LA MÈRE BIEN-AIUÉE
Esquisse.
Les esquisses ont communément un feu que le tableau n'a pas. C'est le moment de chaleur de l'artiste, la verve pure, sans aucun mélange de l'apprêt que la réflexion met à tout; c'est l'âme du peintre qui se répand librement sur la toile. La
plume du poète, le crayon du dessinateur hal)ile, ont l'air de courir et de se jouer. La pensée rapide caractérise d'un Irait ; or, plus l'expression des arts est vague, plus l'injugi nation est à l'aise. Il faut entendre dans la musique vocale ce qu'elle exprime. Je fais dire à une symphonie bien faite presque ce qu'il me plaît; et comme je sais mieux que personne la manière de m'afifecler, par l'expérience que j'ai de mon propre cœur, il est rare que l'expression que je donne aux sons, analogue à ma situation actuelle, sérieuse, tendre ou gaie, ne me touche plus qu'une autre qui serait moins à mon choix. 11 en est à peu près de même de l'esquisse et du tableau. Je vois dans le tableau une chose prononcée : combien dans l'esquisse y supposé-je de choses qui y sont à peine annoncées!
La composition de la Mère bien-aimée est si naturelle, si simple, qu'elle fait croire à ceux qui réfléchissent peu, qu'ils l'auraient imaginée, et qu'elle n'exigeait pas un grand effort d'esprit. Je me contente de dire à ces gens-là : « Oui, je pense bien que vous auriez répandu autour de cette mère tous ses enfants, et que vous les auriez occupés à la caresser; mais vous auriez fait pleurer celui-ci du chagrin de n'être pas distingué des autres ; et vous auriez introduit dans ce moment cet homme si gai, si content d'être l'époux de cette femme, et si vain d'être le père de tant d'enfants? Vous lui auriez fait dire : « C'est moi qui ai fait tout cela! » Et cette graml'mère, vous auriez songé à l'amener là; vous en êtes bien sûr? »
Établissons le local. La scène se passe à la campagne; on voit dans une salle basse, en allant de la droite à la gauche, un lit, au devant du lit un chat sur un tabouret; puis la mère bien-aimée renversée sur sa chaise longue, et tous ses enfants répandus sur elle. Il y en a six au moins : le plus petit est entre ses bras; un second est pendu d'un côté; un troisième est pendu de l'autre; un quatrième, grimpé au dossier de la chaise, lui baise le front ; un cinquième lui mange les joues; un sixième, debout, a la tête penchée sur son giron, et n'est pas content de son rôle. La mère de ces enfants a la joie et la tendresse peintes sur son visage, avec un peu de ce
malaise inséparable du mouvement et du poids de tant d'enfants qui l'accablent, et dont les caresses violentes ne tarderaient pas à l'excéder, si elles duraient. C'est cette sensation qui touche à la peine, fondue avec la tendresse et la joie, avec celle position renversée et de lassitude, et cette bouche entr'ouverte, qui donnent à cette tête, séparée du reste de la composition, un caractère si singulier. Sur le devant du tableau, autour de ce groupe cliarmant, à terre, un corps d'enfant, avec un petit chariot. Sur le fond du salon, le dos tourné à une cheminée couverte d'une glace, la grand'mère assise dans un fauteuil, et bien grand'mérisce de tôte et d'ajustements, éclatant de rire de la scène qui se pas^se. Plus sur la gauche et sur le devant, un chien qui aboie de joie, et se fait fête. Tout à Fait vers la gauche, presque à autant de distance de la grand'mère qu'il y en a de la grand'mère à la mère bienaimée, le mari qui revient de la chasse; il se joint à la scène, en étendant ses bras, se renversant le corps un peu en arrière et en riant. C'est un jeune et gros garçon, qui se porte bien, et au travers de la satisfaction duquel on discerne la vanité d'avoir produit toute cette jolie marmaille. A côlé du père, son cliien ; derrière lui, tout à fait à l'extrémité delà toile, à gauche, un panier à sécher du linge; puis, sur le pas de la porte, un bout de servante qui s'en va.
Cela est excellent, et pour le talent et pour les mœurs. Cela ■prêche la population, et peint très pathétiquement le bonheur et le prix inestimables de la paix domestique.
{Salon de 1765.)
Vous savez, mon ami, qu'on a relégué dans la classe des peintres de genre les artistes qui s'en tiennent à l'imitation delà nature subalterne et aux scènes champêtres, bourgeoises et domestiques, et qu'il n'y a que les peintres d histoire composant l'autre classe qui puissent prétendre aux places de professeur et autres fonctions honorifiques de l'Académie.
