LES CHINOIS
Septembre, 15 octobre 1760.
Imaginez un peuple où les lois auraient assigné des récompenses aux actions vertueuses, et où le monarque serait subordonné à un conseil de censeurs qui le gourmanderaienl quand il ferait mal, et qui écriraient son histoire de son vivant.
Ce conseil, à la Chine, est composé de douze mandarins. Ils s'assemblent tous les jours. Il y a dans le lieu de leur assemblée un grand coffre cerclé de fer et percé en dessus d'une ouverture par laquelle on jette les mémoires paraphés qui serviront à l'histoire du règne. Ces mémoires forment déjà une collection de trois à quatre cents volumes.
Le père de celui qui gouverne à présent voulut savoir comment il était traité dans ces mémoires. Cette curiosité est d'un méchant ; un homme de bien ne l'aurait point eue. Il fit ouvrir le coffre sacré, et il trouva que l'injustice de son administration y était peinte des couleurs les plus fortes. Aussitôt il entre en fureur; il appelle le chef du conseil, lui reproche sa témérité et lui fait couper la tête. Cette atrocité ne fut pas oubliée dans les mémoires déposés le jour suivant, et le nouveau président du conseil eut encore la tête
coupée; celui qui succéda subit le même sort. Le quatrième se transporta devant la bôte féroce ; il était précédé d'un esclave qui portait son cercueil ; et voici comment il parla : « Tu vois que je ne crains pas la mort, car voilà la bière et ma tête. C'est en vain que tu espères imposer silence à la vérité ; il restera toujours une voix qui parlera malgré toi. Ordonne qu'on me frappe ; j'aime mieux être mort que de vivre sous un maître qui a résolu d'égorger tous les honnêtes gens de son empire. »
Le monarque, frappé de l'intrépiditi de ce mandarin, s'arrêta et devint meilleur ; et quand il fut meilleur, je gage qu'il ne fit plus ouvrir le coffre
Encore un mot de nos Chinois. Ils ne savent ce que c'est que la promenade. Celui qui sortirait de chez lui sans affaire et qu'on verrait aller et venir sous des arbres passerait pour un fou. On les accoutume dès leur plus tendre enfance à durer des heures entières dans la môme attitude; dans un âge plus avancé, semblables à des statues, ils restent un temps incroyable, le corps, la tête, les pieds, les mains, les jambes, les bras, les sourcils, les paupières immobiles. Ils doivent en contracter la facilité de méditer profondément. Il est incroyable jusqu'où ils se possèdent. On a beau faire, on ne les tire point de leur assiette tranquille. Fripons entre eux et avecl'élranger, ils disent que ce sont leurs dupes qui sont des sots ou des étourdis. « Une fois, dit le père Hoop, je fus un de ces sots, de ces étourdis-là ; c'est-à-dire que je fus trompé par un commerçant chinois et fripon. J'allai lui représenter combien il m'avait lésé : « Cela est vrai, me répondit-il, vous l'êtes beaucoup, mais il faut payer. — Mais où est la bonne foi, la droiture ? — Je n'en sais rien, mais il faut payer. « Après avoir essayé les paroles douces, j'en vins aux gros mots, je l'appelai coquin, maraud, fripon. « Tout ce qui vous plaira, mais il faut payer. » Je n'en pus jamais tirer autre chose, et je payai. En recevant mon argent : « Étranger, me dit-il, tu vois bien que tu n'as pas gagné un sou à te »<ettre en colère. Eli ! que ne payais-tu tout de suite, sans te fâcher? cela eût été beaucoup mieux. »
A LA MÊME
lE COUCOU, LE ROSSIGNOL ET l'ane.
Uu GranYal, 20 oct. 1760.
Il s'agissait entre Grimm et M. Le Roy du génie qiii crée et de la mélhode qui ordonne. Grimm déteste la mélhodc; c'est, selon lui, la pédanlerie des lettres.
« Ceux qui ne savent qu'arranger feraient aussi bien de rester en repos ; ceux qui ne peuvent être instruits que par des choses arrangées feraient tout aussi 'oien de rester ignorants. — Mais c'est la méthode qui fait valoir. — Et qui gâte. — Sans elle, on ne iwofiterait de rien. — Qu'en se fatiguant, et cela n'en serait que mieux. Où est la nécessité que tant de gens sachent autre chose que leur métier? » Ils dirent beaucoup de choses que je ne vous rapporte pas, et ils en diraient encore, si l'abbé Galiani ne les eût interrompus comme ceci :
« Mes amis, je me rappelle une fable, écoutez-la. Elle sera peut-être un peu longue, mais elle ne vous ennuiera pas.
