qu'ils ouvrent devant moi, réuni le passé, le présent et l'avenir, pour m'offrir un hommage plus précieux, et il me paraît difficile de démêler ces parfums sans les affaiblir. S'ils sont bons juges du passé, ils sont bons témoins du présent, et garants sûrs de l'avenir. Si vous contestez leur garantie, rejetez leur témoignage, récusez leur jugement et fermez la porte de votre atelier.
Ah! qu'il est flatteur et doux de voir une nation entière jalouse d'accroître notre bonheur, prendre elle-même la statue qu'elle nous a élevée, la transporter à deux mille ans sur un nouvel autel, et nous montrer et la race présente et les races à venir prosternées.
Mais si l'on encourage l'homme aux grandes choses, en lui montrant son nom qui s'en va d'âge en âge accompagné d'acclamations, de bénédictions de voix et de transports d'admiration, je vois qu'on réussit également à l'effrayer des mauvaises, en lui faisant entendre le jugement sévère de la Postérité. Les pères portent cette voix terrible aux oreilles
de leurs enfants, les citoyens aux oreilles de leurs concitoyens, les nations aux oreilles de leurs souverains. Dites à un homme : Si tu fais ainsi, ton nom sera béni dans tous les siècles; et ses entrailles en tressailliront. Dites-lui : Si tu fais autrement, ton nom sera exécré; et il en frémira.
C'est un rêve que votre Postérité. Ce n'est point un rêve ; ou les espérances fondées sur le mérite de nos productions, ou la comparaison de ces productions avec celles des Anciens, ou l'éloge égal que nos contemporains font des unes et des autres, ou les lumières et le bon goût des autres artistes, vos curieux et vos rivaux, ou la constance de la nature que vous avez imitée, ou tout ce qui peut aujourd'hui garantir à un habile homme le succès et la durée de son nom et de son ouvrage, sont aussi des rôves.
Entassez suppositions sur suppositions; accumulez guerres sur guerres; à des troubles interminables faites succéder des troubles interminables; jetez sur l'univers un esprit de vertige général, et je vous donne cent mille ans pour perdre les ouvrages et le nom de Voltaire ; vous ne réussirez qu'à en altérer la prononciation.
Qu'est-ce qui soutenait les Roger et François Bacon, tant d'autres qui ont été persécutés dans des âges éclairés, tant d'autres ' qui ont consumé leur vie parmi des contemporains incapables d'apprécier leurs travaux, tant d'autres que la nafure condamnait au malheur, en leur accordant un génie précoce pour leur siècle? Ils étaient ou ignorés, ou méprisés,
1. Toutes ces lettres à Palconet sont, comme on le voit, une longue et belle paraphrase des paroles que Cicéron met dans la bouche de Catoc.
u Nemo unquam mihi, Scipio, persuadebit, aut patrem tuum Paullum, ,-iut duos avos, Paullum et Africanum, aut ATricaul patrem, aut patruum, aut multos praestantes viros, quos enumerare non est nece^se, tanta esse conatos, quœ yd posteritatis memoriam pertiucrent, nisi animo cernèrent poslerit;iteni. An couses (ut de me ipso aliquid more seuuni glurier), me tanlos laborcs diurnos nocturuosquc domi miliiiœque suscepturum fursse, si iisiJem fniibus gloriaro muam, quibus vitam, esscm terminaturus ? Nonne iiielius roulto fuisset utiusam seiatem et qulelam sine ullo labore et conteutiune traducere? Sed, iiescio quomoilo, aiiimus, erigens se, posteritatem semper ita prospiciebat, quasi, quum cxccssisset e vita, tum denique victurus esset. Quod quidem ni ita se haberet, ut auimi immurtales essent, band optimicujusque animus maxime ad immortulitaieni gloriœ uiteretur. ■
(De Senectule, XXIU.)
ou calomniés, ou pauvres, ou tourmentés. Ils voyaient que de longtemps ils ne seraient compris, évalués, estimés. Cepemlanl ils continuaient de souffrir et de travailler. Parmi une infinité de motifs de leur constance, vous n'en exclurez pas du moins le seul qu'ils aient unanimement allégué : c'est que le temps de la justice viendrait. Il est venu ce temps qu'ils avaient prédit, et justice s'est faite. Rien de si commun et de si sincère que l'appel à la Postérité, et quand il est légitime, il n'est point mis an néant.
Et tous ceux qui ont consacré leur vie à des ouvrages posthumes, et qui n'ont espéré de leurs travaux que la bénédiction des siècles à venir; voilà les hommes que vous appelez des fous, des insensés, des rêveurs; les plus généreux des hommes, les âmes les plus fortes, les plus élevées, les moins mercenaires. Envierez-vous à ces mortels illustres leur unique salaire, la pensée douce qu'ils seraient un jour honorés ?
