QL'EL SERA LE VRAI PHILOSOPHE? — DU RESPECT DU AUX ANCIENS
Le plus grand philosophe est celui qui rend raison du plus grand nombre de choses; voilà son rang assigné avec précision ; l'érudition par ce moyen n'est plus confondue avec la philosophie. La connaissance des faits est sans contredit utile, elle est même un préalable essentiel à leur explication ; mais être philosophe, ce n'est pas simplement avoir beaucoup vu et beaucoup lu, ce n'est pas aussi posséder l'histoire de la philosophie, des sciences et des arts, tout cela ne forme souvent qu'un chaos indigeste; mais être philosophe, c'est avoir des principes solides, et surtout une bonne méthode pour rendre raison de ces faits, et en tirer de légitimes conséquences.
Deux obstacles principaux ont retardé longtemps les pro-
1. « Assurément, il y a ud remède pour les maladies de l'àrae : la nature qui a créé tant de choses salutaires au corps n'a pas été assez cruelle, assez ennemie du genre humain, pour priver l'âme de tout secours. Elle a même fait plus pour elle : car le corps ne lire qu'en dehors de lui les secours dont il a <!h^iD, Undii que l'âme trouve toujours en clle-mérae sa santé et son salut. » ^^
CicÉRO», TuscuL, IV^7.
grès de la philosophie : l'autorité et l'esprit systématique.
Un vrai philosophe ne voit point par les yeux d'autrui, il ne se rend qu'à la conviction qui naît de l'évidence. Il esl assez difficile de comprendre comment il se peut faire que des gens qui ont de l'esprit aiment mieux se servir de l'esprit des antres dans la recherche de la vérité que de celui que Dieu leur a donné. Il y a sans doute infiniment plus de plaisir et plus d'honneur à se conduire par ses propres yeux que par ceux des autres, et un homme qui a de bons yeux ne s'avisa jamais de se les fermer ou de se les arracher, dans l'espérance d'avoir un conducteur; c'est cependant un usage assez universel : le père Malebranche en rapporte diverses raisons.
1° La paresse naturelle des hommes, qui ne veulent pas se donner la peine de méditer.
2° L'incapacité de méditer dans laquelle on est tombé, pour ne s'y être pas appliqué dès sa jeunesse, lorsque les fibres du cerceau étaient capables de toutes sortes d'inflexions.
3" Le peu d'amour qu'on a pour les vérités abstraites, qui sont le fondement de tout ce qu'on peut connaître ici-bas.
4° La sotte vanité qui nous fait souhaiter d'être estimés savants ; car on appelle savants ceux qui ont plus de lecture ; la connaissance des opinions est bien plus d'usage pour la conversation et pour étourdir les esprits du commun, que la connaissance de la vraie philosophie, qui est le fruit de la réflexion.
5° L'admiration excessive dont on est prévenu pour les Anciens, qui fait qu'on s'imagine qu'ils ont été plus éclairés qne nous ne pouvons l'être, et qu'il n'y a rien à faire où ils n'ont pas réussi.
6» Un je ne sais quel respect, mêlé d'une sotte curiosité qui fait qu'on admire davantage les choses les plus éloignées de nous, les choses les plus vieilles, celles qui viennent de plus loin, et même les livres les plus obscurs : ainsi on estimait autrefois Heraclite pour son obscurité. On recherche les médailles anciennes, quoique rongées de la rouille, et on
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garde avec soin la lanterne et la pantoufle de quelques Anciens ; leur antiquité l'ait leur prix. Des gens s'appliquent à la lecture des ral)bins, parce qu'ils ont écrit dans une langue étrangère, très corrompue et très obscure. On estitne davantage les opinions les plus vieilles, parce qu'elles sont les plus éloignées de nous ; et sans doute si Nembrod avait écrit l'histoire de son règne, toute la politique la plus fine, et mi-me toutes les autres sciences y seraient contenues; de même que quelques-uns trouvent qu'Homère et Virgile avaient une connaissance parfaite de la Nature. Il faut respecter l'Antiquilé, dit-on; quoi! Aristote, Platon, Kpicure, ces grands hommes se seraient trompés? On ne considère pas qu'Aristote, Platon, Épicure, étaient des hommes comme nous, et de plus, qu'au temps où nous sommes, le monde est âge de plus de deux mille ans; qu'il a plus d'expérience, qu'il doit être plus éclairé ; et que c'est la vieillesse du monde et l'expérience qui font découvrir la vérité *.
Un bon esprit cultivé et de notre siècle, ditM.de Fontenelle, est pour ainsi dire, composé de tous les esprits des siècles précédents, ce n'est qu'un même esprit qui s'est cultivé pendant tout ce temps-L'i ; ainsi cet homme qui a vécu de[)uis le commencement du monde jusqu'à présent a eu son enfance, où il ne s'est occupé que des soins les plus pressants de la vie; sa jeunesse, où il a assez bien réussi aux choses d'imagination, telles que la poésie et l'éloquence, et où même il a commencé à raisonner, mais avec moins de solidité que de feu, et il est maintenant dans l'âge de virilité où il raisonne avec plus de force et plus de lumière que jamais. Cet homme même, à proprement parler, n'aura point de vieillesse, il sera toujours également capable des choses auxquelles sa jeunesse était propre, et il le sera toujours déplus en plus de celles qui conviennent à l'âge de virilité, c'est-à-dire, pour quitter l'allégorie, les hommes ne dégénèrent jamais, et les vues saines de tous les bons esprits qui se succéderont s'ajouteront toujours les unes aux autres.
