‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 126 sur 153 · A GRIMM · texte numérisé non relu

A GRIMM

3 décembre 1765.

Si je savais, mon ami, où trouver Sedaine, j'y courrais pour lui lire votre lettre et vos observations. Ouf! je respire. Voilà le jugement que j'en ai porté, et hier, en l'écoutant, à ahaque instant je me suis surpris pensant à vous et devinant vos transports. Mais une chose dont vous ne me parlez point et qui est pour moi le mérite incroyable de la pièce, ce qui me fait tomber les bras, me décourage, me dispense d'écrire de ma vie et m'excusera solidement au jugement dernier, c'est le naturel sans aucun apprêt, c'est l'éloquence la plus vigoureuse sans l'ombre d'effort ni de rhétorique. Combien d'occasions de pérorer auxquelles on ne se refuse jamais sans le goût le plus grand et le plus exquis! Exemple : « Je me suis couché le plus tranquille et le plus heureux des pères, et me voilà! » Vous avez raison, ne nous plaignons pas encore du public. Il faut être un ange en fait de goût pour sentir le mérite de cette simplicité-là. J'ai quelquefois eu hier la vanité de croire, au milieu de deux mille personnes, que je le sentais seul, et cela, parce qu'on n'était pas fou, ivre comme moi, qu'on ne faisait pas des cris... je ne pouvais souflrir qu'on dît froidement, avec un petit air de satisfaction indulgente : « Oui, cela est naturel »... Saiiidieu ! croyezvous qu'on mérite ces ouvrages-là, quand on en parle ainsi ?

1. Après la première représentation du Philosophe sans le savoir. Voir sur lo .mime sujet la lettre à l'abbé Le Monnier, page 246.

Au sortir, l'abbé Le Monnier me fit entrer au café. Un blaiic-bec s'approche de lui, et lui dit : « L'abbé, cela est joli. » A l'instant je me lève de fureur, et je dis à l'abbé : « Sortons, je n'y saurais icnir. Comment, mordieu! vous connaissez des gens comme celit? »

Oui, mon ami, oui, voilà le vrai goût, voilà la vérité domestique, voilà la chambre, voilà les actions et les propos des honnêtes gens, voilà la comédie.

Ou cela est faux, ou cela est vrai. Si cela est faux, cela est détestable. Si< ela est vrai, combien il y a sur nos théâtres de choses déteshibles, et qui passent pour sublimes!

J'étais à côté de Cochin, et je lui disais : « 11 faut que je sois un honnête homme, car je sens vivement tout le mérite de cet ouvrage. Je m'en récrie de la manière la plus forte et la plus vraie ; et il n'y a personne au monde à qui elle dût faire plus de nuil qu'à moi, car cet homme me coupe l'herbe sous les pieds *. »

J'attends à présent tous nos petits censeurs de la rue Royale. Je ne me donnerai pas la peine de les contredire ; mais leur jugement va devenir pour moi la règle et la mesure du goût qu'ils ont.

Eh bien, monsieur le plaisant, m'en croirez-vous une autre ois, quand je vous louerai une chose? Je vous disais que je ne connaissais rien qui ressemblât à cela; que c'était une des choses qui m'avaient le plus surpris ; qu'il n'y avait pas d'exemple d'autant de force et de vérité, de simplicité et de finesse. Dites le contraire, si vous osez.

Je sens bien, je juge bien, et le temps finit toujours par prendre mon goût et mon avis. Ne riez pas : c'est moi qui anticipe sur l'avenir, et qui sais sa pensée.

Il faut que je vous voie aujourd'hui. Halmann m'a envoyé un clavecin ; nous en causerons ce soir. Bonjour. Je vous embrasse de tuut mon cœur. Il me semble que vous me soyez plus cher encore; cette conformité de voir et de sentir

I. Diderot fait allusion à ses essais de comédie bourgeoise surpassés par U Philosophe sans le savoir.

me serre contre vous d'une manière délicieuse. Comme je vous baiserais, si vous étiez à côté de moi!

A L'ACADÉMIE IMPÉRIALE DES BEAUX-ARTS A Saint-Pétersbourg *.

s fi^vrier 1767.

Messieurs,

Comblé par Sa Majesté Impériale de bienfaits, que j'ai très peu mériiés, j'ose aspirer à un honneur qu'assurément je ne mérite pas davantage. Voilà l'efTet ordinaire des grâces ; on s'enhardit, par celles qu'on a obtenues, à solliciter celles qu'on peut obtenir encore ; avec un mérite borné, on forme des prétentions sans mesure, et le philosophe même n'est pas à l'abri de cette séduction.

L'Académie est composée de trois classes où l'on voit le talent qui produit, entre la protection qui encourage et le bon goût qui apprécie. Si je me demande à moi-même quelle est, de ces trois classes, celle où je puis être admis, je ne suis pas peu embarrassé de me répondre; en effet, suis-jeun grand? un homme puissant? Non, Messieurs. — Un artiste distingué? Non, Messieurs. — Un amateur éclairé? Je craindrais d'en appeler sur ce point môme au témoignage de M. Falconel, mon ami: il serait heureux pour moi, Messieurs, que vous vous proposassiez d'imiter une fois notre auguste fondatrice, et que vous ne dédaignassiez pas d'illustrer gratuitement celui qu'EUe a sigratuitementenrichi; alors je pourrais compter sur quelques-uns de vos suffrages. Les autres membres de l'Académie honoreraient leur titre, je serais très honoré du mien. L'Académie serait vaine de vous posséder tous, moi je serais vain de lui appartenir.

Je suis avec respect, messieurs, etc., etc.

I. Publiée pour la première Tois par MM. Assézat et Tourneux (Ed. Ganiier .

Page 1