VARIÉTÉS — MÉLANGES ANECDOTES
ESPRIT DO XVIIie SIÈCLE.
Chaque siècle a son esprit qui le caractérise.
L'esprit du nôtre semble être celui de la libgrté. La première attaque contre la superstition a été violente, sans mesure. Une fois que les hommes ont osé d'une manière quelconque donner l'assaut à la barrière de la religion, cette barrière, la plus formidable qui existe comme la plus respectée, il est impossible de l'arrêter. Dès qu'ils ont tourné des regards menaçants contre la majesté du ciel, ils ne manqueront pas, le moment d'après, de les diriger contre la souveraineté de la terre. Le câble qui tient et comprime l'humanité est formé de deux cordés ; l'une ne peut céder sans que l'autre vienne à rompre *.
Telle est notre position présente, et qui peut dire où cela nous conduira? Si la Cour revient sur ses pas, ses adversaires apprendront à estimer leur force, et c'est ce qui ne pourrait arriver sans amener de graves conséquences. Nous touchons à une crise qui aboutira à l'esclavage ou à la liberté ; si c'est à l'esclavage, ce sera un esclavage semblable à celui
1. Je me suis gardé d'appeler l'attention du lecteur sur tel passage plutôt que sur tel autie. Mais je ne puis m'empêeher de signaler celui-ci qui e?* véritablement prophétique, et qui justifie ce mot de Diderot : « Le temps finit toujours « par prendre mon goiit et mon avis... C'est moi qui anticipe sur l'avenir, et • qui sais sa pensée, » — (Voir la lettre à Grimm 3 décembre 1765, page 327.)
qui existe au Maroc ou à Constantinople. Si tous les parlements sont dissous, et la France inondée de petits tribunaux composés de magistrats sans conscience comme sans autorité, et révocables au premier signe de leur maître, adieu tout privilège des étals divers formant un principe correctif qui empoche la monarchie de dégénérer en despotisme. Si le mouvement qui aujourd'hui fait chanceler la constitution avait eu lieu avant l'expulsion des Jésuites, l'affaire pourrait être terminée; tous les tribunaux eussent été remplis en un clin d'œil de leurs affiliés et adhérents, et nous serions tombés dans une espèce de théocratie, d'où il suit qu'en moins d'un siècle nous eussions rétrogradé vers un état de barbarie la plus absolue. On ne permettrait plus d'écrire, nous n'oserions môme plus penser ; bientôt il deviendrait impossible de lire; car auteurs, livres et lecteurs seraient également proscrits.
Au dessus de la portée de nos facultés de divination il existe certaines possibilités. C'est la circonstance môme qui les développe. Pour ma part, je proteste que dans aucun autre temps je n'eusse jamais conçu les idées que je suis capable aujourd'hui de nourrir. Il est mille fois plus facile, j'en suis persuadé, pour un peuple éclairé de retourner à la barbarie que pour un peuple barbare d'avancer d'un seul pas vers la civilisation. Il semble en vérité que toute chose, le bien comme le mal, ait son temps de maturité. Quand le bien atteint son point de perfection, il commence à tourner au mal; quand le mal est complet, il s'élève vers le bien...
{Lettre à la princesse Dashkoff, 1771.)
l'aititié.
L'amitié est la passion de la jeunesse; c'est alors que j'étais lui, qu'il était moi '. Ce n'était point un choix réfléchi,
1. Il Si on me presse de dire pourquoy je l'aymoys, je sens que cela ne se peiilt exprimer qu'en respondant : — Parce que c'estoit luy ; parce que c'estoit moy, etc. » (Moxtiigmb, liv. I, xvii.)
