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Le père de Diderot était coutelier. Voir p

VRIÉTÉAS. 363

Mon père. Comment? Le voici :

Avant que je commence (dit-il à sa fille), sœurette, relève mon oreiller qui est descendu trop bas; (à moi) et toi, ferme les pans de ma robe de chambre, car le feu me brûle les jambes.. . Vous avez tous connu le curé de Thivel ' ?

Ma. sœur. Ce bon vieux prêtre qui, à l'âge de cent ans, faisait ses quatre lieues dans la matinée?

L'abbé. Qui s'éteignit à cent et un ans, en apprenant la mort d'un frère qui demeurait avec lui, et qui en avait quatre-vingtdix-neuf?

Mon père. Lui-même.

L'abbé. Eh bien?

Mon père. Eh bien ! ses héritiers, gens pauvres et dispersés sur les grands chemins, dans les campagnes, aux pories des églises où ils mendiaient leur vie, m'envoyèrent une procuration qui m'autorisait à me transporter sur les lieux et à pourvoir à la sûreté des effets du défunt curé leur parent. Comment refuser à des indigents un service que j'avais rendu à plusieurs familles opulentes? J'allai à Thivet; j'appelai la justice du lieu; je fis apposer les scellés, et j'attendis l'arrivée des héritiers. Ils ne tardèrent pas à venir; ils étaient au nombre de dix à douze. C'étaient des femmes sans bas, sans souliers, presque sans vêtements, qui tenaient contre leur sein des enfants entortillés de mauvais tabliers; des vieillards couverts de haillons qui s'étaient traînés jusque-là, portant sur leurs épaules avec un bâton une poignée de guenilles enveloppées dans une autre guenille : le spectacle de la misère la plus hideuse. Imaginez, d'après cela, la joie de ces héritiers à l'aspect d'une dizaine de mille francs qui revenait à chacun d'eux; car, à vue de pays, la succession du curé pouvait aller à une centaine de mille francs au moins. On lève les scellés. Je procède tout le jour à l'inventaire des effets. La nuit vient. Ces malheureux se retirent ; je reste seul. J'étais pressé de les mettre en possession de leurs lots, de les congédier et de revenir à mes affaires. 11 y avait sous un bureau un vieux

i. Village situé eotre Cbauiuout et Laogret.

coffre sans couvercle, et rempli de toutes sortes de paperasses; c'étaient de vieilles lettres, des brouillons de réponses, des quittances surannées, des reçus de rebut, des comptes de dépenses, et d'autres chiffons de cette nature; mais en pareil cas, on lit tout, on ne néglige rien. Je touchnis à la fin de cette ennuyeuse révision, lorsqu'il me tomba sous les mains un écrit assez long, et cet écrit, savez-vous ce que c'était? Un testament! un testament signé du curé! un testament dont la date était si ancienne que ceux qu'il en nommait exécuteurs n'existaient plus depuis vingt ans! un testament où il rejetait les pauvres qui dormaient autour de moi, et instituait légataires universels les Frémins, ces riches libraires de Paris que tu dois connaître, toi. Je vous laisse à juger de ma surprise et de ma douleur; car, que faire de cette pièce? La brûler? Pourquoi non? iN'avait-elle pas tous les caractères de la réprobation? Et l'endroit où je l'avais trouvée, et les papiers avec lesquels elle était confondue et assimilée, ne déposaient-ils pas assez fortement contre elle, sans parler de son injustice révoltante? Voilà ce que je me disais en moi-même, et, me représentant en môme temps la désolation de ces malheureux héritiers spoliés, frustrés de leur espérance, j'approchais tout doucement le testament du feu; puis, d'autres idées croisaient les premières; je ne sais quelle frayeur de me tromper dans la décision d'un cas aussi iiiii)ortant, la méfiance de mes lumières, la crainte d'écouter phiiôt la voix de la commisération qui criait au fond de mon cœur, que celle de la justice, m'arrêtaient subitement; et je passai le reste de la nuit à délibérer sur cet acte inique que je tins plusieurs fois au dessus de la flamme, incertain si je le brûlerais ou non. Ce dernier parti l'emporta; une minute plus tôt ou plus tard, c'eût été le parti contraire. Dans ma perplexité, je crus qu'il était sage de prendre le conseil de quelque personne éclairée. Je monte à cheval dès la pointe du jour; je m'achemine à toutes jambes vers la ville; je passe devant la porte de ma maison sans y entrer ; je descends au séminaire, qui était alors occupé par des Oratoriens entre lesquels il y en avait un distingué par la sûreté de .ses lumières et la saixUelô