Cet artiste, qui ne manque pas d'amour-propre et en qui il
est très bien fondé, s'était proposé de faire un tableau historique et d'acquérir le droit à tous les honneurs de son corps. Il avait choisi pour sujet :
SEPTIMB SÉVÈRK REPROCHE A SON FILS CARACALLA d' AVOIR ATTI.NTÉ A SA VIE DANS LES DÉFILÉS o'ÉCOSSE.
Son moment est celui où Septime, ayant fait appeler son fils, lui dit : Si tu désires ma mort, ordonne à Pai>imen de me la donner. Nous avons vu, mon ami, dans son atelier, ce sujet ébauché, el vous conviendrez que cette ébauche promeltaitun beau tableau. Quoiqu'il ail changé de toile, sa composition est restée la même. La scène se passe le matin ; Septime s'est relevé sur son lit, il est sur son séant, à moitié nu ; il parle à Caracalla. Sa main gauche est d'un homme qui ordonne; sa droite, dirigée vers un glaive posé sur une table de nuit, à côté du lit, explique le sens du discours. Papinien et un sénateur sont au chevet du lit, derrière l'empereur. Caracalla est au pied. Ces trois figures sont debout. Caracalla a le caractère d'un méchantplus honteux que contrit; Septime parle avec force et gravité; Papinien a l'air profondément affligé; le sénateur paraît étonné.
Le jour vint où ce tableau, achevé avec le plus grand soin, prôné par l'artiste môme comme un morceau à lutter contre ce quo le Poussin avait fait de mieux, vu par le directeur et quelques commissaires, fut présenté à l'Académie. Vous vous douiez bien qu'il ne fut pas examiné avec les yeux de la bienveillance; Greuze avait montré depuis si longtemps un mépris si franc et si net pour ses confrères et leurs ouvrages!
Voici comment la chose se passe dans ces circonstances. L'Académie s'assemble; le tableau est exposé sur un chevalet au milieu de la salle : les académiciens l'examinent; cependant l'agréé, seul, dans une autre pièce, se promène ou reste assis, en attendant son jugement : Greuze, ou je me trompe fort, n'était pas fort inquiet de son arrêt.
Au bout d'une heure les deux battants s'ouvrirent, Greuze
entra; le directeur lui dit : a Monsieur, l'Académie vous reçoit; approchez, et prêtez serment. » Greuze, enchanté, satisfait à toutes les cérémonies de la réception. Lorsqu'elle est finie, le directeur lui dit : «Monsieur, l'Académie vous a reçu, mais c'est comme peintre de genre; elle a eu égard à vos anciennes productions, qui sont excellentes, et elle a fermé les yeux sur celle-ci, qui n'est digne ni d'elle ni de vous. »
Dans cet instant, Greuze, déchu de son espérance, perdit la tête, s'amusa comme un enfant à soutenir l'excellence de son tableau, et l'on vit le moment où La Grenée tirait son crayon de sa poclie, afin de lui marquer sur sa toile môme les incorrections de ses figures.
Qu'aurait fait un autre? me direz-vous. Un autre, moi par exemple, aurait tiré son couteau de sa poche et aurait mis le tableau en pièces"; ensuite il aurait passé la bordureautour de son cou, et, l'emportant avec lui, il aurait dit à l'Académie qu'il ne voulait être ni peintre de genre, ni peintre dhistoire; il serait rentré chez lui pour y encadrer les têtes merveilleuses de Papinien et du sénateur, qu'il aurait épargnées au milieu de la destruction du reste, et aurait laissé l'Académie confondue et déshonorée. Oui, mon ami, déshonorée : car le tableau de Greuze, avant que d'être présenté, passait pour un chef-d'œuvre, et les débris qu'il en aurait conservés auraient perpétué ce préjugé à jamais; ces débris superbes auraient fait présumer la beauté du reste, et le premier amateur les aurait acquis au poids de l'or.
Greuze, uu contraire, demeura convaincu du mérite de son ouvrage et de l'injustice de l'Académie, s'en revint chez lui essuyer les reproches emportés de la femme la plus violente, laissa exposer son tableau au Salon, et donna le tenips à ses défenseurs de revenir de leur erreur, et de reconnaître qu'il avait maladroitement offert à ses confrères irrités l'occasion la plus éclatante de lui rembourser en un instant, et sans blesser les lois de l'équité, tout le mépris qu'il leur avait
marqué. .
Wo\\h le précis de l'aventure de Greuze, qui a fait ici beaucoup de bruit. Si vous ne voulez pas vous en tenir à ce que
je vous dirai de son tableau dans ma prochaine lettre, vouS' pourrez l'aller voir dans les salles de l'Académie, d'où ses rivaux Irioinphants ne le laisseraient pas sortir pour tout l'or du monde.