« Un jour, au fond d'une forêt, il s'éleva une contestation sur le chant entre le rossignol et le coucou. Chacun prise son talent. « Quel oiseau, disait le coucou, a le chant aussi M facile, aussi simple, aussi naturel et aussi mesuré que « moi ?
« — Quel oiseau, disait le rossignol, l'a plus doux, plus « varié, plus éclatant, plus léger, plus touchant que moi? »
« Le coucou : « Je dis peu de choses; mais elles ont du « poids, de l'ordre, et on les relient. «
« Le rossignol : « J'aime à parler; mais je suis toujours « nouveau, et je ne fatigue jamais. J'enchante les forêts; le :c coucou les attriste. Il est tellement attaché à la leçon de sa « mère, qu'il n'oserait hasarder un ton qu'il n'a point pris « d'elle. Moi, je ne reconnais point de maître. Je me joue ic des règles. C'est surtout lorsque je les enfreins qu'on « m'admire. Quelle comparaison de sa fastidieuse méthode « avec mes heureux écarts 1 »
« Le coucou essaya plusieurs fois d'interrompre le rossignol. Mais les rossignols chantent toujours et n'écoutent point; c'est un peu leur défaut. Le nôtre, entraîné par ses idées, les suivait avec rapidité, sans se soucier des réponses de son rival.
« Cependant, après quelques dits et contredits, ils convinrent de s'en rapporter au jugement d'un tiers animal.
« Mais où trouver ce tiers également instruit et impartial qui les jugera? Ce n'est pas sans peine qu'on trouve un bon juge. Ils vont en cherchant un partout.
M Ils traversaient une prairie, lorsqu'ils y aperçurent un âne des plus graves et des plus solennels. Depuis la créalion de l'espèce, aucun n'avait porté d'aussi longues oreilles. « Ah ! dit le coucou en les voyant, nous sommes trop heureux ; « notre querelle est une affaire d'oreilles ; voilà notre juge : « Dieu le fit pour nous tout exprès. »
« L'âne broutait. 11 n'imaginait guère qu'un jour il jugerait de musique. Mais la Providence s'amuse à beaucoup d'autres choses. Nos deux oiseaux s'abattent devant lui, le complimentent sur sa gravité et sur son jugement, lui exposent le sujet de leur dispute, et le supplient très humblement de les entendre et de décider.
« Mais l'âne, détournant à peine sa lourde tête et n'en perdant pas un coup de dent, leur fait signe de ses oreilles qu'il a faim, et qu'il ne tient pas aujourd'hui son lit de justice. Les oiseaux insistent; l'âne continue à brouter. En broutant son appétit s'apaise. Il y avait quelques arbres plantés sur la lisière du pré. « Eh bien ! leur dit-il, allez lï : je m'y rendrai; « vous chanterez, je digérerai, je vous écouterai, et puis je « vous en dirai mon avis. »
« Les oiseaux vont à tire-d'aile et se perchent; l'âne les suit de l'air et du pas d'un président à mortier qui traverse les salles du palais : il arrive, il s'étend à terre et dit : « Com- « mencez, la Cour vous écoute. » Cest lui qui était toute la Cour.
« Le coucou dit : « Monseigneur, il n'y a pas un mot à « perdre de mes raisons; saisissez bien le caractère de mon
chant, et surtout daignez en observer l'artifice et la méthode. » Puis, se rengorgeant et battant à chaque fois des ailes, il chanta: « coucou, coucou, coucoucou, coucoucou, 0 coucou, coucoucou. )) Et après avoir combiné cela de toutes les manières possibles, il se tut.
« Le rossignol, sans préambule, déploie sa voix, s'élance dans les modulations les plus hardies, suit les chants les plus neufs et les plus recherchés ; ce sont des cadences ou des tenues à perte d'haleine; tantôt on entendait les sons descendre et murmurer au fond de sa gorge comme l'onde du ruisseau qui se perd sourdement entre des cailloux, tantôt on les entendait s'élever, se renfler peu à peu, remplir l'étendue des airs et y demeurer comme suspendus. 11 était successivement doux, léger, brillant, pathétique, et, quelque caractère qu'il prît, il peignait ; mais son chant n'était pas fait pour tout le monde.
« Emporté par son enthousiasme, il chanterait encore ; mais lâne, qui avait déjà bâillé plusieurs fois, l'arrêta et lui dit: « Je me doute que tout ce que vous avez chanté là est « fort beau, mais je n'y entends rien ; cela me paraît bizarre, « brouillé, décousu. Vous êtes peut-être plus savant que « votre rival, mais il est plus méthodique que vous, et je « suis, moi, pour la méthode. »
Et l'abbé, s'adressant à M. I,e Roy, et montrant Grimm du doigt : « Voilà, dit-il, le rossignol, et vous êtes le coucou, et moi je suis l'âne qui vous donne gain de cause. Bonsoir. »
A LA MÊME