de ses mœurs : c'était un père Bouin, qui a laissé dans le diocèse la réputation du plus grand casuiste.

Je lui expose le fait. Le père Bouin me dit : « Rien n'est plus louable, monsieur, que le sentiment de commisération dont vous êtes touché pour ces malheureux héritiers. Supprimez le testament, secourez-les, j'y consens; mais c'est à la condition de restituer au légataire universel la somme précise dont vous l'aurez privé, ni plus, ni moins... »

Le père Bouin ajouta : « Et qui est-ce qui vous a autorisé à ôter ou à don lier de la sanction aux actes? Qui est-ce qui vous a autorisé à interpréter les intentions des morts? — Mais père Bouin, et le coffre? — Qui est-ce qui vous a autorisé à décider si ce testament a été rebuté de réflexion, ou s'il s'est égaré par môpriseîNe vous est-il jamais arrivé d'en commettre dépareilles, et de retrouver au fond d'un seau un papier précieux que vous y aviez jeté d'inadvertance? — Mais, père Bouin, et la date et l'iniquité de ce papier? — Qui est-ce qui vous a autorisé à prononcer sur la justice ou l'injustice de cet acte, et à regarder le legs universel comme un don illicite, [dutôt que comme une restitution, ou telle autre œuvre légitime qu'il vous plaira d'imaginer? — Mais, père Bouin, et ces héritiers immédiats et pauvres, et ce collatéral éloigné et riche? — Qui est-ce qui vous a autorisé à peser ce que le défunt devait à ses proches, que vous ne connaissez pas da- ' vantage? — Mais, père Bouin, et ce tas de lettres du légataire que le défunt ne s'était pas seulement donné la peine d'ouvrir!... >) — Une circonstance que j'avais oul)liée devons dire, ajouta mon père, c'est que, dans l'amas de paperasses entre lesquelles je trouvai ce fatal testament, il y avait vingt, trente, je ne sais combien de lettres des Frémins, toutes cachetées.... (c — Il n'y a, dit le père Bouin, ni collVe, ni date, ni lettres, ni père Bouin, ni si, ni mais, qui tienne; il n'est permis à personne d'enfreindre les lois, d'enirer dans la pensée des morts et de ilisposor du bien d'autrui. Si la Providence a résolu de châiier ou l'héritier, ou le légataire, ou le défunt, car on ne sait lequel, parla conservation fortuite de ce testament, il faut qu'il reste. »

Après une décision aussi nette, aussi précise de l'homme le plus éclairé de notre clergé, je demeurai stupéfait et tremblant, songeant en moi-même à ce que je devenais, à ce que vous deveniez, mes enfants, s'il me fût arrivé de brûler le testament, comme j'en avais été tenté dix fois ; d'être ensuite tourmenté de scrupules, et d'aller consulter le père Bouin. J'aurais restitué; oh! j'aurais restitué; rien n'est plus sûr, el vous étiez ruinés.

Ma sœur. Mais, mon père, il fallut, après cela, s'en revenir au presbytère, et annoncer à cette troupe d'indigents qu'il n'y avait rien là qui leur appartînt, et qu'ils pouvaient s'en retourner comme ils étaient venus. Avec l'ame compatissante que vous avez, comment en eûtes-vous le courage?

