‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 123 sur 153 · Sa mère · texte numérisé non relu

Sa mère

ce soit rigoureusement un lieu où et d'où personne ne vous voie. 11 faut avoir le courage quelquefois détourner le d"S au speclaleur il ne faut jamais se souvenir de lui. Toute actrice qui s'adresse à lui mériterait qu'il s'élevât une voix du parterre qui lui dît: « Mademoiselle, je n'y suis pas;» et puis, le meilleur conseil môme pour le succès du talent, c'est d'avoir de''' mœurs. Tâchez donc d'avoir des mœurs. Comme il y a une différence infinie entre l'éloquence d'un honnête homme et celle d'un rhéteur qui dit ce qu'il ne sent pas, il doit y avoir la même difTérence entre le jeu d'une honnête femme et celui d'une femme avilie, dégradée par le vice qui jase des maximes de vertu. Et puis croyez-vous qu'il n'y en ait aucune pour le spectateur à entendre une femme d'honneur ou une femme perdue? Encore une fois, ne vous en laissez point imposer par des succès ; à votre place je m'occuperais à faire des essais, à tenter des choses hardies, à me faire un jeu qui fût mien. Tant que votre action théâtrale ne sera qu'un tissu de petites réminiscences, vous ne serez rien. Quand l'âme inspire, on ne sait jamais ce qu'on fera, comment on dira, c'est le moment, la situation de l'âme qui dicte, voilà les seuls bons maîtres, les seuls bons soulfleur^.

Adieu, mademoiselle, portez-vous bien, risquez d'ennuyer quelquelois les Allemands pour apprendre à nous amuser.

A LA MÊME

Sacrifiez aux grâces, et étudiez surtout la scène tranquille; jouez tous les matins pour votre prière la scène d'Athalie avec Joas, et pour votre prière du soir quelques scènes d'Agrippine avec JNéron ; dites pour bénédicité la scène première de Phèdre et de sa confidente, et supposez que je vous écoute; ne vous manierez point surtout. Il y a rfw remède à l'empesé, au raide, au rustique, au dur, à lignoble ; il n'y en a point à la petite manière ni à l'afféterie. Songez que chaque chose a son ton. Ayez quelquefois de l'emphase, puisque le poète en a. N'en ayez pas aussi souvent que lui, parce que l'emphase n'est presque jamais dans la nature; c'en est une imitation

outrée. Si vous sentez une fois que Corneille est presque toujours à Madrid et presque jamais dans Rome, vous rabaisserez souvent ses richesses par la simplicité du Ion, et ses personnages prendront dans votre bouche un héroïsme domestique, uni, franc, sans apprt^t, qu'ils n'ont presque jamais dans ses pièces. Si vous sentez une fois combien la poésie de Racine est harmonieuse, nombreuse, filée, chantante, et combien le chant cadencé s'accorde peu avec la passion qui déclaue ou qui parle, vous vous étudierez à nous dérober son extrême musique; vous le rapprocherez de la conversation noble et simple, et vous aurez lait un grand pas, un pas bien difficile. Parce que Racine fait toujours de la musique, l'acteur se transforme en un instrument de musique; parce que Corneille se guindé sans cesse sur la pointe des pieds, l'acteur se dresse le plus qu'il peut; c'est-à-dire qu'on ajoute au défaut des deux auteurs. C'est le contraire qu'il fallait faire. Voilà, mademoiselle, quelques préceptes que je vous envoie; bons ou mauvais, je suis sûr qu'ils sont neufs; mais je les crois bons. Garrick me disait un jour qu'il lui serait impossible de jouer un rôle de Racine, que ses vers ressemblaient à de grands serpents qui enlaçaient un acteur, et le rendaient immobile; Garrick sentait bien et disait bien. Rompez les serpents de l'un, brisez les échasses de l'autre.

A LA MEME

Vous voilà, Mademoiselle, suffisamment garantie contre tous les événements fâcheux de la vie. Vous êtes en jouissance d'un revenu honnête dont rien ne peut vous priver. Je sais très bien quelle est la vie que le bonheur et la raison devraient vous dicter, mais je doute qu'il soit dans vos vues et votre car«ctére de vous y soumettre. Plus de spectacles, plus de théâire, plus de dissipations, plus de folies. Un petit appartement en bon air et en quelque recoin tranquille de la ville, un régime sobre et sain, quelques amis d'un commerce sûr, un peu de lecture, un peu de musique, beaucoup d'exer-

cice et de promenade ; voilà ce que vous voudriez avoir fait lorsqu'il n'en sera plus temps.

Mais laissons cela; nous sommes tous sous la main du destin qui nous promène à son gré, qui vous a déjà bien ballottée, et qui n'a pas l'air de vous accorder sitôt le repos. Voua êtes malheureusement un être énergique, turbulent, et l'on ne sait jamais où est la sépulture de ces êtres-là. Qui vous eût dit, à l'âge de quatorze ans, tous les biens et tous les maux que vous avez éprouvés jusqu'à présent, vous n'en auriez rien cru. Le reste de votre horoscope, si on pouvait vous l'annoncer, vous semblerait tout aussi incroyable, et cela vous est commun avec beaucoup d'autres. Une petite fille allait régulièrement à la messe en cornette plate, en mince et légère siamoise; elle était jolie comme un ange, elle joignait au pied des autels les deux plus belles menottes du monde. Cependant un homme puissant la lorgnait, en devenait fou, en faisait sa femme; la voilà riche, la voilà honorée; la voilà entourée de tout ce qu'il y a de grand à la ville, à la cour, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts ; un roi la reçoit chez lui et l'appelle maman ^ Une autre, en petit juste, en cotillon court, faisait frire des poissons dans une auberge. Elle sort de là ; elle circule dans la société, et subit toutes sortes de métamorphoses jusqu'à ce qu'elle arrive à la cour d'un souverain. Alors toute une capitale retentit de son nom; toute une cour se divise pour et contre elle; elle menace les ministres d'une chute prochaine, elle met presque l'Europe en mouvement 2. Et qui sait tous les autres ridicules passe-temps du sort? Il fait tout ce qu'il lui plaît. C'est bien dommage qu'il lui plaise si rarement de faire des heureux.

Si vous êtes sage, vous laisserez au sort le moins de lisières que vous pourrez, vous songerez de bonne heure à vivre comme vous voudriez avoir vécu. A quoi servent toutes les leçons sévères que vous avez reçues, si vous n'en profitez pas? Vous êtes si peu maîtresse de vous-même 1 Entre toutes

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