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La direction de \'Encvclovédie

CORRIiSPONDANCE. 313

Je vous ai peu entendue, mais j'ai cru vous reconnaître une grande qnalilé qu'on peut simuler peut-être à force d'art et d'étude, mais qui ne s'acquiert pas : une ame qui s'aliène, qui s'aiïocte profondément, qui se transporte sur les lieux, qui esi telle ou telle, qui voit et qui parle à tel ou tel personnage. J'ai été satisfait lorsque, au sortir d'un mouvement violent, vous paraissiez revenir de fort loin et reconnaîire à peine l'endroit d'où vous n'étiez pas sortie et les objets qui vous environnaient. Acquérez de la grâce et de la liljerté, rendez toute votre action simple, naturelle et aciie. Une des plus fortes satires de notre genre dramatique, c'est le besoin que l'acteur a du miroir. N'ayez point d'apprêt ni de miroir, coimaissez la bienséance de votre rôle et n'allez point au delà. Le moins de gestes que vous pourrez ; le geste fréquent nuit à l'énergie et détruit la noblesse. C'est le visage, ce sont les yeux, c'est tout le corps qui doit avoir du mouvement et non les bras. Savoir rendre un endroit passionné, c'est presque ne rien savoir; le poète est pour moitic dans l'effet. Attachez-vous aux scènes tranquilles, ce sont les plus difficiles ; c'est là qu'une actrice montre du goût, de l'esprit, de la finesse, du jugement, de la délicatesse quand elle en a. Étudiez les accents des passions, chaque passion a les siens, et ils sont si puissants qu'ils me pénètrent presque sans le secours de la parole. C'est la langue primitive de la Nature. Le sens d'un beau vers n'est pas à la portée de tous ; mais tous sont affectés d'un long soupir tiré douloureusement du fond des entrailles ; des bras élevés, des yeux tournés vers le ciel, des sons inarticulés, une voix faible et plaintive, voilà ce qui touche, émeut et trouble toutes les âmes. Je voudrais bien que vous eussiez vu Garrick jouer le rôle d'un père qui a laissé tomber son enfant dans un puits. Il n'y a point de maxime que nos poètes aient plus oubliée que celle qui dit que les grandes douleurs sont muettes. Souvenez-vous-en pour eux, afin de pallier, par votre jeu, l'impertinence de leurs tirades. Il ne tiendra qu'à vous de faire plus d'effet par le silence que par leurs beaux discours.

A LA MÊME

J'ai le droit par mon âge, par mon expérience, Tamitié qui me liail avec monsieur votre père, et l'inlérôt que j'ai toujours pris à vous, d'espérer que les conseils que je vous doimerai sur votre conduite et votre caractère ne seront point mal pris.

Vous ôfes violente ; on se tient à distance de la violence, c'est le défaut le plus contraire à votre sexe, qui est complaisant, tendre et doux. Vous êtes vaine; ?ila vanité n'est pas fondée, elle fait rire; si l'on mérite en effet toute la préférence qu'on s'accorde à soi-même, on humilie les autres, on les offense. Je ne permets de sentir et de montrer ce qu'on vaut que quand les autres l'oublient jusqu'à nous manquer. Il n'y a que ceux qui sont petits qui se lèvent toujours sur la pointe des pieds.

J'ai peur que vous ne respectiez pas assez la vérité dans vos discours. Mtulemoiselle, soyex vraie, faites-vous-en l'habitude; je ne permets le mensonge qu'au sot et au méchant; à celuici pour se masquer, à l'autre pour suppléer à l'esprit qui lui mantjue. N'ayez ni détours, ni finesses, ni ruses, ne trompez personne; la femme trompeuse se trompe la première. Si TOUS avez un petit caractère, vous n'aurez jamais qu'un petit jeu. Le philosophe, qui manque de religion, ne peut avoir trop de mœurs. L'actrice, qui a contre ses mœurs l'opinion qu'on a conçue de son état, ne saurait trop s'observer et se montrer élevée. Vous êtes négligente et dissipatrice; uii moment de négligence peut coûter cher, le temps amène toujours le châtiment du dissipateur.

Pardonnez à mon amitié ces réflexions sévères. Vou3 n'entendrez que trop la voix de la flatterie. Je vous souhaite tout succès. Je vous salue et finis sans fadeur et sans comphment.

