SAINT CRÉPIN ET SAINT CRÉPINIEN
Mon ami, un petit conte. Vous connaissez le marquis de
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Chimène, celui à qui votre bon ami le comte Thyard disait à propos d'un coup de pied que le marquis avait reçu de son cheval: « Que ne le lui rendais-tu?» Kh bien! ce marquis de Chimène, qui fait des tragédies comme M. Lépicié des tableaux, lisait un jour à l'abbé de Voisenon une tragédie sienne, farcie des plus beaux vers de Corneille, de Racine, de Voltaire, de Crébillon ; et l'abbé, à tout moment, ôtait son chapeau, et faisait une profonde révérence. « Et qui saluezvous donc là? » lui dit le marquis. « Mes amis que je vois passer, >> lui répondit l'abbé. Mon ami, tirez aussi votre chapeau ; faites aussi la révérence à saint Crépin et à saint Crépinien, et saluez Le Sueur.
Les deux jeunes saints sont élevés et debout sur une espèce d'estrade. A droite, au-dessous de l'estrade, des vieillards, des femmes, des enfants, une troupe de pauvres, les bras tendus vers eux et attendant la distribution. Sur l'estrade, derrière les saints, à gauche, deux assistants ou compagnons.
Le saint Crépin est beau de draperie, de position et de caractère; c'est la simplicité même et la commisération; mais il appartient à Le Sueur. Pour tous ces gueux, ils sont trop bien vêtus ; ils ont les couleurs et les chairs trop fraîches ; les enfants sont gras et potelés ; les femmes du plus bel embonpoint; les vieillards bien nourris et vigoureux; et, dans un État bien policé, ces fainéants ne seraient pas là; ils seraient renfermés. Carie Van Loo, dans ses esquisses pour la chapelle des Invalides, a mieux connu la limite de la poésie et de la vérité.
Je vous ai promis quelque part un mot sur le plagiat en peinture et je vais vous tenir parole. Rien, mon ami, n'est si commun, si difficile à reconnaître. Un artiste voit une figure; c'est une femme qui lui plaît de position ; en deux coups de crayon, voilà le sexe changé et la position prise. L'expression d'un enfant, on la transporte sur le visage d'un adulte; la joie, la frayeur d'un adulte, on la donne à un enfant. On a un portefeuille d'estampes; on détache ici un bout de site, là un autre bout; on dérobe à celui-ci sa chaumière, à celui-là sa
vache ou son mouton, à cet autre une montagne, et de toutes ces pièces rapportées, on se fait une grande fabrique générale, comme on dit que le maréchal de Belle-Isle s'était fait sa terre de Bissy. On a encore la ressource de jeter dans l'ombre ce qui était dans le clair, et réciproquement d'exposer à la lumière ce qui était dans l'ombre. Je veux qu'un peintre, qu'un poète en instruise, en inspire, en échauffe un autre; et cet emprunt de lumière et d'inspiration n'est point un plagiat. Sedaine entend dire à une femme décrépite qui se mourait dans son fauteuil, le visage tourné vers une fenêtre que le soleil éclairait : « Ah! mon fils, que cela est beau, le soleil! » il s'en souvient; et il fait dire à une jeune échappée du couvent, la première fois qu'elle voit les rues : « Ah! ma bonne, que c'est beau, les rues 1 » Voilà en petit comme il est permis d'imiter en grand. {Salon de 1765.)
LOUTHERBOURG.
Voici ce jeune artiste qui débute par se mettre, pour la beauté des sites et des scènes champêtres, pour la fraîcheur des montagnes, sur la ligne du vieux Berghem ; et qui ose lutter, pour la vigueur du pinceau, pour l'entente des lumières naturelles et artificielles et les autres qualités du peintre, avec le terrible Vernet.
Courage, jeune homme, tu as été plus loin qu'il ne l'est permis à ton âge. Tu ne dois pas connaître l'indigence, car tu fais vite, et tes compositions sont estimées. Tu as une compagne charmante, qui doit te fixer. .Ne quitte ton atelier que pour aller consulter la nature. Habile les champs avec elle. Va voir le soleil se lever et se coucher, le ciel se colorer de nuages. Promène-toi dans la prairie, autour des troupeaux. Vois les herbes brillantes des gouttes de la rosée. Vois les vapeurs se former sur le soir, s'étendre sur la plaine et te
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dérober peu à peu la cime des montagnes. Quitte ton lit de grand matin. Devance le retour du soleil. Vois son disque obscurci, les limites de son orbe effacées, et toute la ma&se de ses rayons perdue, dissipée, étouffée dans l'immense et profond brouillard qui n'en reçoit qu'une teinte faible et rougeàtre. Déjà le volume nébuleux commence à s'affaisser sous son propre poids, il se condense vers la terre; il l'humecte, il la trempe, et la glèbe amollie va s'attacher à tes pieds. Tourne tes regards vers le sommet des montagnes. Les voilà qui commencent à percer l'océan vaporeux. Précipite tes pas, grimpe vite sur quelque colline élevée ; et de là, contemple la surface de cet océan qui ondule mollement au dessus de la terre, et découvre, à mesure qu'il s'abaisse, le haut des clochers, la cime des arbres, les faîtes des maisons, les bourgs, les villages, les lorêts entières, toute la scène de la nature éclairée delà lumière de l'astre du jour. Cet astre commence à peine sa carrière. Le spectacle de la nature animée t'attend. Prends le pinceau que tu viens de tremper dans la lumière, dans les eaux, dans les nuages; les phénomènes divers dont ta tête est rem[)lie ne demandent qu'à s'en échapper et à s'attacher à la toile. Tandis que tu t'occupes, pendant les heures brûlantes du jour, à peindre la fraîcheur des heures du matin, le ciel te prépare de nouveaux phénomènes. La lumière s'affaiblit; les nuages s'émeuvent, se séparent, s'assemblent, et l'orage s'apprête. Va voir l'orage se former,^ éclater et finir; et que, dans deux ans d'ici, je retrouve au Salon les arbres qu'il aura brisés, les torrents qu'il aura grossis, tout le spectacle de son ravage; et que, mon ami et moi, l'un contre l'autre appuyés, les yeux attachés sur ton ouvrage, nous en soyons encore effrayés.
