ROBERT
RUINES. — POÉSIE DES ROnVES.
0 les belles, les sublimes ruines 1 Quelle fermeté, et en même temps quelle légèreté, sûreté, faciUté de pinceau! Quel effet I quelle grandeur ! quelle noblesse ! Qu'on me dise à qui ces ruines appartiennent, afin que je les vole : le seul moyen d'acquérir quand on est indigent. Hélas ! elles font peut-être si peu de bonheur au riche stupide qui les possède ; et elles me rendraient si heureux ! Propriétaire indolent! quel tort te fais-je, lorsque je m'approprie des charmes que tu ignores ou que tu négliges 1 Avec quel éton-
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nement, quelle surprise je regarde cette voûte brisée, les masses surimposées à celte voûlel Les peuples qui ont élevé ce monument, où sont-ils? que sont-ils devenus? Dans quelle énorme profondeur obscure et muette mon œil va-t-il s'égarer? A quelle prodigieuse distance est renvoyée la portion du ciel que j'aperçois à cette ouverture ! L'étonnante dégradation de lumière ! comme elle s'affaiblit en descendant du haut de cette voûte, sur la longueur de ces colonnes! comme ces ténèbres sont pressées par le jour de l'entrée et le jour du fond ! on ne se lasse point de regarder. Le temps s'arrête pour celui qui admire. Que j'ai peu vécu ! que ma jeunesse a peu duré !
C'est une grande galerie voûtée et enrichie intérieurement d'une colonnade qui règne de droite et de gauche. Vers le milieu de sa profondeur, la voûte s'est brisée, et montre au dessus de sa fracture les débris d'un édifice surimposé. Cette longue et vaste fabrique reçoit encore la lumière par son ouverture du fond. On voit à gauche, en dehors, une fontaine ; au dessus de cette fontaine, une statue antique assise ; au dessous du piédestal de cette statue, un bassin élevé sur un massif de pierre ; autour de ce bassin, au devant de la galerie, dans les entre-colonnements, une foule de petites figures, de petits groupes, de petites scènes très variées. On puise de l'eau, on se repose, on se promène, on converse. Voilà bien du mouvement et du bruit. Je vous en dirai mon avis ailleurs, Monsieur Robert ; tout à l'heure. Vous êtes un habile homme. Vous excellez, vous excellerez dans votre genre. Mais étudiez Vernet. Apprenez de lui à dessiner, à peindre, à rendre vos figures intéressantes ; et puisque vous vous êtes voué à la peinture des ruines, sachez que ce genre a sa poétique. Vous l'ignorez absolument. Cherchez-la. Vous avez le faire, mais l'idéal vous manque. Ne sintez-vous pas qu'il y a trop de figures ici? qu'il en faut effacer les trois quarts? Il n'en faut réserver que celles qui ajouteront à la solitude et au silence. Un seul homme, qui aurait erré dans ces ténèbres, les bras croisés sur la poitrine et la tête penchée, m'aurait affecté davantage. L'obscurité
seule, la majesté de l'édifice, la grandeur de la fabrique, l'étendue, la tranquillité, le retentissement sourd de l'espace m'auraient fait frémir. Je n'aurais jamais pu me défendre d'aller rêver sous cette voûte, de m'asseoir entre ces colonnes, d'entrer dans votre tableau. Mais il y a trop d'importuns. Je m'arrfite. Je regarde. J'admire et je passe. Monsieur Robert, vous ne savez pas encore pourquoi les ruines font tant de plaisir, indépendamment de la variété des accidents qu'elles montrent ; et je vais vous en dire ce qui m'en viendra sur-le-champ.
Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s'anéantit, tout périt, tout passe. 11 n'y a que le monde qui reste. Il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent une fin et me résignent à celle qui m'attend. Qu'est-ce que mon existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s'affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues au-dessus de ma tête et qui s'ébranlent? Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière; et je ne veux pas mourir! et j'envie un faible tissu de fibres et de chair à une loi générale qui s'exécute sur le bronze ! Un torrent entraîne les nations les unes sur les autres au fond d'un abîme commun ; moi, moi seul, je prétends m'arrêter sur le bord et fendre le flot qui coule à mes côtés !
Si le lieu d'une ruine esl périlleux, je frémis. Si je m'y promets le secret et la sécurité, je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi Le méchant fuii la solitude: l'homme juste la cherche. Il est si bien avec lui-même!
Les productions des artistes sont regardées d'un œil bien différent, et par celui qui connaît les passions, et par celui qui les ignore. Elles ne disent rien à celui-ci. Que ne disentelles point à moi? L'un n'entrera point dans cette caverne que je cherchais ; il s'écartera de cette forêt où je me plais à m'enfoncer. Qu'y ferait-il ? il s'y ennuierait.
Le morceau dont il s'agit ici est le plus beau de ceux qu'il
a exposés. L'air v est épais ; la lumière chargée delà vapeur des lieux frais et des corpuscules que des ténèbres visibles nous V font discerner ; el puis cela est d'un pinceau si doux, si moelleux, si sûr! C'est un ellel merveilleux produit sans effort. On ne songe pas à l'art. On admire, et c'est de l'admiration môme que l'on accorde à la nature.
{Salon de 1767.)