A la place de Greuze, je voudrais avoir ma revanche.
Je n'aime plus Greuze; malgré cela, j'ai été vraiment lâché de la scène mortifiante qu'il a essnyée; et je me disposais à l'aller consoler, lorsque j'en fus empôchc par un soupçon qui me déplut en lui.
Je devais dîner aujourd'hui avec vous, et vous remettre cette lettre ; j'ai été retenu par ma femme, qui croit que ma présence soulage sa fille de son indisposition qui dure Bonjour.
Je vous ai promis, mon ami, de vous parler du morceau de' réception de Greuze, et de vous en parler sans partialité ; je vais vous tenir parole.
Il faut que vous sachiez d'abord que les tableaux de cet artiste faisant dans le monde et au Salon la sensation la plus forte, l'Académie souffrit avec peine qu'un homme aussi justement admiré n'eîit que le titre d'agréé. Elle désira qu'il fût incessamment décoré de celui d'académicien; ce désir et la lettre que le secrétaire de l'Académie, Cochin, fut chargé de lui écrire en conséquence sont un bel éloge de Greuze. J'ai vu la lettre, qui est un modèle d'honnêteté et d'estime; j'ai vu la réponse de Greuze qui est un modèle de vanité et d'impertinence; il fallait appuyer cela d'un chef-d'œuvre, et c'est ce que Greuze n'a pas fait.
Le Septime Sévère est ignoble de caractère ; il a la peau noire et basanée d'un forçat; son action est équivoque. Il est mal dessiné. Il a le poignet cassé. La distance du cou au sternum est démesurée. On ne saitoii va ni à quoi appartient le genou delà cuisse droite, qui fait. relever la couverture.
Le Caracalla est plus ignoble encore que son i)ère ; c'est un vil et bas coquin; l'artiste n'a pas eu l'art d'allier la méchanceté avec la noblesse. C'est d'ailleurs une figure de bois, sans mouvement et sans souplesse; c'est V Antinous affublé
d'un hahit romain ; j'en suis aussi sûr que si l'arliste m'en avait fait la confidence.
Mais, me direz-vous, si le Caracalla est fait d'après VAnlinoùs, ce doit ^tre une belle figure? Réponse. Faites dessiner l'Antinom par H^phaël, et vous aurez un chef-d'œuvre; faites calquer VAntini'fis au voile par un ignorant, et vous aurez un des'in froid et misérable. — .Mais Greuze n'est pas un ignorani ! — Le plus habile homme du monde est un ignorant, lors(]u'il lente une chose qu'il n'a jamais faite. Greuze est sorti de son genre : imitateur scrupuleux de la nature, il n'a pas su s'élever à la sorte d'exagération qu'exige la peinture historique. Son Caracalla irait à merveille dans une scène champêtre et domestique; ce serait, dans un besoin, le mauvais frère de ce grand garçon qui écoute debout ce vieillard qui fait la leciure a ses enfants.
Concluez de ce qui précède que celui qui n'a vu les belles statues antiques que d'après des plâtres, quelque parfaits qu'ils fussent, ne les a pas vues.
La tête du Papinien est très belle ; mais elle n'est pas du reste du corps. Cette tète est faite pour être grande et le corps pour rester petit. Il en est de cette tête au corps comme d'un Teniers à un Wouwermans. Prenez le pluspetil Teniers, portez-le chez un peintre de copie, et demandez-lui de vous en faire une grande composition de six pieds de large sur cinq pieds de haut, l'artiste divisera sa grande toile par petits carrés; chacun de ces petits carrés contiendra une partie proportionnée du petit tableau; et si votre copiste a quelque talent, soyez sûr d'avoir une bonne chose. Ne lui demandez pas la même opération sur Wouwermans; le Wouwermans est fait pour être copié de la grandeur précise de l'original. Achetez donc un Wouwermans comme on achète un diamant précieux, mais aclietez un Teniers comme un connaisseur en peinture.
La lêie du sénateur, placée sur le fond, est peut-être encore plus belle que celle de Papinien.
Le lin^e et les couvertures du lit de l'empereur sont du plus mauvais goût de couleur et de plis.
Mais ce n'est pas là le pis; c'est qu'il n'y a dans le tout aucun principe de l'art. Le fond du tableau touche au rideau du lit de Sévère, le rideau touche aux figures : tout cela n'a nulle profondeur, nulle magie. Il semble que l'artiste ait été privé, comme par un sortilège, de la partie du talent qu'on ne saurait perdre; Chardin m'a dit vingt fois que c'était pour lui un phénomène inexplicable. Point de couleur, nulles vérités do détail, rien de fait; tableau d'élève, trop bien pour laisser l'espoir de mieux. Nulle harmonie; tout est terne, dur et cru. Prenez celte critique, portez-la devant le tableau, et vous trouverez peut-être qu'on y peut ajouter, mais qu'on n'en peut rien rabattre.