Mon père. Ma foi, je n'en sais rien. Dans le premier moment, je pensai à me départir de ma procuration, et à me remplacer par un homme de loi ; mais un homme de loi en eût usé dans toute la rigueur, pris et chassé par les épaules ces pauvres gens, dont je pouvais peut-être alléger l'infortune. Je retournai donc le même jour à Thivet. Mon absence subite, et les précautions que j'avais prises en partant, avaient inquiété; l'air de tristesse avec lequel je reparus, inquiéta bien davantage. Cependant je me contraignis, je me dissimulai de mon mieux.

Moi. C'est-à-dire, assez mal.

Mon père. Je commençai par mettre à couvert tous les effets précieux. J'assemblai dans la maison un certain nomcre d'habitants, qui me prêteraient main-forte en cas de besoin. J'ouvris la cave elles greniers que j'abandonnai à ces malheureux, les invitant à boire, à manger, et à partager entre eux le vin, le blé, et toutes les autres provisions de bouche.

L'abbé. Mais, mon père 1...

Mon père. Je le sais, cela ne leur appartenait pas plus que le reste.

Moi. Allons donc, l'abbé, tu nous interromps.

Mon père. Ensuite, pâle comme la mort, tremblant sur mes jambes, ouvrant la bouche, et ne trouvant aucune parole,

m'asseyant, me relevant, commençant une phrase, et ne pouvant l'achever, pleurant, tous ces gens effrayés m'environnant,s'écriantaulourde moi:» — Eh bien ! monchermonsieur, qu'est-ce qu'il y a? — Qu'est-ce qu'il y a, repris-je?... Un testament, un testament qui vous déshérite. » Ce peu de mots me coûta tant à dire, que je me sentis presque défaillir.

Ma pœur. Je conçois cela.

Mon père. Quelle scène, quelle scène, mes enfants, que celle qui suivit! Je frémis de la rappeler. II me semb'e que j'entends encore les cris de la douleur, de la fureur, de la rage, le hurlement des imprécations (Ici, mon père portait ses mains sur ses yeux, sur ses oreilles ) Ces femmes,

disait-il, ces femmes, je les vois : les unes ?e roulaient à terre, s'arrachaient les cheveux, se déchiraient les joues et les mamelles ; les autres écumaient, tenaient leurs enfants par les pieds, prêtes à leur écacher la tête contre le pavé, si on les eût laissées faire; les hommes saisissaient, renversaient, cassaient tout ce qui leur tombait sous les mains; ils menaçaient de mettre lu feu à la maison; d'autres, en rugissant, grattaient la terre avec leurs ongles comme s'ils y eussent cherché le cadavre du curé pour le déchirer : et tout au travers de ce tumulte c'étaient les cris aigus des enfants qui partageaient, sans savoir pourquoi, le désespoir de leurs parents ; qui s'attachaient à leurs vêlements, et qui en étaient inhumainement repoussés. Je ne crois pas avoir jamais autant souffert de ma vie.

Cependant j'avais écrit au légataire de Paris ; je l'instruisais de tout, et je le pressais de faire diligence, le seul moyen de prévenir quelque accident qu'il ne serait pas en mon pouvoir d'empêcher.

J'avais un peu calmé les malheureux, par l'espérance dont je me flattais en effet d'obtenir du légataire une renonciation complète à ses droits, ou de l'amener à quelque traitement favorable; et je les avais dispersés dans les chaumières les plus éloignées du village.

Le Frémin de Paris arriva; je le regardai fixement, et je lui trouvai une physionomie dure qui ne promettait rien de bon.

Moi. De grands sourcils noirs et louffus, des yeux couverts et petits, une large bouche un peu de travers, un teint basané et criblé rie petite vérole?