A LA MÊME

^ Il faut que le système général de la déclamation entière d'une pièce corresponde au système général du poète qui l'a

composée; faute de celle alletition, on joue bien un endroit d'une scène, on joue même bien une scène, on jouft mal tout le rôle. On a de la chaleur déplacée; on transporte le spectateur pur intervalles; dans d'autres on le laisse languissant et froid, sans qu'on puisse quelquefois en acciisi^r l'auteur. Vous savez bien ce que j'enlends par le hoquet tragique. Souvenez-vous que c'est le vice le plus insupportable et le plus commun. Examinez les hommes dans leurs plus violents accès de fureur, et vous ne leur remarquerez rien de pareil. En dépit de l'emphase poétique, rapprochez votre jeu de la nature le plus que vous pourrez; moquez-vous de l'harmonie, delà cadence etderhémistiche; ayez la prononciation claire, nette et distincte, et ne con.-;ultez sur le reste que le sentiment et le sens. Si vous avez le sentiment juste de la vraie dignité, vous ne serez jamais ni bassement familière, ni ridiculement ampoulée, surfout ayant à rendre des poètes qui ont chacun leur caractère et leur génie. N'affectez aucune manière : la manière est détestable dans tous les arts d'imitation. Savez-vous pourquoi on n'a jamais pu faire un bon tableau d'après une scène dramatique? C'est que l'action de l'acteur a je ne sais quoi d'apprêté et de faux. Si, quand vous <^ êles sur le théâtre, vous ne croyez pas être seule, tout est perdu.

Mademoiselle, il n'y a rien de bien dans ce monde que ce qui est vrai; soyez donc vraie sur la scène, vraie hors de la scène. Lorsqu'il y aura dans les villes, dans les palais, dans les maisons particulières, quelques beaux tableaux d'histoire, ne manquez pas de les aller voir. Soyez spectatrice attentive dans toutes les actions populaires ou domestiques. C'est là que vous verrez les visages, les mouvements, les actions réelles de l'amour, de la jalousie, de la colère, du désespoir. Que votre tête devienne un portefeuille de ces images, et soyez sûre que, quand vous les exposerez sur la scène, tout le monde les reconnaîtra et vous applaudira. Un acteur qui n'a que du sens et du jugement est froid; celui qui n'a que de la verve et de la sensibilité est fou. C'est un certain tempérament de bon sens et de chaleur qui fait

l'homme sublime ; et sur la scène et dans le monde, celui qui montre plus qu'il ne sent fait rire au lieu de tourher. Ne cherchez donc jamais à aller au delà du sentiment que vous aurez; tâchez de le rendre juste.

A LA MÊME

Je ne laisserai point aller cette lettre de madame votre mère, mademoiselle, sans y ajouter une petite pincée d'amitié, de conseils et de raison.

Premièrement, ne laissez pas ici cette bonne femme ' : elle n'a pas l'ombre d'arrangement, elle vous fera une dépense enragée, et n'en sera que plus mal. Appelez-la auprès de vous, elle vous coûtera moins, elle sera mieux, ne vous ôtera aucune liberté, et meltra même dans votre position quelque décence, surtout si vous vous conduisez bien. Si vous voyez des grands, redoublez d'égards pour leur naissance, leur rang, et tous leurs autres avantages, c'est la seule façon honnête «t sûre de les tenir à la distance qui convient. Point d'airs de princesse qui feraient rire là-bas comme ici, car le ridicule se sent partout; mais toujours l'air de la politesse, de la décence et du respect de soi-même. Ce respect qu'on a pour soi en donne l'exemple aux autres...

Étudiez sans cesse : point de hoquets, point de cris; de la dignité vraie, un jeu ferme, sensé, raisonné, juste, mâle; la plus grande sobriété de gestes. C'est de la contenance, c'est du maintien qu'il faut déclamer les trois quarts du temps. Variez vos tons et vos accents, non selon les mots, mais selon les choses et les positions. Donnez de l'ouvrage à votre raison, à votre ame, à vos entrailles, et épargnez-en beaucoup à vos bras. Sachez regarder, sachez écouter surtout; peu de c^ médiens savent écouter. Ne veuillez pas vous sacrifier votre interlocuteur. Vous y gagnerez peut-être; mais la pièce, la troupe, le poète et le public y perdront quelque chose. Que le théâtre n'ait pour vous ni fond ni devant; que

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