Je suis obligé en conscience de rétracter une bonne partie dii bien que je vous ai dit autrefois de la Jeune fille qui envoie un baiser par la fenêtre, et qui brise des fleurs sans s'en apercevoir. C'est une figure maniérée; c'est une ombre légère, mince comme une feuille de papier et soufflée sur une toile.
La tête de la Jeune fille qui fait la prière au pied de V autel de l'Amour est charmante ; mais cette tête est d'un âge, et le reste de la figure est d'un autre. L'épaule est trop petite. La jambe droite est de mauvaise forme. Le pied est trop gros. La figure est mal drapée. Le paysage est lourd et fatigué. Les accessoires sont négligés. Les pigeons apportés en offrande sont si lisses, qu'on ne sait s'ils ont de la plume. La petite statue de l'Amour est bien modelée et de bonne couleur ; mais, dans la crainte de la maniérer, on en a fait un petit Savoyard bien laid, un petit magot. Greuze connaît le beau idéal dans son style; mais il ne le connaît pas dans celui-ci.
Si les mains de la jeune fille avaient été mieux coloriées, elles se détacheraient davantage de dessus sa gorge. Si le paysage avait été moins fort, les figures paraîtraient moins mesquines; ces énormes troncs d'arbres auxquels on les rapporte les écrasent. Au reste, pour ces figures-ci, elles sont peintes, et l'on n'en peut pas dire comme de la Jeune fille au
baiser jeté, que ce n'est qu'une vapeur. On vous dira de celleci qu'elle a de Texpression, de la volupté, de la lascivelé mônip si l'on veut; mais n'en faites nulle comparaison avec celle qui fait sa prière à l'Amour. J'aurais pu vous ajouter de la première que les teintes de sa gorge sont grises, môme sales; qu'on ne sait si cette gorge est éclairée ou si elle ne l'est point; que sa draperie est un amas de petits plis. Je m'appesantis plus volontiers sur l'éloge que sur la ciitique, comme vous allez voir.
I,A PETITE FII-LE EN CAMISOLE, QUI TIENT EMRE SES GENOUX DN CHIEN NOIR AVEC LEQUEL ELLE JOUK.
Est sans contredit le morceau le plus parfait qu'il y eût au Salon ; depuis le rétablissement de la peinture, on n'a rien fait de mieux que la tête et le genou de cette enfant; ce sont les artistes mêmes qui le disent; c'est le chef-d'œuvre de Greuze. La tête est pleine de vie; c'est de la peau; c'est delà chair; c'est du sang sous cette peau; ce sont les demi-teintes les plus fines, les transparents les plus vrais. Ces yeux-là voient; on y remarque le gras et l'humide propres à cet organe; c'est dans les angles l'ombre ou l'éclat d'après nature. Et ce chien noir, il est tout aussi beau quelenfant; il est vivant; il a les yeux éraillés delà vieillesse; c'est le luisant vrai du poil de ces animaux; la camisole est médiocrement imitée. Le hout de chemise qui est sur le bras est un morceau de pierre sillonné; je vous en ai dit la raison d'après La Tour. La tête tournerait encore davantage, si les bords du béguin étaient plus éclairés, ou si les teintes en étaient plus rompues sur le fond. Mais je me reprocherais de m être tû sur les mains de cette enfant : ce sont Iden les deux plus jolies menott&s qu'il soit possible de faire.
Que vous dirais-je de votre portrait de cet aimable Prince héréditaire de Saœe-Gotha, de celui du peintre Jeaiirat et d'un autre encore? Qu'ils sont beaux, mais d'un faire un peu mat.
Et des dessins? que c'est là vraiment que Greuze s'est montré un homme de génie! Celui surtout de la Mort d'un ■père de famille regretté de ses enfants est beau de composition, d'expression et d'effet : quand on entend un peu l'art, on le voit peint. Mais qu'on m'en ôte ce chandelier d'église et ce bénitier avec le buis qui sert de goupillon : ces accessoires sont faux ; cet homme n'est pas mort, et le prêtre ne s'en est pas encore emparé.
Que vous dirais-je enfin de ses Trois têtes d'enfants? qu'il y en a deux d'une beauté exquise, et que la troisième est un pastiche de Rubens dont il fallait faire présent à un ami, et qu'il ne fallait pas montrer au public.