Mon père. C'est cela. Il n'avait pas mis plus de trente heures .à faire ses soixante lieues. Je commençai par lui montrer les misérables dont j'avais à plaider la cause. Ils étaient tous debout devant lui, en silence; les femmes pleuraient; les hommes, appuyés sur leur bâton, la me nue, avaient la main dans leurs bonnets. Le Frémin, assis, les yeux fermés, la tête penchée et le menton appuyé sur sa poitrine, ne les regardait pas. Je parlai en leur faveur de toute ma force ; je ne sais où l'on prend ce qu'on dit en pareil cas. Je lui fis toucher au doigt combien il était incertain que cette succession lui fût légitimement acquise; je le conjurai par son opulence par la misère qu'il avait sous les yeux; je crois môme que je me jetai à ses pieds : je n'en pus tirer une obole. Il me répondit qu'il n'entrait point dans toutes ces considérations; qu'il y avait un testament; que l'histoire de ce testament lui était mdifférente, et qu'il aimait mieux s'en rapporter à ma conduite qu'à mes discours. D'indignation, je lui jetai les clefs au nez; il les ramassa, s'empara de tout ; et je m'en revins si troublé, si peiné, si changé, que votre mère qui vivait encore crut qu'il m'était arrivé quelque grand malheur... Ah! mes enfants, quel homme que ce Frémin 1 »

Après ce récit, nous tombâmes dans le silence, chacun rêvant à sa manière sur cette singulière aventure. Il vint quelques visites; un ecclésiastique, dont je ne me rappelle pas le nom : c'était un «ros prieur, qui se connais>ait mieux en bon vm qu'en morale, et qui avait plus feuilleté le Moyen de parvenir que les Conférences de Grenoble; un homme de justice, notaire et lieutenant de police, appelé Dubois ; et, peu de temps après, un ouvrier qui demandait à parler à mon père. On le fit entrer, et avec lui un ancien ingénieur de la provmce, qui vivait retiré, et qui cultivait les mathématiques qu'il avait autrefois professées; c'était un des voisins de l'ouvrier : l'ouvrier était chapelier.

Le premier mot du chapelier fut de faire entendre à mon

père que l'auditoire était un peu nombreux pour ce qu'il avait à lui dire. Tout le monde se leva, et il ne resta que le prieur, l'homme de loi, le géomètre et moi, que le chapelier retint. M Monsieur Diderot, dit-il à mon père, après avoir regardé autour de l'apiiurtement s'il ne pouvait être entendu, c'esU votre probité et vos lumières qui m'anionenl chez vous ; et je ne suis pas lâché d'y rencontrer ces autres messieurs dont je ne suis peut-être pas connu, mais que je connais fous. Un prêtre, un homme de loi, un savant, un philosophe, et un homme de bien ! Ce serait grand hasard si je ne trouvais pas dans des personnes d'état si différent, et toutes également justes et éclairées, le conseil dont j'ai besoin. » Le chapelier ajouta ensuite : « Promettez-moi d'abord de garder le secret sur mon affaire, quel que soit le parti que je juge à propos de suivre. » On le lui promit, et il continua : « Je n'ai point d'en^ fanls, je n'en ai point eu de ma dernière femme, que j'ai perdue il y a environ quinze jours. Depuis ce temps, je ne vis pas ; je ne saurais ni boire, ni manger, ni travailler, ni dormir. Je me lève, je m'habille, je sors, et je rôde par la ville, dévoré d'un souci profond. J'ai gardé ma femme malade pendant dix-huit ans ; tous les services qui ont dépendu de moi, et que sa triste situation exigeait, je les lui ai rendus. Les dépenses que j'ai laites pour elle ont consonmié le produit de notre petit revenu et de mon travail, m'ont laissé chargé de dettes; et je me trouverais, à sa mort, épuisé de fatigues, letemps de mes jeunes années perdu; je ne serais, en un mot, pas plus avancé que le premier jour de mon établissement, si j'observais les lois et si je laissais aller à des collatéraux éloignés la portion qui leur revient de ce qu'elle m'avait apporté en dot: c'était un trousseau bien conditionné; car son père et sa mère, qui aimaient beaucoup leur fille, firent pour elle tout ce qu'ils purent, plus qu'ils ne purent : de belles et bonnes nippes en quantité, qui sont restées toutes neuves, car la pauvre femme n a pas eu le temps de s'en servir; et vingt mille francs en argent, provenus du remboursement d'un contrat constitué sur M. Michelin, lieutenant du procureur général. A peine la défunte a-t-elle eu les yeux fermés, que

