A MADAME M
i^.LOGE DE FÉNELON PAR LA HARPE.
Novembre 177i.
Vous permettez donc, Madame, qu'on ajoute quelques mot» au jugement que vous venez de porter de VEloye de Fétiebn, par M. de La Harpe, et je vais user de la permission.
Relisez, et vous sentirez combien il y a peu de ressort au fond de celte âme. La déclamation d'un morceau, quel qu'il soit, est l'image et l'expression du génie qui l'a composé : il commande à ma voix, il dicte mes accents, il les affaiblit, il les enfle, il les ralentit, il les suspend, il les accélère. Jamais, dans le cours de cet éloge, on n'est tenté d'élever le ton, de l'abaisser, de se laisser emporter, de s'arrêter pour reprendre haleine ; jamais on n'est hors de soi, parce que l'orateur n'est jamais hors de lui. Oh! pour l'art de se posséder, il le possède, et me le laisse au suprême degré. Aucune variété marquée dans celui qui déclame ce discours : donc, aucune variété dans les sentiments, dans les pensées, dans les mouvements.
M. de la Harpe a du nombre dans le style, de la clarté, de la pureté dans l'expression, de la hardiesse dans les idées, de la gravité, du jugement, de la force, de la sagesse ; mais il n'est point éloquent et ne le sera jamais. C'est une tête froide ; il a des pensées, il a de l'oreille, mais point d'entrailles, point d'âme. 11 coule, mais il ne bouillonne pas; il n'arrache point sa rive, et n'entraîne avec lui ni les arbres, ni les hommes, ni leurs habitations. Il ne trouble, n'abat, ne renverse, ne confond point; il me laisse aussi tranquille que lui ; je vais où il me mène, comme dans un jour serein, lorsque le lit de la rivière est calme, j'arrive à Saint-Cloud en batelet ou par la galiole.
Son ton est partout celui de l'exorde; il va toujours aussi compassé dans sa marche, également symélrisé dans ses idées, jamais ni plus froid ni plus chaud. Il ne réveille aucune passion, ni le mépris, ni la haine, ni l'indignation, ni la pitié ; et, s'il vous a touchée jusqu'aux larmes, c'est que vous avez l'âme sensible.
Thomas et La Harpe sont les revers l'un de l'autre : le premier met tout en montagnes, celui-ci met tout en plaines. Cet homme sait penser et écrire; mais je vous dis, Madame, qu'il ne sent rien et qu'il n'éprouve pas le moindre tourment. Je le vois à son bureau : il a devant lui la vie de son héros, il le suit pas à pas; à chaque ligne de
l'histoire il écrit sa ligne oratoire ; il s'achemine de ligne en ligne jusqu'à ce qu'il soit à lu fin de son discours; coulant, iaible, nombreux et doux comme Isocrate, mais bien moins plein, bien moins penseur, bien moins délicat que l'Athénien.
Cela est fort beau, mais j'ai peine à aller jusqu'au bout; cela me berce.
Eh oui! mou ami, tout ce que tu dis du Télémaque est vrai; mais c'est ton goût, et non ton cœur muet qui l'a dicté. Si tu avais senti l'épisode de Philoctète, tu aurais bien autrement parlé. Et c'est ainsi que tu sais peindre le fanatisme, maudit phrasier!
Jamais une exclamation ni sur les vertus, ni sur les services, ni sur les disgrâces de son héros. Il raconte, et puis quoi encore? il raconte. Raconte donc toujours, puisque c'est ta manie de raconter; jette au moule tes phrases l'une après l'autre, comme le fondeur y a jeté, comme le compositeur a arrangé les lettres de ton discours.
Sans doute, il faut être vrai et dans l'éloge et dans l'histoire ; mais, historien ou orateur, il ne faut être ni monotone ni froid.
« Je n'use point, dit M. de La Harpe, du droit des panégyristes. » Eh! de par tous les diables, je le sens bien, et c'est ce dont je me plains.
Je vous atteste ici, lecteurs, tous tant que vous êtes, soyez vrais : dites-moi si l'on n'est pas toujours le maître de quitter cet éloge, de recevoir une visite, de faire un whist, de se mettre à table, et de le reprendre, et si cela fera passer une nuit sans dormir.
Dieu soit loué ! voilà iJonc encore une demi-page qui aurait été vraiment du ton véhément de l'orateur, si l'on n'y avait pas mis bon ordre par les antithèses et le nombre déplacé ; c'est la peinture de nos misères sur la fin du règne de Louis XIV!...
Encore une fois, cet homme a du nombre, de l'éloquence, du style, de la raison, de la sagesse ; mais rien ne lui bat
au-dessous de la mamelle ' gauche. Il devrait se mettre pour quelques années à l'école de J. -Jacques.
L'auteur dira qu'il a choisi ce genre d'écrire tranquille pour conformer son éloquence au caractère de son héros ; mais M. de La Harpe n'est jamais plus violent, et vous verrez que pour louer convenablement Fénelon, il fallait s'interdire tout mouvement oratoire!...
A Paris.