Sans ce Septime Sévère, Greuze aurait eu lieu d'être satisfait cette année ; mais ce maudit Septime a tout gâté.
Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce.
Là Foktjlirb, Fables, liT. IV, fab. t.
{Salon de 1769.)
JULIART.
TROIS PAYSAGES, SODS CN MÊME NOMÉRO.
Monsieur Juliart, vous croyez donc que pour être un paysagiste il ne s'agit que de jeter çà et là des arbres, faire une terrasse, élever une montagne, assembler des eaux, en interrompre le cours par quelques pierres brutes, étendre une campagne le plus que vous pourrez, l'éclairer de la lumière du soleil et de la lune, dessiner un pâtre, et autour de ce pâtre quelques animaux? et vous ne soDgez pas que ces arbres doivent être touchés fortement; qu'il y a une certaine poésie à les imaginer, selon la nature du sujet, sveltes et élégants, ou brisés, rompus, gercés, caducs, hideux; qu'ici, pressés et touffus, il faut que la masse en soit grande
et belle; que là, rares et séparés, il faut que l'air et la lumière circulent entre leurs branches et leurs troncs; que cette terrasse veut être chaudement peinte; que ces eaux, imitant la limpidité des eaux naturelles, doivent me montrer, comme dans une glace, l'image affaiblie de la scène environnante ; que la lumière doit trembler à leur surface ; qu'elles doivent écumer et blanchir à la rencontre des obstacles ; qu'il faut savoir rendre celte écume; donner aux montagnes un aspect imposant; les entr'ouvrir, en suspendre la cime ruineuse au-dessus de ma tête, y creuser des cavernes; les dépouiller dans cet endroit; dans cet autre les revêtir de mousse, hérisser leur sommet d'arbusles, y pratiquer des inégalités poétiques; me rappeler, par elles, les ravages du temps, l'instabilité des choses, et la vétusté du monde; que l'effet de vos lumières doit être piquant; que les campagnes non bornées doivent, en se dégradant, s'étendre jusqu'où l'horizon confine avec le ciel, et l'horizon s'enfoncer à une distance infinie; que les campagnes bornées ont aussi leur magie; que les ruines doivent être solennelles; les fabriques déceler une imagination pittoresque et féconde; les figures intéresser; les animaux être vrais; et que cliacune de ces choses n'est rien, si l'ensemble n'est enchanteur; si, composé de plusieurs sites épars et charmants dans la nature, il ne m'offre une vue romanesque, telle qu'il y en a peut-ôlre une possible sur la terre? Vous ne savez pas qu'un paysage est plat ou sublime ; qu'un paysage, où l'intelligence de la lumière n'est pas supérieure, est un très mauvais tableau ; qu'un paysage faible de couleur, et par conséquent sans effet, est un très mauvais tableau; qu'un paysage qui ne dit rien à mon âme, qui n'est pas, dans les détails, de la plus grande force, d'une vérité surprenante, est un très mauvais tableau; qu'un paysage où les animaux et les autres figures soat mal traités, est un très mauvais tableau, si le reste, poussé au plus haut degré de perfection, ne rachète ces défauts; qu'il faut y avoir égard, pour la lumière, la couleur, les objets, les ciels, au moment du jour, au temps de la saison; qu'il faut s'entendre à peindre des ciels, à charger ces ciels
de nuages tantôt épais, tantôt légers; à couvrir l'atmosphère de brouillards ; à y perdre des objets ; à teindre sa mnsse de la lumière du soleil; à rendre tous les incidents de la nature, toutes les scènes champêtres; à susciter un orage; à inonder une campagne, à déraciner les arbres, à montrer la chaumière, le troupeau, le berger entraînés par les eaux; à imaginer les scènes de commisération analogues à ce ravage; à montrer les pertes, les périls, les secours sous des formes intéressantes et pathétiques? Voyez comme le Poussin est sublime et touchant, lorsqu'à côté d'une scène champêtre, riante, il attache mes yeux sur un tombeau, où je lis : Et in Arcadia ego! Voyez comme il est terrible, lorsqu'il me montre dans une autre une femme enveloppée d'un serpent qui l'entraîne au fond des eaux I Si je vous demandais une aurore, comment vous y prendriez-vous? Moi, monsieur Juliart, dont ce n'est pas le métier, je montrerais sur une colline les portes de Thèbes; on verrait au devant de ces portes la statue de Memnon ; autour de celte statue, des personnes de tout étal, attirées par la curiosité d'entendre la statue résonner aux premiers rayons du soleil. Des philosophes assis traceraient sur