j'ai soustrait et les nippes et l'argent. Messieurs, vous saveî actuellement mon affaire : ai-je bien fait? ai-je mal fait? Ma conscience n'est pas en repos. Il me semble que j'entends là quelque chose qui me dit : «Tu as volé, tu as volé; rends, rends.» Qu'en pensez-vous? Songez, messieurs, que ma femme m'a emporté, en s'en allant, tout ce que j'ai gagné pendant vingt ans; que je ne suis presque plus en état de travailler; que je suis endetté, et que si je restitue, il ne me reste que l'hôpital : si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain. Parlez, messieurs, j'attends votre décision. Faut-il restituer, et s'en aller à l'hôpital 1

— A tout seigneur tout honneur, dit mon père, en s'inclinanl vers l'ecclésiastique; à vous, monsieur le prieur.

— Mon enfant, dit le prieur au chapelier, je naime pas les scrupules, cela brouille la tête, et ne sert à rien : peut-être ne fallait-il pas prendre cet argent; mais, puisque tu l'as pris, mon avis est que tu le gardes.

Mon père. Mais, monsieur le prieur, ce n'est pas là votre dernier mot?

Le pbiei r. Ma foi si; je n'en sais pas plus long.

Mon père. Vous n'avez pas été loin. A vous, monsieur le magistral.

Le magistrat. Mon ami, ta position est fâcheuse : un autre te conseillerait peut-être d'assurer le fonds aux collatéraux de ta femme, afin qu'en cas de mort ce fonds ne passât pas aux tiens, et de jouir, ta vie durant, de l'usufruit. Mais il y a des lois; et ces lois ne t'accordent ni l'usufruit ni la propriété du capital. Crois-moi, satisfais aux lois, et sois honnête homme ; à l'hôpital, s'il le faut.

Moi. Il y a des lois! Quelles lois?

Mon père. Et vous, monsieur le mathématicien, comment résolvez-vous ce problème?

Le géomètre. Mon ami, ne m'as-tu pas dit que tu avais pris environ vingt mille francs?

Le chapelier. Oui, monsieur.

Le géomètre. Et combien à peu près t'a coûté la maladie de ta femme?

Le chapelier. A peu près la môme somme.

Le géomètre. Eh bien ! qui de vingt mille francs paie vingt mille francs, reste zéro.

Mon père, à moi. Et qu'en dit la philosophie?

Moi. La philosophie se lait oîi la loi n'a pas le sens commun... »

Mon père sentit qu'il ne fallait pas me presser; et portant tout de suite la parole au chapelier : « Maître un tel, lui dit-il, vous nous avez confessé que depuis que vous aviez spolié la succession de votre femme, vous aviez perdu le repos. Et à quoi vous sert donc cet argent, qui vous a ôlé le plus grand des biens? Défaites-vous-en vite ; et buvez, mangez, dormez, travaillez, soyez heureux chez vous, si vous y pouvez tenir; ou ailleurs, si vous ne pouvez pas tenir chez vous. »

Le chapelier répliqua brusquement : « Non, monsieur, je m'en irai à Genève. — Et tu crois que tu laisseras le remords ici? — Je ne sais, mais j'irai à Genève. — Va où tu voudras, tu y trouveras ta conscience. »