je m'étais attaché je ne sais par quel instinct secret de la conformité. S'il eût été sage, je ne l'aurais pas aimé; je ne l'aurais pas aimé, s'il eût été fou : il me le fallait sage ou fou de cette manière. J'éprouvais ses plaisirs, ses peines, ses goûts, ses aversions ; nous courions les mômes hasards : s'il avait une fantaisie, j'étais surpris de ne l'avoir pas eue le premier; dans l'attaque, dans la défense, jamais, jamais il ne nous vint en pensée d'examiner qui de nos adversaires ou de nous avait tort ou raison : nous n'avions qu'une bourse; je n'étais indigent que quand il était pauvre. S'il eût été tenté d'un forfait, quel parti aurais-je pris? .le l'ignore : j'aurais été déchiré de l'horreur de son projet, si j'en avais été frappé, et de la douleur de l'abandonner seul à son mauvais sort. Qu'est devenue cette manière d'exister si une, si violente et si douce? A peine m'en souviens-je; l'intérêt personnell'a successivement affaiblie. Je suis vieux et je m'avoue, non sans amertume et sans regret, qu'on a des liaisons d'habitude dans l'âge avancé; mais qu'il ne reste en nous, à côté de nous, que le vain simulacre de l'amitié.
Jam proximus ardet
Ucalegon.
(ViBGiL., ySn., Iib. II, V. 311 et 312.)
Cet Ucalégon du poète, c'est vous, c'est moi ; on ne pense guère à la maison d'autrui, quand le feu est à la nôtre.
Ah ! les amis ! les amis ! il en est un ; ne compte fermement que sur celui-là : c'est celui dont tu as si longtemps et si souvent éprouvé la bienveillance et la perfidie; qui t'a tenu tant de propos flatteurs, et adressé tant de vérités dures, et dont tu passes les journées à te louer et à te plaindre. Tu pourras survivre à tous les autres; celui-ci ne t'abandonnera qu'à la mort : c'est toi ; tâche d'être ton meilleur ami.
[Essai sur les règnes de Claude et de Néron.)
AGRICDLTEUnS, SOLDATS ET GENS DE LETTUES. CHAir.LOT ET PASSY.
A l'endroit où la Seine sépare les Invalides des villages de Chaillot et de Passy, il y avait autrefois deux peuples. Ceux du côté du Gros-Caillou étaient des brigands; ceux du côté de Chaillot, les uns étaient de bonnes gens qui cultivaient la terre, d'autres des paresseux qui vivaient aux dépens de leurs voisins ; mais de temps en temps les brigands de l'autre rive passaient la rivière à la nage et en bateaux, tombaient sur nos pauvres agriculteurs, enlevaient leurs femmes, leurs enfants, leurs bestiaux, les troublaient dans leurs travaux, et faisaient souvent la récolte pour eux. 11 y avait longtemps qu'ils souffraient sous ce fléau, lorsqu'une troupe de ces oisifs du village de Passy, leurs voisins, s'adressèrent à nos agriculteurs, et leur dirent : « Donnez-nous ce que les habitants du Gros-Caillou vous prennent; et nous vous défendrons. » L'accord fut fait, et tout alla bien. Voilà, mon ami, l'ennemi, le soldat et le citoyen. 11 vint, avec le temps, une seconde horde d'oisifs de Passy, qui dirent aux agriculteurs de Chaillot : « Vos travaux sont pénibles, nous savons jouer de la flûle et danser; donnez-nous quelque chose, et nous vous amuserons ; vos journées vous en paraîtront moins longues et moins dures. » On accepta leur offre, et voilà les gens de lettres qui, dans la suite, firent respecter leur emploi, parce que, sous prétexte d'amuser et de délasser le peuple, ils l'instruisirent, ils chantèrent les lois, ils encouragèrent au travail et à l'amour de la patrie; ils célébrèrent les vertus, ils inspirèrent aux pères de la tendresse pour leurs enfants, aux enfants du respect pour leur père; et nos agriculteurs furent chargés de deux impôts qu'ils supportèrent volontiers, parce qu'ils leur restituaient autant qu'ils leur prenaient. Sans les brigands du Gros-Caillou, les habitants de Chaillot se seraient passés de soldats; si ces soldats leur
avaient demandé plus qu'ils ne leur économisaient, ils n'en auraient point voulu ; et, à la rigueur, les Auteurs leur auraient 6{é superflus, et on les aurait envoyés jouer de la flûte et danser ailleurs, s'ils avaient mis à trop haut prix leurs chansons. Elles sont pourtant bien belles et bien utiles! Ce sont ces chansonniers qui distinguent un peuple barbare et féroce d'un peuple civilisé et doux. {Salon de 1767.)