1. Relire, sur ce sujet, les fortes pages lie Pascal Sw le respect dû aux Anciens, dont Diderot et Foatenelle ne sont que les érhos.
Ces réflexions solides et judicieuses devraient bien nous guérir des préjugés ridicules que nous avons pris en faveur des Anciens. Si noire raison, soutenue de la vanité qui nous est si naturelle, n'est pas capable de nous ôter une humilité si mal entendue, comme si en qualité d'hommes nous n'avions pas droit de prétendre à une aussi grande perfection, l'expérience du moins sera assez forte pour nous convaincre que rien n'a tant arrêté le progrès des choses, rien n'a tant borné les esprits que cette adniiration c.vcossive des Anciens. Parce qu'on s'était dévoué à l'autorité d'Aristole, dit M. de Fontenelle, et qu'on ne cherchait la vérité que dans ses écrits énigmatiques, et jamais dans la Nature, non seulement la philosophie n'avançait en aucune façon, mais elle était tombée dans un abîme de galimatias et d'idées inintelligibles, d'où l'on a eu toutes les peines du monde à la retirer. Aristote n'a jamais fait un vrai philosophe, mais il en a beaucoup étouffé qui le fussent devenus, s'il eût été permis. Et le mal est qu'une fantaisie de celte espèce une fois établie parmi les hommes, en voilà pour longtemps; on sera des siècles entiers à en revenir, même après qu'on en aura connu le ridicule. Si l'on allait s'entêter un jour de Descartes et le mettre à la place d'Aristote, ce serait à peu près le même inconvénient.
Si ce respect outré pour l'Antiquité a une si mauvaise influence, combien devient-il encore plus contagieux pour les commentateurs des Anciens ! Quelles beautés, dit l'auteur ingénieux que nous venons de citer, ne se tiendraient heureuses d'inspirer à leurs amants une passion aussi vive et aussi tendre que celle qu'un Grec ou un Latin inspire à son respectueux interprète ? Si l'on commente Aristote, c'est le génie de la nature ; si l'on écrit sur Platon, c'est le divin Platon. On ne commente guère les ouvrages des hommes tout court ; ce sont toujours les ouvrages d'hommes tout divins, d'hommes qui ont été l'admiration de leur siècle. Il en est de môme de la matière qu'on traite, c'est toujours la plus belle, la plus relevée, celle qu'il est le plus nécessaire de savoir. Mais depuis qu'il y a eu des Descartes, des Newton, des Leibnitz et
des Woir, depuis qu'on a allié les malhémaligues à la philosophie, la manière de raisonner s'est extrômement perfectionnée (Encyclopédie.)
HYSIONOMIE.
On se fait à soi-même quelquefois sa physionomie. Le visage, accoutumé à prendre le caractère de la passion dominante, le garde. Quelquefois aussi on la reçoit de la Nature ; et il faut bien la garder comme on l'a reçue. Il lui a plu de nous faire bons et de nous donner le visage du méchant, ou de nous faire méchants et de nous donner le visage de la bonté.
J'ai vu au fond du faubourg Saint-Marceau, où j"ai demeuré longtemps, des enfants charmants de visage. A l'âge de douze à treize ans, ces yeux pleins de douceur étaient devenus intrépides et ardents; cette agréable petite bouche s'était contournée bizarrement; ce cou, si rond, était gonflé de muscles ; ces joues larges et unies étaient parsemées d'élévations dures. Ils avaient pris la physionomie de la halle et du marché. A force de s'irriter, de s'injurier, de se battre, de crier, de se décoiffer pour un liard, ils avaient contracté pour toute leur vie l'air de l'intérêt sordide, de l'impudence et de la colère.
Si l'âme d'un homme ou la Nature a donné à son visage l'expression de la bienveillance, de la justice et de la liberté, vous le sentirez, parce que vous portez en vous-même des images de ces vertus, et vous accueillerez celui qui vous les annonce. Ce visage est une lettre de recommandation écrite dans une langue commune à tous les hommes.
Chaque état de la vie a son caractère propre et son expression.
Dans la société, chaque ordre de citoyens a son caractère et son expression: l'artisan, le noble, le rolurier, l'homme de lettres, l'ecclésiastique, le magistrat, le militaire.
Parmi les artisans, il y a des habitudes de corps, des physionomies de boutiques et d'ateliers.
Chaque société a son gouvernement, et chaque gouverne-, ment a sa qualité d<minante, réelle ou supposée, qui en est l'âme, le soutien et le mobile.
La rt^publique est un état d'égalité. Tout sujet se regarde comme un petit monarque. L'air du républicain sera haut,' dur et fier.
Dans la monarchie, où l'on commande et où l'on obéit, le caractère, l'expression sera celle de l'affabilité, de la grâce. de la douceur, de la galanterie.
Sous le despotisme, la beauté sera celle de l'esclave. Montrez-moi des visages doux, soumis, timides, circonspects, suppliants et modestes. L'esclave marche la lôte inclinée; il semble toujours la présenter à un glaive prêt à le frapper.
Et qu'est-ce que la sympathie? J'entends cette impulsion prompte, subite, irréfléchie, qui presse et colle deux êtres l'un à l'autre, à première vue, au premier coup, à la première rencontre; car la sympathie, môme en ce sens, n'est point une chimère. C'est l'attrait momentané et réciproque de quelque vertu. De la beauté naît l'admiration, de l'admiration l'estime, le dèsii* de posséder, et l'amour.
{Essai sur la peinture.)