Le chapelier partit; sa réponse bizarre devint le sujet de l'entretien. On convint que peut-être la distance des lieux et du temps affaiblissait plus ou moins tous les sentiments, toutes les sortes de consciences, môme celle du crime. L'assassin, transporté sur le rivage de la Chine, est trop loin pour apercevoir le cadavre qu'il a laissé sanglant sur les bords de la Seine. Le remords naît peut-ôtre moins de l'horreur de soi que de la crainte des autres; moins de la honte de l'action que du blàine et du châtiment qui la suivraient, s'il arrivait qu'on la découvrît. Et quel est le criminel clandestin assez tranquille dans l'obscurité pour ne pas redouter la trahison d'une circonstance imprévue, ou l'indiscrétion d'un mot peu réfléchi? Quelle certitude a-t-il qu'il ne se décèlera point dans le délire de la fièvre ou du rôve ? On l'entendra sur le lieu de la scène, et il est perdu. Ceux qui l'environneront à la Chine ne le comprendront pas. « Mes eiil'ants, les jours du méchant sont remplis d'alarmes. Le repos n'est fait que pour l'homme de bien. C'est lui seul qui vit et meurt tranquille. » {Entretien dun père avec ses enfants.)

Xfl

EGYPTE [pyramides DE l'].

Le temps qui efface les défauts des grands hommes et qui relève leurs qualités, augmenta le respect que les PÎlgypliens portaient à la mémoire de leurs fondateurs, et ils en firent des dieux. Le premier de ces dieux inventa les arts de nécessité. Le second fixa les événements par des symboles, Le troisième substitua au symbole l'hiéroglyphe plus commode; et, s'il m'était permis de pousser la conjecture plus loin, je ferais entrevoir le motif qui détermina les Égyptiens à construire leurs pyramides ; et pour venger ces peuples des reproches qu'on leur a faits, je représenterais ces masses énormes, dont on a tant blâmé la vanité. la pesanteur, les dépenses et l'inutilité, comme les monuments destinés à la conservation des sciences, des arts et de toutes les connaissances utiles à lu nation égyptienne.

En effet, lorsque les monuments du premier ou du second Mercure eurent été détruits, de quel côté se durent porter les vues des hommes pour se garantir de la barbarie dont on les avait retirés, conserver les lumières qu'ils acquéraient de jour en jour, piévenir les suites des révolutions fréquentes auxquelles ils étaient exposés dans ces temps reculés où tous les peuples semblaient se mouvoir sur la surface de la terre, et obvier aux événements destructeurs dont la nature de leur climat lés menaçait particulièrement? Fut-ce de chercher un autre moyen, ou de perfectionner celui qu'ils possédaient? fut-ce d'assurer de la durée à l'hiéroglyphe, ou de passer de l'hiéroglyphe à l'écriture? mais l'intervalle de l'hiéroglyphe à l'écriture est immense. La métaphysique qui rapprocherait ces découvertes et qui les enchaînerait l'une à l'autre serait mauvaise.

La figure symbohque est une peinture de la chose. 11 y a le même rapport entre la chose et l'hiéroglyphe ; mais l'écriture est une expression des voix. Ici, le rapport change;, ce

n'est plus un art inventé qu'on perfectionne, c'est un nouvel art qu'on invente, et un art qui a ce caractère particulier que l'invention en dut être totale et complète.

