‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 146 sur 153 · Dialogue entre uoe jeune Gllo et son père · texte numérisé non relu

Dialogue entre uoe jeune Gllo et son père

d'idées de grande fortune, et je m'ennuyais souvent de l'économie que me prêchait mon père. Un jour que j'en avais plus d'humeur qu'à l'ordinaire, j'eus avec lui une conversation que je n'ai jamais oubliée. 11 y a longtemps que je me propose.de la mettre par écrit, parce qu'elle pourra être utile aux jeunes personnes qui se feraient sur la richesse, comme moi, des idées fausses. Voici à peu près ce qui fut dit entre nous :

Moi. Je ne saurais souffrir qu'on méprise la richesse. Il faut être bien mal né pour ne pas envier tout le bien qu'elle met à portée de faire.

Mon père. Dis plutôt, mon enfant qu'il faut être bien vain pour n'en pas redouter les dangers.

Moi. le vous assure, mon père, que je n'en suis nullement alarmée. Qu'importe qu'on ait des fantaisies lorsqu'on a de quoi les satisfaire?

Mon père. Puisse l'expérience, ma fille, ne vous jamais apprendre qu'une fantaisie satisfaite en amène dix autres, et que le moindre inconvénient des richesses est à la longue l'impossibilité de satisfaire aux besoins réels pour avoir trop cédé aux superfluités.

Moi. Vous ne me montrez jamais, mon père, que les mauvais côtés de l'opulence; permettez-moi, à mon tour, de plaider un peu sa cause.

Mo.\ PÈRE. J'y consens.

Moi. Je ne parlerai point de ce que vous appelez son côté frivole. Je sens bien que si l'on n'avait que le luxe et le faste à alléguer en faveur des richesses, elles ne seraient pas aussi désirables pour tous; c'est cependant par ce côté frivole que la richesse fait souvent la douceur et l'agrément de la vie. Mais, sans s'y arrêter, peut-on être indiffèrent au plaisir d'orner sa maison, d'embellir et d'améliorer sa terre, d'amasser des revenus à ses enfants, sans être obligé de se retraïuher, ni de les priver de l'aisance, ni de refuser à sa générosité naturelle? Je m'en rapporte à vous, mon père : quelle satisfaction n'avez-vous pas lorsque vous avez pu vous laisser aller à ce penchant, et vous avouer en môme temps qu'il n'a pas été satisfait à mes dépens l J'ai vu, oui, j'ai vu

souvent votre joie à l'aspect de vos coffres remplis du fruit des récolles; si vous n'êtes pas indifférent à cet avantage, mon père, bien d'autres peuvent en être vains. Je ne sais, mais j'avoue que le particulier le plus riche me parait ôlre le plus heureux. Par exemple, Je sens que j'aurais la fantaisie d'orner ma ville d'un édifice (jui me fît connaître aux quatre coin? du monde, moins pourtant par sa magnificence que par son utilité.

Mon père. Sophisme de la vanité, mon enfant l

Moi. Eh bien, mon père, un pauvre honteux qu'on tire de la misère, un autre indigent qu'on délivre de la servitude, de l'oppression ou de l'injustice... Ceux qu'on aime, à qui on ne laisse pas le temps de désirer... Ah! qui mieux que vous peut être touché de cet avantage ! Ce ne sont pus là des sophismes.

Mon père. Tout cela est en effet très beau dans la spéculation; mais cela ne se passe point ainsi dans le fait. Tous ces avantages sont chimériques. On ne destine point ses ricliesses acquises à être réparties sur ceux qui affichent ou qui cachent leur misère. Je vais plus loin. Je suppose ces dispositions bienfaisantes dans le cœur des riches, et j'ai à y opposer tous les vices de caractère que les richesses entraînent, la dureté, par exemple, envers les pauvres, la hauteur envers les domestiques, l'ostentation qui guide la générosité, etc. Passons sur les injustices d'inadvertance et de paresse; mais les injustices de devoir et de décence, lorsqu'on est riche, ne doiventelles pas, dix fois par jour, faire venir les larmes aux yeux de quiconque a le moindre principe de bienfaisance et d'hu» manité? La nécessité d'avoir un nombre de valets et d'équipages inutiles, le double de vêtements nécessaires, tandis qu'une foule de malheureux, de créanciers peut-être, sont souvent trop heureux d'emporter quelques légères marques de compassion, mais la décence ne permet pas qu'on hasarde sa réputation d'homme riche pour se donner celle de fermier du pauvre, qui est la seule que le riche devrait ambitionner.

Moi. Mais mon père, il ^ a des dépenses d'état Le riche

doit-il donc se rf^garder toute sa vie comme le fermier du pauvre?

Mon i'ère. Et pourquoi non? A la fin de votre vie, vous rouvorez-vous fort à plaindre d'avoir pris et conservé ce itre? Celle ambition serait au moins aussi louable que celle de bâlir un édifice qui n'a souvent d'autre utilité que celle d'afficher la vanité du fondateur.

Moi. Il pourrait cependant y avoir tel établissement qui ferait également honneur à son instituteur et profit au public.

Mon père. C'est-à-dire qu'on rendrait justice à son motif; mais on n'a guère vu de ces sortes d'établissement passer la seconde génération sans que les abus ne surpassent de beaucoup leur utilité. De sorte que si l'instituteur avait employé ses sommes à acquitter sa dette envers les pauvres qui, vraisemblabloment, ont été négligés, elles auraient été beaucoup plus profitables.

Moi. On peut, je crois acquitter cette dette, et jouir, en même temps, d'une fortune honnête sans se la reprocher.

Mon père. Peu de fortunes sont assez innocentes dan* leur jîrincipe pour en jouir en sécurité. Il en est cependant. Mais je laisse tous les lieux communs reb:tttus par les moralistes, et je demande seulement, mon enfant, si l'on est justifié en morale de n'avoir point fait le mal, et de n'avoir fait que le bien quand on a connu le mieux. D'après cette considération, qui ne peut être négligée que par des âmes étroites, voyez à combien de reproches le riche s'expose par le seul emploi de la richesse.

Moi. Si elle nous rend coupables toutes les fois qu'on n'en fait pas le meilleur usage possible, je ne sache rien de plus uneste que la richesse.

Mon père. Voilà, ma tille, ce que je ne cesse de vous répéter.

{Mon père et moi.)

xvm

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