le sable des figures astronomiques; des femmes, des enfants, seraient étendus et endormis, d'autres auraient les yeux attachés sur le lieu du lever du soleil; on en verrait, dans le lointain, qui hâteraient leur marche, de crainte d'arriver trop lard. Voilà comment on caractérise historiquement un moment du jour. Si vous aimez mieux des incidents plus simples, plus communs et moins grands, envoyez le bûcheron à la forêt; embusquez le chasseur; ramenez les animaux sauvages des campagnes vers leurs demeures; arrêtez-les à l'entrée de la forêt; qu'ils retournent la tête vers les champs, dont l'approche du jour les chasse à regret; conduisez à la ville le paysan avec son cheval chargé de denrées; faites tomber l'animal surchargé; occupez autour le paysan et sa femme à le relever. Animez votre scène comme il vous plaira. Je ne vous ai rien dit ni des fruits, ni des fleurs, ni des travaux rustiques. Je n'aurais point fini. A présent, monsieur JuHart, dites-moi si vous êtes
un paysagiste. Un tableau que je décris n'est pas toujours un bon tableau. Celui que je ne décris pas en est à coup sûr un mauvais; pas un mot ici de ceux de M. Juliart... Mais, me dirait-il. est-ce que celui où j'ai mis sur le 'levant une Fuite en Éçjypte vous déplaît?... Moins que les aulres. Votre Vierge est assez belle de draperie et de caractère ; mais elle est raide ; et si je connaissais mieux les anciens peintres, je vous dirais à qui vous l'avez prise. Votre saint Joseph est commun; et, de plus, long, long. Votre enfant Ji-sus a le ventre tendu comme un ballon; il est attaqué de la maladie que nos paysans appellent le carreau. {Salon de 1767.)
LA GRENÉE.
lE CLERGÉ, OU LA RELIGION QUI CONVERSE AVEC LA VÉRITÉ.
Ces deux figures rappellent la scène de Paiiurge et de l'Anglais qui arguaient par signes en Sorbonne.
A droite, une petite Religionnette de treize à quatorze ans, accroupie à terre, voilée, le bras gauche posé sur un livre ouvert et plus grand qu'elle; l'autre bras pendant, et la main sur le genou; l'index de celte main, je crois, dirigé vers le livre. Devant elle une Vérité, son aînée de quelques années, tonte nue, sèche, blafarde; le corps hommasse, le bras et l'index de la main droite dirigés vers le ciel ; et ce bras dont le raccourci n'est pas assez senti, de trois ou quatre ans plus jeune que le reste de la figure; derrière cette Vérité, un petit Génie renversé sur un nuage. Eh bien, mon ami, y avez-vous jamais rien compris? Çà, mettez votre esprit à la torture, et dites-nioi le sens qu'il y a là dedans. Je gage que La Grenée n'en sait pas là dessus plus que nous. Et puis, qui s'est jamais avisé de montrer la Religion, la Vérité, la Justice, les êtres les plus vénérables, les êtres du monde les plus
anciens, sous des symboles aussi puérils? De bonne foi, sont-ce. là leur caractère, leur expression? Monsieur La Grenée, si un élève de l'école de Raphaël ou des Carrache en avail fait autant, n'en aurait-il pas eu les oreilles tirées d'un demi-pied ; et le maître ne lui aurait-il pas dit : « Petit bélître, à qui donneras-tu donc de la grandeur, de la solennité, de la majesté, si tu n'en donnes pas à la Religion, à la Justice, à la Vérité? » Mais, me répond l'artiste, vous ne savez donc pas que ces vertus sont des dessus de porte pour un receveur général des finances ? Je iiausse les épaules, et je me tais, après avoir dit à M. de La Grenée un petit mot sur le genre allégorique.
Une bonne fois pour toutes, sachez, Monsieur de La Grenée', qu'en général le symbole est froid, et qu'on ne peut lui ôter ce froid insipide, mortel, que par la simplicité, la force, la sublimité de l'idée.
Sachez qu'en général le symbole est obscur, et qu'il n'y a sorte de précaution qu'il ne faille prendre pour être clair.
Voulez-vous quelques exemples du genre allégorique, qui soient ingénieux et piquants? je les prendrai dans le style satirique et plaisant, parce que je m'ennuie d'être triste.
Imaginez un enfant qui vient de souffler une grosse bulle. La bulle vole; l'enfant qui l'a soufflée tremble, baisse la tête; il craint que la bulle ne l'écrase en tombant sur lui. Cela parle, cela s'entend : c'est l'emblème du superstitieux.
Imaginez un autre enfant qui s'enfuit devant un essaim d'abeilles dont il a frappé la ruche du pied, et qui le poursuivent. Cela parle, et cela s'entend : c'est l'emblème du méchant.