Le génie rare capable de réduire à un nombre borné l'infinie variété de? sons d'une langue, de leur donner des signes, de fixer pour lui-môme la valeur de ces signes, et d'en rendre aux autres rinfelligence commune et familière, ne s'étant point rencontré parmi les Egyptiens, dans la circonstance où il leur aurait été le plus utile ; ces peuples, pressés entre l'inconvénient et la nécessité d'attacher la mémoire des faits à des monuments, ne durent naturellement penser qu'à en construire d'assez solides pour résister éternellement aux plus grandes révolutions. Tout semble concourir à fortifier cette opinion : l'usage antérieur de confier à la pierre et au relief l'histoire des connaissances et des transactions ; les figures symboliques qui subsistent encore au milieu des plus anciennes ruines du monde, celles de Persépolis où elles représentent les principes du gouvernement ecclésiastique et civil; les colonnes sur lesquelles Theut grava les premiers caractères hiéroglyphiques; la forme des nouvelles pyramides sur lesquelles on se proposa, si ma conjecture est vraie, de fixer l'état des sciences et des arts en Egypte; leurs angles propres à marquer Us points cardinaux du monde et qu'on a employés à cet usage; la dureté de leurs matériaux qui n'ont pu se tailler au marteau, mais qu'il a fallu couper à la scie ; la distance des carrières d'où ils ont été tirés aux lieux où ils ont été mis en œuvre; la prodigieuse solidité des édifices qu'on en a construits; leur simplicité, dans laquelle on voit que la seule ciiose qu'on se soit proposée, c'est d'avoir beaucoup de solidité et de surface; le choix de la Hgure pyramidale, ou d'un corps qui a une base immense et qui se termine en pointe; le rapport de la base à la hauteur ; les frais immenses de la construction; la multitude d'hommes et la durée du temps que ce travail a consommés ; la similitude et le nombre do ces édifices, les machines dont ils supposent l'invention ; un goût décidé pour les choses utiles, qui se reconnaît à chaque pas que l'on fait en Egypte ; l'inu-

tilité prétendue de toutes ces pyramides comparées avec la haute sagesse des peuples.

Tout bon esprit qui pèsera ces circonstances ne doutera pas un moment que ces monuments n'aient été construits pour être couverts un jour de la science politique, civile et religieuse de la contrée, que cette ressource ne-soit la seule qui ait pu s'offrir à la pensée chez des peuples qui n'avaient point encore d'écriture, et qui avaient vu leurs premiers édifices renversés; qu'il ne faille regarder les pyramides comme les Bibles del'Égjpte dont les temps et les révolutions avaient peut-être détruit les caractères plusieurs siècles avant l'invenlion de l'écriture; que c'est la raison pour laquelle cet événement ne nous a pas été transmis; en un mot, que ces masses, loin d'éterniser l'orgueil ou la stupidité de ces peuples, sont des monuments de leur prudence et du prix inestimable qu'ils attachaient à la conservation de leurs connaissances. Et la preuve qu'ils ne se sont point trompés dans leur raisonnement, c'est que leur ouvrage a résisté pendant une suite innombrable de siècles à l'action destructive des éléments qu'ils avaient prévue, et qu'il n'a été endommagé que par la barbarie des hommes, contre laquelle les sages Égyptiens ou n'ont point pensé à prendre des précautions, ou ont senti l'impossibilité d'en prendre de bonnes.

Tel est notre sentiment sur la construction des pyramides de l'Egypte ; il serait bien étonnant que dans le grand nombre de ceux qui ont écrit de ces édifices, persoime n'eût rencontré une conjecture qui se présente si naturellement.

{Encyclopédie.)

EMPEREUR CLAUDE [mORT DE l'].

Claude meurt âgé de soixante-quatre ans. Il n'était ni sans études ni sans lettres ; il sut écrire et parler la langue grecque ; il était orateur et historien élégant dans la sienne. Il se montra d'abord juste, modeste, sage, et fut aimé : alterna-

