LA DESCENTE DE GDILLAUME LE CONQUÉRANT EN ANGLETERRE
Un général ne pouvait guère faire mieux entendre à ses soldats qu'il fallait vaincre ou mourir, qu'en brûlant les vaisseaux qui les avaient apportés. C'est ce que fit Guillaume. Le beau trait pour l'historien! le beau modèle pour le conquérant! le beau sujet pour le peintre ! pourvu que ce peintre ne soit pas Lôpicié ! Quel instant croyez-vous que celui-ci ait choisi? Celui, n'est-ce pas, où la flamme consume les vaisseaux, et où le général annonce à son armée l'alternative terrible ? Vous croyez qu'on voit sur la toile les vaisseaux en flammes ; Guillaume sur son cheval parlant à ses troupes; et sur celte mul'itude innombrable de visages, toute la variété des impressions, de l'inquiétude, de la surprise, de l'admira tion, de la terreur, de l'abattement, de la confiance et de la joie? Votre tête se remplit de groupes; vous y cherchez l'action véritable de Guillaume, les caractères de ses principaux officiers, le silence ou le murmure, le repos ou le naouvement de son armée. Tranquillisez-vous, et ne vous donnez pas une peine dont l'artiste s'est dispensé ! Quand on a du génie, il n'y a point d'instants ingrats. Le génie féconde tout. Lépicié s'est fié au sien, comme vous verrez par l'instant qu'il a choisi.
On voit dans son tableau, du côté de la mer et des vaisseaux, une faible lueur, avec de la fumée, qui indique que l'incendie est tombé; quelques soldats oisifs et muets, sans mouvement, sans passion, sans caractère; puis, tout seul, un gros homme court, les bras étendus, criant à tue-tête, et à qui j'ai demandé cent fois à qui il en voubiit. sans avoir pu le savoir. Ensuite Guillaume, au centre de son armée, sur
SALONS. Ho
son cheval, s'avançant de la droite à la gauche, comme dans son pays, et dans une occasion commune ; son cheval est de biais et on le voit par la croupe et lui presque par le dos avec la tête tournée du côté du spectateur . il est précédé d'infanterie et de cavalerie en mMche, du même côté, et Tues par le dos. Ainsi toute l'armée s'avance vers le fond du tableau de droite à gauche; du reste ni bruit, ni tumulte, ni enthousiasme militaire, ni clairons, ni trompettes. Cela est mille fois plus froid et plus maussade que le passage d'un régiment sous les murs d'une ville de province, en allant à sa garnison. Trois objets seuls se font remarquer: cette grosse, courte et lourde figure pédestre, placée seule entre Guillaume et les vaisseaux brûlés, les bras étendus, et criant sans qu'on l'entende; Guillaume sur son cheval, l'homme et le cheval aussi pesants et aussi monstrueux, aussi faux et aussi tristes, moins nobles et moins signifiants que votre Louis XIV de la place Vendôme; et puis le dos énorme d'un cavalier, et la croupe plus énorme encore de son cheval.
Mais, mon ami, voulez-vous un tableau? Laissez ces figures à peu près comme elles sont distribuées, et faites faire volte-face. Enflammez les vaisseaux ; faites parler Guillaume ; et montrez-moi sur les visages les passions, avec leur expression accrue par la lueur rougeâtre de la flamme des vaisseaux ; que l'incendie vous serve encore à produire quelque étonnant effet de lumière. La disposition des figures s'y prête, même sans la changer. Mais voyez, mon ami, le prestige de l'étendue et de la masse. Cette composition frappe, appelle d'abord, mais n'arrête pas. Si j'avais la tête de Le Sueur, de Rubens, du Carrache ou de tel autre, je vous dirais comment on aurait pu tirer parti de l'instant que l'artiste a préféré; mais à défaut de l'une de ces têtes-là, je n'en sais rien. Je conçois seulement qu'il faut remplacer l'intérêt du moment qu'on néglige, par je ne sais quoi de sublime qui s'accorde très bien avec la tranquillité apparente ou réelle du moment suivant qu'on ose choisir et qui est infiniment au-dessus du mouvement. Témoin ce Diluge universel du Poussin, dont l'effet est terrible, et où il n'y a cependant que trois ou quatre
figures. Mais qui est-ce qui trouve de ces choses-là? et quand l'artiste les a trouvées, qui est-ce qui les sent? Au théâtre ce n'est pas dans les scènes violentes, où la multitude s'extasie, que le grand acteur me montre son talent. Rien n'est si facile que de se livrer à la fureur, aux injures, à l'emportement. C'est :
Prends un siège, Cinna...
r.oRNBiLLB, Cinna, acte V, scène i".
et non pas
Le flls tout dégouttant du meurtre de son père, Et, sa tète à la main, demandHnt son salaire...
Corneille, Cinna, acte I, scène m.
qu'il est difficile de bien dire. L'auteur qui fait ici le rôle de l'instant dans la peinture, est pour la moitié de l'effet dans la déclamation. C'est lorsque la passion retenue, couverte, dissimulée, bouillonne secrètement au fond du cœur, comme le feu dans la chaudière souterraine des volcans ; c'est dans le moment qui précède l'explosion; c'est quelquefois dans le moment qui la suit que je vois ce qu'un homme sait faire ; et ce qui me rendrait un peu vain, ce serait de valoir quelque chose quand les tableaux ne valent rien. C'est dans la scène tranquille que l'acteur me montre son intelligence, son jugement. C'est lorsque le peintre a laissé de côté tout l'avantage qu'il pouvait tirer d'un moment chaud, que j'attends de lui de grands caractères, du repos, du silence, et tout le merveilleux d'un idéal rare et d'un technique presque aussi rare. Vous trouverez cent peintres qui se tireront d'une bataille engagée; vous n'en trouverez pas un qui se tire d'une bataille perdue ou gagnée. Rien ne remplace, dans le tableau de Lépicié, l'intérêt qu'il a négligé. Il n'y a ni harmonie ni noblesse. 11 est sec, dur et cru. {Salon de 1765.)