ONE MATINÉE APRÈS LA PLUIE. — UN COMMENCEMENT d'oRAGB AU SOLEIL CODCHANT.
Âu centre de la toile, un vieux château ; auprès du château^
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des bestiaux qui vont aux champs; derrière, un pâtre à cheval qui les conduit; à gauche, des roches et un chemin pratiqué entre ces roches. Comme ce chemin est éclairé! A droite, lointain avec un bout de paysage. Cela est beau ; belle lumière; l)el effet, mais efTet difficile à sentir, quand on n'a pas habile la campagne. Il faut y avoir vu, le matin, ce ciel nébuleux et grisâtre, cette tristesse de l'atmosphère, qui annonce encore du mauvais temps pour le reste de la journée. Il faut se rappeler cette espèce d'aspect blême et mélancolique que la pluie de la nuit a laissé sur les champs, et qui donne de l'humeur au voyageur, lorsque, au point du jour, il se lève et s'en va, en chemise et en bonnet de nuit, ouvrir le volet de la fenêtre de l'auberge, et voir le temps et la journée que le ciel lui promet.
Celui qui n'a pas vu le ciel s'obscurcir à l'approche de l'orage, les bestiaux revenir des champs, les nuages s'assembler, une lumière rougeâtre et faible éclairer le haut des maisons; celui qui n'a pas vu le paysan se renfermer dans sa chaumière, et qui n'a pas entendu les volets des maisons se fermer de tous côtés avec bruit; celui qui n'a pas senti l'horreur, le silence et la solitude de cet instant s'établir subitement dans tout un hameau, n'entend rien au commencement de l'Orage de Loutherbourg.
J'aime, dans le premier de ces deux tableaux, la fraîcheur et le site ; dans le second, j'aime le vieux château et cette porte obscure qui y donne entrée... Les nuages qui annoncent l'orage sont lourds, épais, et simulent trop le tourbillon de poussière, ou la fumée... d'accord. La vapeur rougeâtre... Cette vapeur est crue... d'accord encore, pourvu que vous ne parliez pas de celle qui couvre ce moulin qu'on voit à gauche. C'est une imitation sublime de la nature. Plus je la regarde, moins je connais les limites de l'art. Quand on a fait cela, je ne sais plus ce qu'il y a d'impossible.
DNE CARAVANE.
C'est au sommet et au cenire de la toile, sur un mulet, une femme qui tient un petit enfant, et qui l'allaite. Cette femme et ce mulet, partie sur un autre mulet chargé de hardes, de bagages, d'ustensiles de ménage, sur celui qui le conduit et sur le chien qui le suit; partie sur un autre mulet pareillement chargé de bagages et de marchandises : et ce chien, et ce conducteur, et les deux mulets, sur un troupeau de moutons, ce qui forme une belle pyramide d'objets entassés les uns sur les autres, entre des rochers arides à gauche, et des montagnes couvertes de verdure à droite.
Voilà ce que produit l'atîectation outrée et mal entendue de pyramider, quand elle est séparée de l'intelligence des plans. Or il n'y a ici nulle intelligence, nulle distinction de plans. Tous ces objets semblent vraiment assis les uns sur les autres, les moutons à la base ; sur cette base de moutons les deux mulels, le conducteur et son chien; sur ce chien, ces mulets et le conducteur, le mulet de la femme ; sur ce dernier, la femme et son enfant, qui forment la pointe.
Monsieur Loutherbourg, quand on a dit que, pour plaire à l'œil, il fallait qu'une composition pyramidàt, ce n'est pas par deux lignes droites qui allassent concourir en un point et former le sommet d'un triangle isocèle ou scalèue; c'est par une ligne serpentante qui se promenât sur différents objets, et dont les inflexions, après avoir atteint, en rasant, la cime de l'objet le plus élevé de la composition, s'en allât en descendant par d'autres inflexions raser la cime des autres Objets; encore cette règle souffre-t-elle autant d'exceptions qu'il y a de scènes différentes en nature.
Du reste, cette Caravane est de couleur vigoureuse; les objets en sont bien empâtés, et les figures très pittoresquement ajustées. C'est dommage que ce soit un chaos pointu. Jamais ce chaos ne se tirera des montagnes où le peintre s'est engagé ; il y restera. (^Salon de 1765.)