‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 58 sur 153 · I. Paysage connu sous le titre : le Serpent · texte numérisé non relu

I. Paysage connu sous le titre : le Serpent

accroupi; mais il commence à se lever, et à jeter ses regards, mêlés d'inquiétude et de curiosité, vers la gauche et le devant de la scène; il a entendu. Tout à fait à droite et sur le devant, c'est un homme debout, transi de terreur, et prêt à s'enfuir; il a vu. Mais qui est-ce qui lui imprime cette terreur? qu'a-t-il vu? Il a vu, tout à fait sur la gauche et sur le devant, une femme étendue à terre, enlacée d'un énorme serpent qui la dévore et qui l'entraîne au fond des eaux, où ses bras, sa tête et sa chevelure pendent déjà. Depuis les voyageurs tranquilles du fond jusqu'à ce dernier spectacle de terreur, quelle étendue immense! et sur cette étendue, quelle suite de passions difTérentes, jusqu'à vous qui êtes le dernier objet, le terme de la composition ! Le beau tout 1 le bel ensemble ! C'est une seule et unique idée qui a engendré le tableau. Ce paysage, ou je me trompe fort, est le pendant de VArcddie; et l'on peut écrire sous celui-ci (foSo; (la crainte), et sous le précédent xal èXsd; (la pitié).

Voilà les scènes qu'il faut savoir imaginer, quand on se mêle d'être un paysagiste. C'est à l'aide de ces fictions qu'une scène champêtre devient autant et plus intéressante qu'un fait historique. On y voit le charme de la nature avec les incidents les plus doux ou les plus terribles de la vie. 11 s'agit bien de montrer ici un homme qui passe; là, un pâtre qui conduit ses bestiaux; ailleurs, un voyageur qui se repose; en un autre endroit, un pêcheur, sa ligne à la main et les yeux attachés sur les eaux ! Qu'est-ce que cela signifie? Quelle sensation cela peut-il exciter en moi ? Quel esprit, quelle poésie y a-t-il là-dedans? Sans imagination on peut trouver ces objets, à qui il ne reste plus que le mérite d'être bien ou mal placés, bien ou mal peints; c'est qu'avant de se livrer à un genre de peinture, quel qu'il soit, il faudrait avoir lu, réfléchi, pensé; c'est qu'il faudrait s'être exercé à la peinture historique, qui conduit à tout. Tous les incidents du paysage du Poussin sont liés par une idée commune, quoique isolés, distribués sur différents plans, et séparés par de grands intervalles. Les plus exposés au péril, ce sont ceux qui en sont les plus éloignés. Ils ne s'en doutent pas ,

ils sont tranquilles, ils sont heureux, ils s'entretiennent de leur voyage. Hélas ! parmi eux il y a peut-être un époux que sa femme attend avec impatience, et qu'elle ne reverra plus ; un fils unique que sa mère a perdu de vue depuis longtemps, et dont elle soupire en vain le retour; un père qui brûle du désir de rentrer dans sa famille; et le monstre terrible qui veille dans la contrée perfide dont le charme les a invités au repos, va peut-être tromper toutes ces espérances. On est tenté, à l'aspect de cette scène, de crier à cet homme qui se lève d'inquiétude : « Fuis! » à cette femme qui lave son linge: «Quittez votre linge, fuyez! » à ces voyageurs qui se reposent : « Que faites- vous là? Fuyez, mes amis, fuyez! >• Est-ce que les habitants des campagnes, au milieu des occupations qui leur sont propres, n'ont pas leurs peines, leurs plaisirs, leurs passions : l'amour, la jalousie, l'ambition? leurs fléaux: la grêle qui détruit leurs moissons, et qui les désole; l'impôt qui déménage et vend leurs ustensiles; la corvée qui dispose de leurs bestiaux, et les emmène ; l'indigence et la loi qui les conduisent dans les prisons? -Vont-ils pas aussi nos vices et nos vertus? Si au sublime du technique l'artiste flamand avait réuni le sublime de l'idéal, on lui élèverait des autels. {Salon de 1 767. — Lout fier bourg.)

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