Et ces philosophes, et ces ministres, et ces hommes véridiques qui ont été la victime des peuples stupides, des prêtres atroces, des tyrans enragés, quelle consolation leur restait-il en mourant? C'est que le préjugé passerait, et que la Postérité reverserait l'ignominie sur leurs ennemis. 0 Postérité sainte et sacrée ! soutien du malheureux qu'on opprime, toi qui es juste, toi qu'on ne corrompt point, qui venges l'homme de bien, qui démasques l'hypocrite, qui traînes le tyran; idée sûre, idée consolante, ne m'abandonne jamais. La Postérité pour le philosophe, c'est l'autre monde de l'homme religieux.
Est-ce que vous ne voyez pas que le jugement anticipé de la postérité est le seul encouragement, le seul appui, la seule consolation, l'unique ressource de l'homme en mille circonstances malheureuses? Permettez donc que je m'écrie encore une fois : 0 Postérité sainte, à combien de maux les hommes refuseraient de s'exposer sans toi! Combien de grandes actions ils ne feraient point, à combien de périls ils se soustrairaient! C'est ton cri perçant qu'ils ont entendu qui les a élevés au dessus des travaux, des dégoûts, des supplices, des terreurs de toute espèce. Combien de fois n'ont-ils pas
méprisé l'élogo de leurs contemporains pour s'assurer du tien !
Encore une fois, il y a mille circonstances où il ne reste à l'homme générpux, à l'artiste malheureux que la conscience d'avoir bien fuii ou de bien faire, et l'espoir d'un avenir plus juste que le présent.
AU MÊME
Septembre 1766.
Pour bien connaître tout le prix du sentiment de limmortalité et du respect de la Postérité, voyons quel jugement nous portons de ceux qui l'ont eu, qui ont fait tant de grandes choses pour nous, qui se sont occupés de notre bonheur avant tjue nous fussions, et qui ont ;imbitionné notre éloge. Ils ne sont plus; mais qu'en pensons-nous? quels mouvements s'élèvent dans nos âmes à la vue des bustes des Solon, desTrajan et des Antonin!
11 y aurait une étrange contradiction à honorer les hommes d'autrefois qui nous avaient en vue, et de déprécier ceux d'aujoui d'hui qui ont en vue la Postérité : l'homme jaloux de l'immortalité se trouverait entre le blâme du présent et l'éloge lie l'avenir; entre deux voix dont l'une le nommerait \ain, ambitieux, pusillanime, insensé, chimérique; l'autre, qui lui donnerait les titres de héros, de grand, de magnanime, de sage. Nous louons ceux qui ne sont plus; puis-je ignorer que la Postérité nous imitera? iNos suH'rages et ceux de ncis neveux ne sont-ils pas également bien fondés? N'est-il pas également beau de les ambitionner et de les mériter? 0 -âges d'Athènes et de Rome, lorsque je rencontre vos statues au détour d'une allée solitaire, et qu'elles m'arrêtent; lorsque je reste devant elles transporté d'admiration ; lorsque je sens mon coeur tressaillir de joie à l'aspect de vos augustes images; lorsque je sens l'enthousiasme divin s'échapper de vos marbres froids et passer en moi ; lorsque, me rappelant vos grandes actions et l'ingratitude de vos contemporains, des larmes d'attendrissement
264 DIDEFIOT.
remplissent mes yeux, qu'il me serait doux d'interroger ma conscience et d'en recevoir le témoignage que j'ai aussi bien mérité de ma nation et de mon siècle ! Qu'il .'■erait doux k. ma pensée de pouvoir élever ma statue au milieu des vôtres, et d'imaginer que ceux qui s'arrêteront un jour devant elle éprouveront les transports délicieux que vous m'inspirez!
Le sentiment de l'immortalité n'entre jamais dans une ame commune et malhonnête; le méchant, inquiet de% discours présents, ne s'entretiendra jamais avec lui-même du jugement de l'avenir.
AU MÊME
Septembre 1766.
Comment se fait-il, ô Falconet, que ce soit vous qui fassiez de beaux ouvrages, et que ce soit moi qui fasse des vœux pour leur durée? Celui qui a droit à l'immortalité est celui qui la méprise!