tivement pénétrant et slupide, patient et emporté, circonspect et extravagant, je le trouve plus faible que mécliaiit. Il voulut persuader qu'il avait contrefait la démence {Saet. in Claiid., cap. xxxviii) pour échapper à Guius : on n'en crut rien. Il donna lieu au proverbe que, pour être heureux, il fallait être né sot ou roi. Pour être très heureux, que fallait-il naître? Son règne fut ce qu'il devait être : le résultat d'une organisation viciée, d'une mauvaise éducation, de la méfiance, de la pusillanimité, de la faiblesse, d'un goût effréné pour les femmes, de la crapule, de quelques vertus et de plusieurs vices contradictoires. Sans la fermeté, les autres qualités du prince sont inutiles; sans la dignité, il descend de son rang et se mêle dans la foule, au dessus de 'laquelle sa tête majestueuse doit toujours paraître élevée. Il en est des rois comme des femmes, pour lesquelles la familiarité a toujours quelque fâcheuse conséquence.

La scène va changer encore. Après la mort d'un souverain, les yeux inquiets des ministres, des courtisans, des grands, des politiques, de la nation, se fixent sur son successeur. On pèse ses premières démarches; on prête l'oreille, et l'on interprète ses propos les plus indifférents; on étudie ses penchants, on épie ses goûts, on cherche à démêler son caractère, on attend que le masque se lève. Que le courtisan de la veille est vieux le lendemain! Combien d'hommes importants tombent tout à coup dans le néant ! Ceux qui approchent le nouveau maître se composent un visage qui n'est ni celui de la joie ou de l'ingratitude, ni celui de la tristesse ou de l'indi^cence. On disait à l'un d'entre eux : « On ne vous a point vu à la cour depuis la mort du roi.... » Il répondit : « C'est que je n'ai point encore trouvé ma physionomie d'événement.... » Quelque imperceplil)les que soient les changements dans l'administration, un tact fin les saisit, et le jour qui suit l'inauguration est un jour de pronostics.

{Essai sur les règnes de Claude et de Ncrûn.)

HELVÉTID3.

Mndamrf de Noce est une voisine d'Helvétius... Elle nous apprit que le philosophe était l'homme du monde le plus malheureux à sa campagne. Il est environné là de voisins et oe paysans qui le haïssent. On casse les fenêtres de son château ; on ravage la nuit ses possessions ; on coupe ses arbres, on abat ses murs, on arrache ses armes des poteaux. Il n'ose aller tirer un lapin sans un cortège qui lasse sa sûreté. Vous me demanderez comment cela s'est fait. Par une jalousie effrénée de !a chasse. .M. Fagon, son prédécesseur, gardait sa terre avec deux bandoulières et deux fusils. Helvétius en a vingt-quatre, avec lesquels il ne saurait garder la sienne. Ces hommes ont un petit bénéfice par chaque braconnier qu'ils arrêtent, et il n'y a sorte de vexalions qu'ils ne fassent pour multiplier ce petit bénéfice. Ce sont d'ailleurs autant de braconniers salariés. La lisière de ses bois était peuplée de malheureux retirés dans de pauvres chaumières; il a fait abattre toutes ces chaumières. Ce sont ces actes de tyrannie réitérés qui lui ont suscité des ennemis de toute espèce, et, comme disait madame de Noce, d'autant plus insolents qu'ils ont découvert que le bon philosophe est pusillanime. Je ne voudrais point de sa belle terre de Voré, à la condition d'y vivre dans des transes perpétuelles. Je ne sais quel avantage il a retiré de sa manière d'administrer sa terre ; mais il y est seul, mais il y est haï, mais il y a peur. Ah I que notre dame Geoffrin était bien plus sage lorsqu'elle me disait d'un procès qui la tourmentait: « Finissez mon procès. Ils veulent de l'argent? J'en ai. Donnez-leur de l'argent. Et quel meilleur emploi puis-je faire de mon argent que d'en acheter le repos? » A la place d'Helvétius, j'aurais dit: « On me tue quelques lièvres, quelques lapins; qu'on tue. Ces pauvres gens n'ont d'asile que ma forêt, qu'ils y restent. » J'aurais raisonné comme M. Fagon, et j'aurais été adoré comme lui. (Voyage à BourboJine.)

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