‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 111 sur 153 · LE COMTE DE LAURAGUAIS · texte numérisé non relu

LE COMTE DE LAURAGUAIS

t oct. 1761.

Une folle vanité l'agite et le promène de Paris à Mont-

bard, de Montbard à Genève. 11 est allé là avec un rouleau de beaux vers tout faits par un autre, mais qu'il refera à côté de Voltaire, pour lui persuader qu'ils sont de lui. C'est une singulière créature. Il s'est attaché deux jeunes chimistes. Un

jour il s'éveille à quatre heures du matin, il va les éveiller dans leur grenier, il les prend dans son carrosse. Les chevaux les avaient conduits à Sèvres qu'ils n'avaient pas encore les yeux ouverts. Il les fait entrer dans sa petite maison; quand ils y sont, il leur dit : « Messieurs, vous voilà ici ; il me faut une découverte, vous ne sortirez pas qu'elle ne soit laiie. Adieu, je reviendrai dans huit jours; vous avez des vaisseaux, des fourneaux et du charbon; on vous nourrira; travaillez. » Cela dit, il referme la porte sur eux, et le voilà parti, il revient, la découverte s'est faite, on la lui communique, et au môme instant le voilà convaincu qu'elle est de lui; il s'en vante ; il est tout fier, môme vis-à-vis de ces deux pauvres diables à qui elle appartient, qu'il traite avec mépris comme des sots, et qu'il fait mourir de faim. Encore, s'il disait : Vous avez du génie et point d'argent ; moi j'ai de l'argent, et je veux avoir du génie, entendons-nous : vous aurez des culottes et j'aurai de la gloire 1

A LA MÊME

23 juillet 1762.

Oh! que ce monde-ci serait une bonne comédie, si l'on n'y faisait pas un rôle ; si l'on existait, par exemple, dans quelque point de l'espace, dans cet intervalle des orbes célestes où sommeillent les dieux d'Épicure, bien loin, bien loin, d'où l'on voit ce globe sur lequel nous trottons si fièrement gros tout au plus comme une citrouille, et d'où l'on observât, avec le télescope, la multitude infinie des allures diverses de tous ces pucerons à deux pieds, qu'on appelle des hommes ! Je ne veux voir les scènes de la vie qu'en petit, afin que celles qui ont un caractère d'atrocité soient réduites à un pouce d'espace et à des acteurs d'une demi-ligne de hauteur, et qu'elles ne m'inspirent plus des sentiments d'horreur ou de douleur violents. Mais n'est-ce pas une chose bien bizarre que la révolte que l'injustice nous cause soit en raison de l'espace et des masses? J'entre en fureur si un grand animal en attiique injustement un autre. Je ne sens rien, si ce sont deux atomes

qui se blessent ; combien nos sens influent surnotre morale! Le beau texte pour philosopher! Qu'en dites-vous, Uranie î

A LA MÊME

VANITÉ d'auteur.

b août 1742.

... Je viens de recevoir un billet de cette pauvre madame Riccoboni. Elle est désolée; elle ne peut digérer les impertinentes satires qu'on fait d'elle et de ses ouvrages ; elle dit : « Si un coquin cassait les fenêtres d'une blanchisseuse, le commissaire en ferait justice; on môle mon ouvrage, on m'insulte, et personne ne dit mot. » Eh bien ! voil;\ donc le lefonddel'ame d'un auteur; il veut plaire même à ceux qu'il mépries; l'éloge de mille gens d'honneur, d'esprit et de goiit ne le console pas de la critique d'un sot; il oublie la voix douce et flatteuse de ceux-ci, et le cri importun de celuilà retentit sans cesse à son oreille. On ne peut se résoudre à une injustice de tous les temps ; on veut être excepté d'une loi, dure à la vérité, mais qui s'est exécutée depuis la création du monde sur tout ce qu'il y a eu de grands hommes : il faut que l'homme meure ; il faut que l'homme supérieur soit persécuté.

A LA MÊME

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