Mais vous vous éloignez de votre pays, vous quittez votre foyer paisible, la maison que vous fîtes bâtir, le jardin que vous cultiviez de vos propres mains; vous n'irez plus cueillir le fruit sur ces arbres qui vous doivent leur fécondité; vous ne les offrirez plus à vos amis, vous ne ferez plus un bouquet de ces fleurs que vous aviez arrosées; vous renoncez à la méditation, à l'étude, à toutes les douceurs de la retraite ; vous abandonnez ceux qui vous sont chers; vous sacriBez votre repos; vous oubliez votre santé; vous allez au milieu des glaces du Nord* élever un monument au plus grand des monarques : est-ce l'intérêt qui vous entraîne? Non. Dans cette circonstance même vous avez montré combien vous étiez au dessus de l'intérêt. Est-ce la soif de l'or qui vous tourmente? Non, vous méprisez l'or. Ambitionnez-vous une plus grande fortune? Non, vous êtes sage, et vous avez la fortune du sage. Est-ce la gloire qui vous séduit? Non, vous faites peu de cas de la gloire, et quand vous en auriez toute
1. .\ Saint-Pétersbourg, où Falcoaet travaillait à la statue de Pierre le Grand.
l'ivresse, un travail long et pénible vous conduira presque à la fin de voire carrière; à peine aurez-vous le temps d'entendre nos éloges, et vous ne retrouverez pas sons le pôle d'autres suffrages qui puissent vous en dédommager. Si vous étiez vain, votre statue de Vlliver exécutée à Paris satisferait mieux voire vanité. Dites-moi, qui verra votre czar? qui le louera? qui l'admirera? Presque personne. Est-ce un mouvement d'indignation qui vous fait chercher au loin un emploi qui réponde à votre talent? Ce petit motif serait peu d'une âme stoïcienne telle que la vôtre. Est-ce pour vous, pour votre pmpre satisfaction que vous allez? Est-ce pour vous dire à vous-même pendant le petit moment qui vous restera : J'ai exécuté une grande chose? Si vous n'aviez pas la conscience de votre capacité, vous n'iriez pas; elle doit vous suffire, si vous l'avez, et, votre ouvrage achevé, vous n'en présumerez pas davantage de vous. Seriez-vous mécontent de l'opinion de vos concitoyens? Pensez-vous qu'ils vous aient mal apprécié, et voulez-vous leur apprendre à vous estimer votre prix? Vous le pouviez sans sortir de chez vous, sans quitter ce berceau sous lequel nous ne prendrons plus le frais, nous ne nous entretiendrons plus, nous ne nous épancherons plus, nous ne passerons plus ces heures d'intimité si douces.
Aiguisez votre crayon, prenez votre ébauchoir et montrezleur, ainsi que vous l'avez projeté, votre héros sur un cheval fougueux gravissant ce rocher escarpé qui lui sert de base, et chassant lu barbarie devant lui ; faites sortir des nappes d'une eau limpide d'entre les fentes de ce rocher, rassemblez ces eaux dans un bassin rustique et sauvage, pourvoyez à l'utilité publique sans nuire à la poésie; que je voie la barbarie les cheveux à demi épars, à demi nattés, le corps couvert d'une peau de bète, tournant ses yeux hagards et menaçant votre héros, effrayée et prête à être refoulée sous les pieds de son coursier ; que je voie d'un côté l'amour des peuples, les bras levés vers leur législateur, le suivre de l'œil et le combler de bénédictions. Que de l'autre je voie le symbole de la nation couché à terre et jouissant tranquille-
ment de l'aisance, du repos et de la sécurité. Que ces figures placées entre les masses escarpées qui borderont votre bassin forment un tout sublime, et présentent de toutes parts un spectacle intéressant. Ne négligez aucune vérité, imaginez, exécutez le plus grand monument qu'il y ait au monde. Mais faut-il vous en aller à sept cents lieues de nous pour cela? Renfermez-vous seulement quelques jours dans votre atelier; encore une fois, qui est-ce qui peut vous en amicher? Je vais vous le dire : la gloire, mon ami, le sentiment de l'inmiortalité, le respect de la Postérité. Vous vous attendez à votre insu que, l'axe de la terre s'inclinaiit de siècle en siècle d'une seconde sur le plan de l'écliptique, couvre de glaces les contrées que le soleil brûle à présent de ses regards perpendiculaires, et expose aux rayons perpendiculaires du soleil les contrées qu'ils effleurent à présent. Vous vous promettez sans vous en apercevoir que dans quelques millions d'années on tirera des profondeurs de la terre, parmi les débris de toute espèce, quelque fragment de bronze que vos mains auront travaillé et sur lequel on lira : Falconet fecit, et vous voilà vous adressant aussi à cette Postérité que vous regardiez tout à l'heure avec tant de dédain. Je vous le pardonne :
Parcentes ego deitcras Odi 1.
HoR., od. XII, lib. III.
Si le sentiment de l'immortalité est une chimère, si le respect de la Postérité est une folie, j'aime mieux une belle chimère qui fait tenter de grandes choses, qu'une réalité stérile, une prétendue sagesse qui jette et retient l'homme rare dans une stupide inertie.
AU MÊME
29 décembre 1766.
Nous existons dans le passé par la mémoire des grands