Imaginez un atelier de sculpteur en bois; il a le ciseau à la main, il est devant son établi, il a ébauché un ibis dont on commence à discerner le bec et les pattes. Sa femme est prosternée devant l'oiseau informe, et contraint son enfant à fléchir le genou comme elle. Cela parle encore, et cela s'entend sans dire le mot.
1. H a (iit « La Grenée » en parlant de lui ; il dit « Monsieur de La Grenéa ou La Grenée, quand il l'apostrophe.
Imaginez un aigle qui cherche à s'élever dans les airs, et qui est arrêté dans son essor par un soliveau; ou, si vous l'aimez mieux, imnginez dans un pays où il y aurait une loi absurde qui défendrait d'écrire sur la finance, au bout d'un pont, un charlatan ayant derrière lui, au b;iut d'une perche, une pancarte où on lirait : De par le roi et il. le contrôleur général, et devant lui une petite table avec des gobelets entre deux flambeaux. Tandis qu'un grand nombre de spectateurs s'amusent à lui voir faire ses tours, il soulfle les bougies; et au même instant tous les spectateurs meilent leurs mains sur leurs poches.
Monsieur de La Grenée, sachez qu'une allégorie commune, quoique neuve, est mauvaise; et qu'une allégorie sublime n'est bonne qu'une fois. C'est un bon mot usé, dès qu'il est redit.
LE TIERS ÉTAT, OD L'aGRICULTURE ET LE COMMERCE QUI AMÈNENT
l'abondance.
Au centre, sur le fond, Mercure, le bras gauche jeté sur les épaules de l'Abondance, l'autre bras tourné vers la môme figure, dans la position et l'action d'un protecteur qui la présente à l'Agriculture. Mercure tient son caducée de la main gauche; il a aux deux côtés de sa tête deux ailes déployées, d'assez mauvais goût. L'Abondance, sa corne sous son bras gauche, s'avance vers l'Agriculture. Il tombe de cette corne tous les signes de la richesse. A gauche du tableau, l'Agriculture, la tête couronnée d'épis, offre ses bras ouverts à Mercure et à sa compagne. Derrière l'Agriculture, c'est un enfant vu par le dos, et chargé d'une gerbe qu'il emporte. Traduisons cette composition. Voilà le Commerce qui présente l'Abondance à l'Agriculture. Quel galimatias! Ce môme galimatias pourrait tout aussi bien être rendu par l'Abondance qui présenterait le Commerce à l'Agriculture, ou par l'Agriculture qui présenterait le Commerce à l'Abondance ; en un mot, en autant de façons qu'il y a de manières de
SALONS. m
combiner trois figures. Quelle pauvreté! quelle misère l Attendez-vous, mon ami, à la répétition fréquente de cette exclamation. Du reste, tableau peint à merveille, l'Agriculture est une figure charmante, mais tout à fait charmante, et par la grâce de son contour, et par l'effet de la demi-teinte. Tout le monde accourt : on admire ; mais personne ne se demande qu'est-ce que cela signifie. Ces quatre morceaux sont d'un pinceau moelleux. Celui de la Religion et de la Vérité est seulement, je ne puis pas dire sale, mais bien un peu gris.
RETOUR d'dLTSSE KT DE TÉLÉUAQDE AUPRÈS DE PÉNÉLOPE.
Si j'entreprends jamais le traité de l'art de ramper en peinture, le bel exemple d'insipidité et de contresens!
A droite sur le fond, porté sur des nuées et renversé en arrière, un bout de Mercure. Ulysse tout nu. sur le devant, se présentant à Pénélope, assise au-dessus d'une estrade à laquelle on monte par quelques degrés; il tend la main à Pénélope, et il reçoit la sienne. Sur le fond, Télémaque à deux genoux devant sa mère.
De cet Ulysse si fin, si rusé, d'un caractère si connu, et dans un instant dont l'expression est si déterminée, savezvous ce qu'il en a fait? un rustre ignoble, sot et niais. Mettezlui une coquille k la main, et jetez-lui une peau de mouton sur les épaules; et vous aurez un saint Jean prêt à baptiser le Christ. Et pourquoi ce personnage est-il nu? Je ne sais ce que Pénélope lui tracasse dans la main.
Ce Téléniaque n'a pas quatre ans de moins que sa mère; et puis il est froid, plat, sans caractère, sans expression, sans grâce, sans noblesse, sans aucun mouvement; et cela, c'est un fils qui revoit sa mère! c'est un enfant de bois; il ignore le sentiment de la nature; il n'a ni âme ni entrailles.
