‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 127 sur 153 · A SARTINE · texte numérisé non relu

A SARTINE

Juin 1770.

Monsieur, j'ai fait ce que vous m'avez ordonné ; mais, pour remplir votre objet, il a fallu me montrer un peu, et exposer re que j'avais ouï dire de la pièce ', afin d'en faire parler les autres. Il m'a paru quon prenait la chose assez froidement: quand on a embrassé un état, il en faut savoir supporter les dégoûts. Il leur a été impossible de concevoir les talents d'un homme malhonnête; car celui-là est malhonnête qui calomnie publiquement, et qui dévoue, autant qu'il dépend de lui, à la haine générale de bons citoyens. Au reste, votre condescendance sur ce point sera toujours regardée comme une nécessité à laquelle vous n'aurez pu vous soustraire. Us savent tous qu'ils ont mérité quelque considération de votre part, et ils redoutent plus, pour vous, les réflexions d'un public impartial que, pour eux, la méchanceté d'un poète. Ce que vous pensez vous-môme de la licence que cet exemple pourrait introduire ne leur a point échappé. Quant à moi, qui n'ai pas la peau fort tendre, et qui serais plus honteux d'un défaut que j'aurais que de cent vices que je n'aurais pas, et qui me seraient injustement reprochés, je vous réitère que si j'avais été le censeur du S(/i(r?gue, j'aurais souri à toutes ces injures, n'en aurais fait efl'acer aucune, et les aurais regardées comme des coups d'épingle plus douloureux à la longue pour l'auteur que pour moi. Cet homme, quel qu'il soit, croit n'avoir aiguisé qu'un couteau à deux tranchants : il s'est trompé, il y en a trois ; et le tranchant qui coupe de son côté le blessera plus grièvement qu'il ne pense. Quelle est la morale de sa comédie? c'est qu'il faut fermer sa porte à tout homme d'esprit sans principes et sans probité. On la lui appliquera,

i. Le Satirique, une comédie que Palissot lit représenter sous un nom sup< posé, dans laquelle il attaquait les ptiilosuphes du temps, et où il s'était attaqué lui-même pour dunaor le change, et que M. Sartiae, lieuteuaot de police qui l'aT^ait iuterdite, avait soumise à Diderot.

et le sort qui l'attend est le mépris et une demeure à côté de Palissot.

Je ne crois pas que la pièce soit de ce dernier; on n est pas un iniàme assez intrépide pour se jouer soi même et pour faire trophée de sa scélératesse. Si c'est M. de Rulhière, coupable de la môme indignité que Palissot, il est plus vil que lui, puisqu'il s'en cache.

Au reste, Monsieur, si l'auteur croit que quelques vers heureux suffisent pour soutenir un ouvrage dramatique, il en est encore à l'A, B, G du métier. Le sien est sans verve, sans génie, sans intérêt. Son Oronte est plat ; ce n'est qu'une mince copie de l'Orgon de Molière dans le Tartufe. Son Dorante aurait de belles et bonnes choses à dire qui le caractériseraient; mais l'auteur ne pouvait les trouver ni dans son cœur ni dans son esprit; et ce personnage, prétendu philosophe, n'est pas même de l'étoffe d'un homme du monde. Le Satirique^ faible contrepartie du Méchant de Gresset, n'en a ni la grâce ni la légèreté. Julie est une fille mal élevée qui conspire avec sa soubrette, bassement, et contre toute délicatesse d'une personne de son état, pour attirer le satirique dans un piège. Le satirique, qui se fie à ces deux femmes, est un sot. Dorante, qui souffre patiemment devant lui un coquin qui a composé et mis sur son compte un libelle contre un tuteur honnête dont il aime la pupille, est un lâche. Cela est sans mouvement et sans chaleur, et tous ces personnages ne semblent agir que pour prouver que toute idée d'honnêteté est étrangère à l'auteur. Aussi suis-je persuadé qu'il y a tout à perdre pour lui, et qu'il ne lui restera que l'ignominie d'avoir fait des tirades contre des gens de bien ; ce qui ne sera pas compensé par le très mince et très passager succès d'une très médiocre pièce. Je plains cet homme de déchirer ceax dont les conseils lui apprenaient peut-être à tirer un meilleur parti de son talent. 11 ne tardera pas à dire, comme M. Palissot, qu'il n'est pas trop sûr d'être bien aise d'avoir fait cette pièce. Du moins, faudrait-il que sa satire fût gaie; mais elle est triste, et l'auteur ne sait pas le secret de nuire avec succès.

Il ne m'appartient pas, Monsieur, de vous donner des conseils ; mais, si vous pouvez faire en sorte qu'il ne soit pas dit qu'on ait deux fois, avec votre permission, insulté en public ceux de vos concitoyens qu'on honore dans toutes les parties de l'Europe, dont les ouvrages sont dévorés de près et au loin, que les étrangers révèrent, appellent et récompensent, qu'on citera, et qui concourront à la gloire du nom français quand vous ne serez plus; que les voyageurs se font un devoir de visiter à présent qu'ils sont, et qu'ils se font honneur d'avoir connus lorsqu'ils sont de retour dans leur patrie, je crois, Monsieur, que vous ferez sagement. Il ne faut pas que des polissons fassent une tache à la plus belle magistrature, ni que la postérité, qui est toujours juste, reverse sur vous une portion du blâme qui devrait résider tout entier sur eux. Pourquoi leur serait-il permis de vous associer à leurs forfaits?

Les philosophes ne sont plus rien aujourd'hui, mais ils auront leur tour; on parlera d'eux, on fera l'histoire des persécutions qu'ils ont essuyées, de la manière indigne et plate dont ils ont été traités sur les théâtres publics; et si l'on vous nomme dans cette histoire, comme il n'en faut pas douter, il faut que ce soit avec éloge. Voilà mon avis. Monsieur, et le voili avec toute la franchise que vous attendez de moi ; je crains que ces rimailleurs-là ne soient moins les ennemis des philosophes que les vôtres.

Je suis avec respect, etc.

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