Pénélope, vue de profil, regarde au loin et montre du doigt quelque chose; elle ne voit ni son fils ni son époux; et voilà ce qu'on appelle l'entrevue de trois personnes liées par les
m DIDEROT.
rapports les plus doux, les plus violents, les plus sacrés de la vie. C'est là un père! c'est là un flls! c'est là une mère! un fils qui a couru les plus grands périls pour retrouver son père! un père qui, après avoir exposé cent fois sa vie pendant la durée d'une guerre longue et cruelle, a été poursuivi sur les mers et sur les terres pur la colère des dieux qui s'olaient plu à mettre sa constance à toutes les épreuves possibles! une mère, une épouse qui croyait avoir perdu son fils et son époux, et qui avait souffert pendant son absence toutes les insolences d'une multitude de princes voisins! Est-ce que celle femme ne devait pas se trouver mal entre les bras de son fils et de son époux? Est-ce que cet époux la soutenant ne devait pas me montrer la tendresse, l'intérêt, la joie dans toute leur énergie? Est-ce que cet enfant ne devait pas tenir une des mains de sa mère, la dévorer et l'arroser de larmes? Ce tableau, mon ami, est le sceau de la bêtise de La Grenée, sceau que rien ne rompra jamais. Trompé par le charme de son pinceau, et par son succès dans des petits sujets tranquilles, où l'imagination est secourue par cent modèles supérieurs, j'avais dit de lui : Magnx spes altéra Romœ. Je me rétracte. Que les artistes se prosternent tant qu'ils voudront devant son chevalet; pour nous, qui exigeons qu'une scène aussi intéressante s'adresse à notre cœur, qu'elle nous émeuve, qu'elle fasse couler nos larmes, nous cracherons sur la toile. — Quoi! sur cette Pénélope? sur celte figure la plus belle, peut-être, qu'il y ait au Salon? Vojez donc ce beau caractère de tête, de noblesse, cette belle draperie, ces beaux plis, voyez donc... — Je vois qu'en effaçant ces deux plates figures qui sont à côté d'elle, l'asseyant sur un trépied, j'aurai d'expression, d'attitude, d'action, d'ajustement, une sublime pylhonisse. Je vois qu'en laissant à côté d'elle ces deux figures, mais leur donnant l'attention et le caractère qui conviennent au moment, vous en ferez une sibylle qu'ils auront interrogée, et qui leur montre du doigt dans le lointain les bonnes ou mauvaises aventures qui les attendent. J'aimerais encore mieux ce sujet travesti en ridicule, à la manière flamande : Ulysse, vieux bonhomme, de retour de
la campagne, en chapeau pointu sur la tôle, l'épée pendue à sa boutonnière, l'escopette accrochée sur l'épaule; Télémaque avec le tablier de garçon brasseur, et Pénélope dans une taverne à bière, que cette froide, impertinente et absurde dignité.
Pourriez-vous me dire pourquoi, quand on a vu une fois les tableaux de La Grenée, on ne désire plus de les revoir? Quand vous aurez répondu à cette question, vous trouverez qu'avec quelque sévérité que Naigeon et moi l'ayons traité, nous avons été justes.
Mais quoi ! me direz-vous, dans ce grand nombre de tableaux peints par La Grenée il n'y en a pas un beau? Non, mon ami; ils sont tous agréables pour moi; mais ils ne sont pas beaux. Il n'y en a pas un où il n'y ait des choses de métier supérieurement faites; pas un que je ne voulusse avoir; mais s'il i allait ou les avoir tous ou n'en avoir aucun, j'aimerais mieux n'en avoir aucun. Jugerons-nous de l'art comme d'un métier, comme d'un talent purement mécanique? L'appellerons-nous la routine de bien faire des pieds et des mains, une bouche, un nez, un visage, une figure entière, môme de faire sortir cette figure de la toile? Prendrons-nous les connaissances préliminaires de l'imitation de nature, pour la véritable imitation de nature? ou rapporterons-nous les productions du peintre à leur vrai but, à leur vraie raison? Y a-t-il pour les peintres une indulgence qui n'est ni pour les poètes ni pour les musiciens? En un mot, la peinture est-elle l'art de parler aux yeux seulement? ou celui de s'adresser au cœur et à l'esprit, de charmer l'un, d'émouvoir l'autre par l'entremise des yeux? 0 mon ami ! la plaie chose que des vers bien faits! la plate chose que de la musique bien faite! la plate chose qu'un morceau de peinture bien fait, bien peint! Concluez... concluez que La Grenée n'est pas le peintre, mais bien maître La Grenée.
{Salon de 1767J
LÉPICIÉ.